Tueur à gags

Mardi 27 mars 2012 2 27 /03 /Mars /2012 04:54

VI

 

     « L’écriture n’est pas faite pour les paroxysmes. » Je ne sais plus de qui est cette vérité première, de Gide peut-être, à moins que je n’aie écrit ça moi-même, du temps où je m’estimais voué à l’extrême, où les demi-mesures me paraissaient méprisables, et où je m’employais à imaginer le monologue intérieur d’un enterré vif, ou celui de la tête coupée, pendant quelques secondes d’éternité avant extinction de la cervelle. Inutile d’ajouter qu’il n’est jamais sorti de là que des cris de bête, et qu’effectivement le langage me semble sans pertinence hors des zones tempérées : de l’expérience mystique, comme des sommets du bonheur, de la souffrance ou du désespoir, ne nous sont tombés que de bien pauvres textes. Et les plus misérables sont bien ceux qu’on rédige à la première personne, signe que primo l’on a survécu, secundo que ces expériences ne nous ont pas métamorphosé au point de nous guérir du sot besoin de les raconter. La fiction étant à fourrer dans le même sac-poubelle, puisqu’elle ne vaut rien si elle ne ressemble pas au vécu.

     Mais est-ce que je ne me trompe pas d’accusé, en faisant au langage le procès que mériterait la sensibilité? Ou ma sensibilité? Je ne la crois pas spécialement timorée, il y en a des escouades qui tombent dans les pommes devant l’insoutenable, et ça ne m’est jamais arrivé; mais d’abord, l’insoutenable des uns n’est pas celui des autres, outre qu’il se pourrait bien que l’altruisme officiel fût doublé chez tous d’un narcissisme inavouable, et que plus d’un, s’il osait choisir librement, préférerait perdre un gosse qu’il est censé adorer plutôt que l’œuvre d’une vie ou un simple paquet d’actions. Dans le premier cas, il jouirait, si l’on ose employer ce verbe, de la compassion générale, et dans le second, ne se heurterait qu’à l’indifférence : bonne raison pour arborer certains sentiments et en cacher d’autres, lesquels, peut-être, en seront exacerbés, alors que le deuil décent sera, lui, allégé par l’approbation, en somme, de la collectivité? J’ignore si je suis un type spécialement ignoble, et tout me porte à croire que je l’ignorerai toujours. Ce que je sais, en revanche, c’est que si je ne m’évanouis pas, mon esprit, en présence des catastrophes, tend à l’évitement et à l’anesthésie, et se sert des inventaires prétendument objectifs pour les obtenir. Un exercice auquel je suis rompu, sans cesser pour autant de m’étonner, quand on est dans la merde jusqu’au cou, quand il ne reste apparemment pas le moindre jeu pour un quelconque espoir, de l’efficience des bilans sombres – comme si le pire n’était rien, dès lors que constaté ou prévu!

     Mais je sors encore de mes rails. Mon problème précis, pourrait-on dire technique, est d’amener à la première personne des événements connus du narrateur, et dont la charge affective marque d’absurdité ou d’infamie toute préparation, tout dévoilement progressif. Même dans les best-sellers, l’histoire n’est pas obligée de bien finir, une mère peut perdre son enfant, du fait du croup ou d’un monstre; ce qui est inconcevable ou nauséabond, c’est qu’en le racontant elle-même, elle puisse ménager le suspens du couteau levé, ou des petites joies quotidiennes, et n’aller pas à la désespérance dès la ligne un. Bref, qu’elle se discrédite elle-même en faisant de la littérature; car, je m’en avise, la gestion de la matière narrative n’est pas seule en cause : toute recherche d’effet devient blâmable, sous la plume d’un être que la souffrance est censée anéantir, et au fond, c’est jusqu’au fait même de la prendre, la plume, qui rend suspect le chagrin de ceux qui restent. Il est une fiction, quand on se permet des incursions dans le secret de la pensée; mais une fiction joliment commode, car l’auteur, en évoquant un personnage hébété de mélancolie, n’est pas obligé de s’interdire, pour son compte, les bonheurs d’écriture et les artifices du tourne-pages. Bah! Si je virait il à présent, ce serait sans doute pour y trouver de plus riches inconvénients que celui d’assumer la piètre qualité de mon âme.

     Assez de théorie! Les “acteurs institutionnels” qui se sont astreints à parcourir les pages qui précèdent n’ont pas manqué de stigmatiser mon égocentrisme et ma sécheresse de cœur, mais en des termes que je ne puis avaliser. Passe encore qu’on prétende faire un drame de la mort de Max et surtout du coup de grâce : meurtre délibéré, j’en conviens, sinon prémédité. Je soutiendrais sur un bûcher que, placées devant l’alternative de gros ennuis personnels et de la suppression d’un indifférent, 99 personnes sur cent agiraient comme moi, et que la centième, c’est la peur de se faire pincer ou une répugnance purement physique qui la détournerait du geste salvateur. Mais qu’importe. Ce qui me blesse en revanche, c’est qu’on me dise que Capuce ne m’importait que dans la mesure où elle faisait montre de dons exceptionnels. Me blesse? Même pas : je sais que c’est faux, et me fous de leur avis, comme je me fous de tout désormais. Peut-être ne l’ai-je pas aimée comme je l’aurais dû, mais je suis certain que si j’avais eu à opter entre sa mort et la mienne, même accompagnée de souffrances, je n’aurais pas hésité une seconde, personne au monde ne dût-il être informé de mon choix.

     Nous étions si heureux que j’en avais honte, tant il semblait que l’argent seul fît la différence.  Mais non : si Capucine avait marqué le moindre désir de revenir à notre gêne antérieure, je l’aurais suivie – après avoir tenté de la raisonner – et n’en aurais pas autrement souffert. Mais il n’y avait pas la moindre raison! Nous avons été joués tous deux par une mégère infernale, qui a mis des facultés intellectuelles hors-pair (ou surplombant, en tout cas, les miennes de très haut) au service d’une haine et d’un amour aussi inexplicables l’un que l’autre… 

     Bon, et là-dessus, quoi? Embrayer sur nos ultimes vacances, et l’accord parfait qui régnait dans le trio, culminant, au retour, sur l’aboutissement de la procédure d’adoption, et la réussite triomphale de la petite dans son nouveau lycée? Après quoi, la voilà qui meurt, au terme d’une terrible agonie. Le rein? Non : elle a été empoisonnée. L’effondrement. Le pacte de suicide proposé à Liselotte, et hargneusement refusé. Le hasard qui me met sur la piste du labo souterrain où elle distillait la jusquiame, l’aconit et la ciguë. Les explications : la pâtée létale m’était destinée. La vieille m’avait mené en barque depuis le retour de Thaïlande, elle avait commandité le cambriolage, et pris connaissance de Tueur à gags, vouant à son auteur une rancune infernale, et mitonnant dès lors sa vengeance : tissu de stupidités horrifiques et banales, qui me permettait de rassembler mes thèmes, et surtout de revenir au pessimisme, avec une diatribe de Liselotte débordante de dédain, entre autres pour mes œuvrettes… J’ai la faiblesse de la regretter, et c’est la jubilation avec laquelle je l’aurais écrite sur quoi il y aurait lieu de s’interroger. Le message de la nuit, de deux nuits sur trois au bas mot, est toujours le même, quoique les fioritures changent à chaque rêve : Tu n’es rien, tu n’as jamais compté dans rien, tu as été méprisé par quiconque t’a approché, un type comme toi ne mérite pas de vivre, etc, etc, mais il est tout de même bizarre que cette condamnation, censée ne se pouvoir regarder fixement, je me délecte de me la servir à moi-même, en en fignolant les attendus, alors que je ne parviens qu’à grand-peine et en traînant la plume à reproduire le moindre éloge dont je sois l’objet, à moins qu’il ne soit à l’évidence infondé. Parce qu’il sera toujours en retrait sur mes prétentions dantesques? Mais non, il m’en faut très peu : qu’un mien cadeau plaise, par exemple,  qu’un enfant ait l’air de priser ma compagnie, me ravit pour un jour. Parce que, tout bêtement, ça ne se dit pas? Bête ou non, l’explication demande à être expliquée. Il est tout de même étrange que lorsque je me réveille tout pantelant d’un cauchemar, où tout le monde baise sauf moi, où l’on se gausse de mes discours et de mes écrits ridicules, où  il s’avère que je ne suis pas un homme à part entière, au lieu de pratiquer l’évitement, je m’évertue à épuiser la révélation, et que cette opération tordue me ragaillardisse, alors que je suis à la torture quand on attend tant soit peu de moi. Je ne sais si ça me rassure, de confier à d’autres le soin de m’anéantir, mais il est certain que le meurtre de Capucine par erreur revêtait moins d’importance que l’éreintement de mes ours par une Lise déchaînée… ce qui n’est pas fort surprenant, puisque Capucine, quoique très vaguement inspirée d’une nièce authentique, n’existe pas, et Lise encore moins, mais que l’obsession de ma nullité est, elle, bien réelle.

     Naturellement, ce dérapage vers le Grand Guignol était contrôlé : un beau matin, Lise avait à me parler : elle avait lu en douce mon roman et en blâmait les dernières péripéties : elle faisait bon marché de ma traîtrise à son égard, et n’en soufflait même pas mot; mais sa superstition ne tolérait pas que je liquidasse sur le papier une gamine dont la vie était menacée, et quand bien même le péril aurait été imaginaire, la perversité d’une telle création suscitait des inquiétudes : est-ce que le bonheur en soi n’était pas générateur d’angoisse? Étais-je donc voué à tout gâcher, même seulement en fantasme, jusqu’à mon dernier souffle? En quoi ça me rassurait-il, d’inventer des catastrophes, de surcroît banales à pleurer? Là-dessus, on embrayait sur la critique du texte entier, et tout à la fois sa déconstruction, puisqu’il s’avérait peu à peu que les protagonistes étaient tout différents, puis qu’ils n’existaient tout simplement pas, interlocutrice comprise. Ah! Quelle surprise! Comme on s’en doutait peu! Ce n’était qu’un roman, et un mauvais! Mutatis mutandis, c’est à peu près le dénouement de La scribe du capitaine, laquelle scribe n’a eu affaire qu’à un imposteur, de Double je, déréalisé in extremis par une série d’articles, de Narcipat, où le psy-narrateur s’apprête à découvrir qu’il est le seul atteint du syndrome dont il affuble ses patients… à moins que ce mal n’affecte l’humanité entière. En bref, tout cela n’était rien, et je tiens à le dire moi-même, histoire sans doute de désamorcer le risque qu’un autre ne me l’assène.

     Ce roman, c’est moins de ne pouvoir le finir qui m’étonne, que d’avoir pu le poursuivre si longtemps. Il est sans cohérence, sans unité, sans rigueur, et comment posséderait-il ces qualités? Il lui aurait fallu les trouver en route, par récupération et totalisation après coup, puisque je suis absolument incapable de bâtir un plan et de m’y tenir. Dès lors que je sais où je vais au démarrage, la plume me tombe des mains. Il faut partir à l’aventure, pour avoir une chance de déboucher dans la lumière, prétends-je, mais sans doute pour simplement meubler le temps et, au jour le jour, remplir les exigences au moins quantitatives du surmoi. Cette donnée explique-t-elle la médiocrité et l’invraisemblance? Et d’abord, est-elle si indiscutable? En fait non, ô stupeur, c’est faux, et pour Tueur à gags comme pour tous les autres, il se dessinait bien au départ comme une ébauche de canevas : un ex-écrivain à qui la mort de sa sœur a fourni comme par miracle une raison de vivre d’arrière-garde, en la personne de sa nièce, est confronté à la nécessité de se faire du fric pour assurer une greffe à la petite… et l’invraisemblance survient au premier “contrat”. Est-ce à dire qu’il y aurait moyen de sauver ce fatras? Il suffirait que le “coup” ait été indiqué par Max, que Liselotte soit tout de même moins riche (un Kee, un Dali, un Derain en banlieue, sans protection, quelle blague!), qu’elle ne vende ses toiles qu’au compte-gouttes, et en Septimanie… bon, et alors? Pour sauver quoi? Voilà bien le problème. Où veux-je donc en venir, je l’ignore moi-même. Le simple examen du cas de figure d’une âme-sœur qui se présenterait sous une enveloppe physique repoussante? En fait le “bonheur” que j’essayais de peindre à la fin du chapitre précédent me levait le cœur. En fait les seules pages que j’aie écrites avec un peu d’élan, une vingtaine sur deux cents environ, ont trait à la naissance, au développement et à l’effondrement de la “vocation”. Peut-être aussi, vaguement, ces dialogues déséquilibrés et trop fusionnels avec “Capucine”, l’interlocuteur qui manque à ma solitude, mais dont on sent trop qu’il n’a pas de racine dans la vie. Quand je mets le nez dehors, mon seul bonheur est de croiser des enfants heureux. Mais en supporterais-je un vrai plus de vingt-quatre heures?

     Le fond de l’affaire, c’est sans doute que je ne suis pas romancier du tout : la fiction, écartelée entre le besoin de vraisemblance et celui d’étonner, ne m’apporte pas la paix, et je saute sur toutes les tartines didactiques qui passent à ma portée, même celles dont j’ai déjà usiné çà et là dix moutures. Surtout, je ne connais pas d’autres : créer un personnage, pour moi, consiste à tailler des limites plus ou moins arbitraires dans mon ego, à m’amputer, c’est-à-dire à aller au rebours du travail de dilatation et de libération qui est le seul qui m’appelle, et le seul dont je devrais m’occuper.  Et la rage de déverser mes essais avortés dans ce blog, rien que pour occuper le terrain, est d’autant moins compréhensible que personne ne m’a fait l’honneur de s’y intéresser, pas même à charge de revanche!

     Le pire est-il que ce soit justice, ou que j’aie un talent méconnu? Je ne parviens toujours pas à répondre à cette question, et la demi-fiction d’un type qui aurait enfin compris qu’il chevauchait une chimère ne m’a pas longtemps rasséréné; il est d’ailleurs significatif qu’il repique au truc en évoquant ses espoirs et ses fiaschi. Si étrange que cela puisse paraître, il me semble que je donnerais gros pour acquérir la certitude que tous mes écrits sont de la merde, de la première ligne à la dernière, et qu’il n’en pouvait être autrement, attendu que de naissance ou d’enfance je n’étais pas des élus. Resterait bien sûr à trouver que faire des quelques années qui me restent, mais j’en serais moins embarrassé si je commençais par éliminer ce paramètre : personne ne me demande rien, soit, n’empêche qu’il y a des besoins, çà et là, un peu partout, qui ne sont pas comblés, et qu’il s’avérerait sans doute moins ardu de me mettre humblement à leur service si je n’étais pas paralysé par la hantise de perdre le temps que je ne consacrerais pas à mon Œuvre. Le problème, c’est que ces élus n’existent pas, ou seulement dans l’après-coup. Que leur existence avant toute réalisation n’est qu’une fiction conçue et défendue par des écrivains qui, pour des raisons diverses, ont rencontré le succès, et qui tiennent à se convaincre qu’ils font partie depuis toujours d’un groupe spécial. J’ai toujours su que… mais oui, mais oui, ma grosse, c’est le B-A BA du vouloir-être, mais ça ne prouve rien, car dix mille autres ont toujours su, qui pourtant ne s’arrachèrent jamais aux ténèbres, et toi qui es traduite en trente-cinq langues, tu survivras peut-être à ton lectorat.

     Quand bien même un bilan objectif de l’accompli serait possible (et qui donc l’effectuerait? sur quels critères?), il resterait inacceptable qu’on réduisît un homme, quel qu’il soit, à son passé, tant qu’il est encore en vie, et qu’il peut triompher de ses défauts en commençant par en prendre conscience. Ça ne m’a pas mené loin, affaire entendue, mais un peu plus tout de même que la solution du tonneau, débouchant sur une cirrhose précoce. S’il ne s’agissait que de rayer nul un potentiel de romans époustouflants, on pourrait à la rigueur s’y résigner, encore qu’en tant que consommateur je sois assez bien placé pour dire que c’est une denrée plutôt rare, l’insignifiance étant la règle. Mais bon, donner du plaisir par ce canal, à supposer même que j’en fusse capable, ce qui est très improbable, demeure une tâche subalterne, qu’on peut laisser à l’autres sans excessive rancœur. Ce n’est pas mon monde qu’ils créeront, certes, mais ce monde-là est-il assez original pour qu’on porte le deuil de son avortement? Rien ne l’indique jusqu’à l’heure, et la simple quête de reconnaissance ou de notoriété ne justifie pas qu’on s’obstine à braver les affres de l’indifférence et du mépris. Ce qui va nettement moins de soi, c’est de renoncer à se connaître, et surtout à apprendre à vivre. Or je suis fait de telle manière que l’entremise et le débouché de l’écrit sont nécessaires à ces deux entreprises intimement associées, ce qui, je ne me le cache pas, pourrait en dire long sur leurs limites. Mais même l’histrionisme qui les pourrit est matière à littérature, comme tout le reste. Il est malheureusement prévisible que casser ma plume servirait de prélude à un avachissement total : ça ne m’intéresse plus de me scruter, si ce n’est pour faire profiter le peuple du produit de mes fouilles, et j’ai beau faire, trouver des solutions pour jouir de quelque confort dans ce lit d’épines, et profiter au mieux du temps qui me reste, ne s’entend que pour la galerie ou pour l’âme-sœur, seules susceptibles de me donner l’être. Dès lors que c’en sera fini de la Somme en guise d’horizon, je serai réduit au végétatif, et j’ai lieu de craindre que ses charmes, ceux de la lecture, notamment, ne soient étroitement dépendants de la Tâche que je délaisse, donc réduits à rien s’il n’y en a plus aucune à planter là. Bien sûr, je pourrais me remettre à voyager, courber l’échine sous les imbéciles questionnaires de Meetic, explorer un peu le monde du bénévolat, mais pour le moment je ne puis voir tout cela que comme des procédés pour engranger de la vie, pour la déballer ensuite, où-ça où-ça? Pas facile d’en finir avec une manie qui a tout phagocyté, et pas par hasard, puisqu’elle est le réceptacle – ou le véhicule – idéal du narcissisme. De s’autoriser tout bonnement à vivre, surtout si tard, tant qu’on n’a pas extirpé le ver, au cœur de la valeur.

Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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Dimanche 25 mars 2012 7 25 /03 /Mars /2012 05:20

     Bien entendu, je ne lui dis pas tout. Résolu à ne pas piper mot, notamment, d’un rien d’… agacement? d’étonnement? de vaine attente?… Lise ne reçoit pas beaucoup, du moins depuis notre installation, et les quelques amis qu’elle nous a présentés ne paraissent pas sélectionnés sur la longueur de leur bras. Pourtant, il ne m’entre pas dans la tête qu’une femme aussi riche, qui expose à Paris, n’ait pas, par Serge ou autre, ses petites entrées chez quelque éditeur… J’aurais décliné l’offre de service! Mais il m’offusque un tantinet qu’il n’en ait pas été question… m’offusque? C’est trop dire : officiellement, le sujet n’a pas cours, notre échange idéel et esthétique plane haut au-dessus de cette misérable cuisine; et d’autre part une lectrice comme Lise me comble – me comblerait, disons, si elle était jeune et jolie – d’autant que je n’ai tout de même pas oublié que c’est le contenu d’une poubelle que j’ai soumis à son verdict… et qu’elle n’a pas vraiment réhabilité. Il lui paraît stupide de donner des notes, et je suis sensible moi-même à l’inutilité, voire au danger, de scléroser en palmarès jouissances ou admirations fugitives, peut-être bien souvent pour s’en débarrasser : il est bien des œuvres, La règle du jeu, par exemple, ou L’idiot de la famille, ou les Essais de Montaigne, que j’ai calées depuis des décennies en haut de mon podium, comme pour me dispenser de leur rendre visite; et même Proust, quand donc l’ai-je ouvert pour la dernière fois? C’est le bagage de l’île déserte, soit, les premiers titres à entasser sur le disque de survie, après l’encyclope et le manuel de vie pratique, mais en attendant l’appareillage, ma foi, sous prétexte d’explorer l’inconnu au lieu de toujours taper aux mêmes veines, je préfère m’ébattre dans le second rayon… Il se peut que mes critères de consécration pèchent par excès d’exigence, en somme une sorte de snobisme. Je n’en demeure pas moins désemparé si « ça me plaît » ne signifie pas que ça doit plaire aux autres – peut-être, qui sait, parce que je ne suis pas très sûr de mes prédilections tant qu’elles n’ont pas d’écho? Pas très sûr de les “ressentir pour de vrai”, mais surtout qu’elles soient “les bonnes” : l’arrière-pensée ne me quitte pas que je n’y entends rien, et que mon attachement mesquin à la trouvaille, la quête dans la littérature des enseignements qui sont fournis aux autres par la vie, une anesthésie au je ne sais quoi qui fit le succès de cuistres comme Rabelais, d’insipides comme Simenon, ou du plus terrestre des requiems, celui de Mozart. Mais je tourne en rond, là : j’en reviens toujours à ce manque d’étoffe qui ne m’interdit pas les goûts tranchés, et en aucun cas ne m’accule au suivisme, mais ne peut se passer de référence à l’absolu, alors même que je sais que l’absolu n’a pas de support, et que la bibliothèque de la postérité n’est qu’une caricature de celle de Dieu.

     On aurait pu croire que ma place était le fond de l’affaire. Mais même m’assigner un lopin dans le trente-sixième dessous exigeait une échelle de valeurs fiable et fixe! Peu importe que je me distingue par mon outrecuidance ou ma modestie : le fait est que je n’ai vu personne d’autre que moi trier ses photos de vacances, et n’en conserver qu’une sur vingt ou cinquante en fonction de critères esthétiques qui bien souvent, et à mon grand dam, me semblaient discutables quelques mois plus tard. De même, je sélectionnais cinq ou six œuvres “incontournables”, et dans ces œuvres, cinq ou six “textes” que je présentais tous les ans à mes élèves, alors que la plupart des collègues renouvelaient leur corpus en feuilletant les manuels. Je n’étais pas plus feignant qu’eux, plus perfectionniste peut-être, mais surtout il m’était inconcevable de présenter autre chose que le meilleur! Que les autres se passent de valeur objective, ou tout tranquillement la postulent, je constate qu’ils n’éprouvent pas le besoin de sortir ainsi quelques échappés du peloton, de s’efforcer d’épouser je ne sais quel regard transcendant, de donner à leur “j’aime” une dimension universelle, sous bénéfice d’approbation. Lise n’est pas folle non plus de la musique religieuse de Mozart, qu’elle trouve comme moi bien profane; mais ça ne lui fait pas un bouton que le monde entier s’en éprenne : elle ne légifère pas pour lui. Mouais. Ça ne l’empêche pourtant pas, à l’occasion, de donner des raisons à vocation générale. Pas simple. Mon hypothèse, c’est qu’avec tous les “gens normaux”, elle a installé en elle un autre, en l’occurrence son frère aîné, qui est une instance de jugement, alors que chez moi le fauteuil serait occupé contre mon gré par ce père que je ne puis avaliser qu’en consentant à n’être rien… Même si l’hypothèse est correcte, de quelle différence réelle rend-elle compte? Je ne m’accorde le droit d’aimer que l’aimable et de haïr que le haïssable, mais, sauf si je suis en cause et si les sentiments sont purement rétorsifs,, je bétonne mes jugements spontanés, qui sont simplement affectés d’un revers de doute; et quant à “eux tous”, il est parfois difficile de savoir s’ils font de leurs intuitions le socle d’une loi, ou se contentent de proclamer leur différence!

    Mais ne fourrons pas Lise dans le panier de ces “eux tous”, qui n’écoutent pas et ne comprennent rien. Elle possède une faculté d’osmose-dans-la-distance qu’on pourrait tranquillement nommer “intelligence” si elle avait le moindre rapport avec les problèmes de cartes ou de dominos. Et elle m’en impose un peu à la manière de Pascal, non par ses preuves de l’existence de Dieu, mais par sa reproduction des arguments de l’incroyant. Il est bien clair que “mon problème” réside dans un dérèglement de l’estime-de-soi, qui ludionne de la mégalomanie la plus délirante aux abysses de la dépression micromaniaque; mieux dire, si je suis “nul”, c’est toujours au regard d’ambitions insensées, que je partage, me semble-t-il, avec une fraction considérable des humains – chacun dans leur branche, mettons, mais étant toujours tacitement posé que leur branche a plus d’importance que toutes les autres! Je ne suis pas incapable de goûter ce que fait un artiste, mais le retour à soi ne tarde pas, et la jouissance de l’usager, si tant est qu’elle ait du corps, est bientôt traversée de souffrance, soit que je reconnaisse la supériorité du rival, soit qu’au contraire son succès me paraisse injustifié. Or Lise semble tout à fait exempte de cette tare, et se perdre dans l’objet, qu’il s’agisse de l’œuvre achevée d’autrui ou de la sienne en cours, sans être perturbée par le regard réflexif ou le moindre souci de valeur : seuls comptent son plaisir, et, quand elle écrit, la fidélité au paysage intérieur. Se situer par rapport aux autobiographes à pignon sur rue ne lui vient pas à l’idée – dit-elle, et je rétice à la croire sur parole, tant il paraît étrange qu’on puisse faire du neuf sans connaître le vieux, éviter les ornières du déjà-écrit du simple fait d’une originalité spontanée! Et surtout comprendre, au moins partiellement, quelqu’un d’aussi différent de soi.

     Enfin, quoi qu’il en soit de sa lucidité, je goûte une paix sans précédent à avoir là, à disposition, un être auquel je puisse faire presque pleine confiance, et parler, à quelques exceptions près, de tout ce qui me turlupine. Dont les avis semblent couler de source, et n’être ligotés ni par le souci de paraître, ni par l’obsession de se réserver un pré carré. Je ne suis pas “content”, ah, fi, l’horreur! mais j’ai besoin de barrer contre, et de me rappeler, de manière quelque peu artificielle, combien ce serait mieux, d’être un grand penseur et un grand écrivain. Et le meilleur signe d’un “péril de réconciliation”, c’est une compassion, dont je me serais cru bien incapable, à l’égard des tribulations d’autrui : la Schadenfreude semble en voie de régression, je me surprends à m’émouvoir, lors d’un meurtre d’enfant, par exemple, de la “douleur des parents”, et à ne plus trouver si ridicules les condoléances des internautes! Et pour un peu il me paraîtrait tout naturel de mettre comme Lise ma pièce dans la sébile des mendiants… Certes, à présent, j’ai de quoi. Mais ce n’est pas une raison!  En quoi leur faim, à la supposer réelle, peut-elle me toucher? Simple spéculation superstitieuse? Donner un peu pour garder beaucoup? Non, je ne crois pas que Dieu ait rien à y faire : on dirait qu’ils sont devenus mes semblables, simplement parce qu’un être au monde a consenti à m’accorder un minimum de considération. Si c’est comme ça que ça marche, alors on peut se guérir de la psychopathie à faibles frais, et à tout âge… Mais est-ce que ça m’étonne tant que je le dis? Toute ma vie, le soupçon m’a accompagné de me raidir en marge, dans un faux self diamétralement opposé à celui de Winnicott, et expressément construit pour déplaire, ou du moins pour présenter à tout venant la dette de mon “enfance difficile”, laquelle, quand on y songe, fut sans doute plus douce que la plupart des autres : qui sait si je ne me suis pas planté sur toute la ligne, et si mon père, indûment diabolisé, ne m’a pas aimé, à sa façon maladroite? Parfois, je ne comprends plus quels griefs j’ai pu nourrir contre lui, et je rougis comme un gratte-cul d’avoir passé un demi-siècle à m’en venger sur des gens qui en tout cas n’y étaient pour rien. Rougis pas tant de la méchanceté en elle-même que de son fond de geignardise, pas toujours occulte : je vous agresse parce qu’on m’a fait tort. Quelle pitié! Il me semble devenir adulte, et même devenir bon, comme ces vieillards dont la haine se dénoue, à la fin des romans de Mauriac, et si ça m’effraie, ce n’est pas parce que ça m’expose aux gnons, mais parce que je n’aurais plus rien à écrire! Car je n’ai jamais conçu l’écriture que comme poignard ou scalpel, violence contre les autres et contre soi, rien n’était orgasmique comme une diatribe bien implacable… Et cependant, étais-je si épris que cela de destruction? Il me semble avoir toujours recelé, là, “juste à côté”, des trésors d’indulgence… dont la clef, peut-être, était qu’on m’en témoignât un peu. Mon texte, c’est que je ne sais pas aimer, ou, au choix, que l’amour n’existe pas. Mais je n’en suis plus bien sûr… N’oublions pas, quand même, que ce qu’on donne à voir est toujours suspect. Et qu’il reste possible que, profondément ulcéré par un jugement somme toute dépréciatif (ne mérite pas d’être publié) je m’enveloppe d’une débonnaireté fallacieuse pour dissimuler une profonde rancœur.

 

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Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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Samedi 24 mars 2012 6 24 /03 /Mars /2012 05:26

     Pas question bien sûr de communiquer Tueur à gags à Liselotte avant sévère expurgation, dont je ne lui ai caché que l’orientation; et quand bien même n’y apparaîtrait-elle pas, il m’est inconcevable de montrer un brouillon à qui que ce soit – encore qu’en un sens il n’y ait jamais que des brouillons. Il est clair que les thèmes de celui-ci partent en tous sens, et qu’il y a beaucoup à élaguer pour y introduire un semblant de cohérence et d’unité. L’histoire de ma vocation et de sa chute, racinée dans l’enfance, souffre à peu près l’intrusion de ma sœur et de sa fille; mais dès le contrat, et même dès le rein à trouver, elle prend un virage inacceptable : comment jointoyer mes thèmes, quel réseau suggérer pour réduire l’hétérogénéité, je n’en ai aucune idée, et de toute façon il sera pipeau. Que Liselotte et sa case pourraient-elles bien symboliser? La terre promise de l’âme-sororat, le retour au giron? Ouais, et puis l’organe manquant, ce serait le génie, greffé par l’amour! Un peu mince et vague, comme justification, et, quoi qu’il en soit cette histoire grouille de ce qu’Huxley appelait des “poux bariolés”, elle part en tous sens, au point que je n’en puis relire les premières pages, relatives au budget bouffe, sans frémir : comme on voit bien que je ne savais pas où j’allais! Non erat his locus, du moins d’après la suite. Le marrant, d’ailleurs, c’est que lorsque je lis l’œuvre d’autrui, je me fous à peu près complètement du premier précepte d’Horace : tout ce qui m’intéresse, c’est la vérité de ce qu’on me raconte, la nouveauté de la syntaxe et du tour : j’estime que Proust, on ne dira pas que je m’en prends au second rayon!, n’a fait que perdre en sacrifiant à l’Unité… sacrifiant quoi donc? C’est un choix du facile, de fabriquer des personnages, même crédibles, en élaguant ce qui dépasse et ravaudant le reste, au lieu de se planter devant le modèle et de s’efforcer d’en rendre un compte exhaustif. Mais comme j’ai lieu de douter, pour ma part, de la valeur intrinsèque de mes remarques et de l’harmonie de ma phrase, ça me rassure quelque part de me dire que ce paragraphe n’est pas isolé, que ses liens avec l’ensemble le légitiment, même s’ils sont pure fallace – et comme si un bon gros Titanic bien riveté était insubmersible!

     Ce sont donc mes œuvres antérieures (pas toutes!) que j’ai passées à ma compagne, en protestant du peu, et en me bottant les fesses de ne pas savoir résister à un besoin… de quoi? de compliments? il n’aurait pas été comblé; de contenance? Personne ne m’a mieux lu que Lise (supprimons lotte, du moins dans l’intimité, que son prénom se soumette mieux au thème principal), mais la concurrence est trop faiblarde pour ne pas vider cette suprématie de toute substance. Il y a au moins un rêve de corrections mutuelles qu’elle a rabroué d’emblée, sans même que je l’aie formulé : « On ne peut pas déranger un mot de vos phrases, ni une phrase de vos pages, ni une page du chapitre! En tout cas, je n’en ai pas les moyens : c’est terriblement fini, ce que vous me donnez, on ne peut que l’accepter ou le rejeter en bloc. Inattaquable par le détail, et parfois irritant de ce fait. À mon avis, ça peut expliquer la désaffection des lecteurs : ils n’ont pas d’interstice pour placer leur question… ou leur réponse. – Vous m’étonnez. Échapper à la critique, c’est une obsession majeure, en effet. Mais le harnois est fissuré de partout. – C’est ce qu’il vous semble, parce que vous avez le nez dessus, la loupe en main, et que vous avez fait ce métier-là pendant vingt ans. » Et je n’eus guère de mal à reconnaître dans ses réticences devant la perfection (oh! Mes chevilles!) un équivalent de ma préférence personnelle pour le devoir mal fichu, plein de failles, mais attestant d’une quête authentique, contre le bon petit produit fini bien léché, qui ne progressera plus… Mais, tout en faisant bonne figure, je le prenais mal, car, tonnerre, je ne suis plus un écolier!

     Sur le fond, la prédilection de Lise pour l’autobiographique ne fait aucun doute, mais je crois qu’il s’y exprime davantage son goût pour la vérité qu’une prévention en faveur de la personne de l’auteur. Du reste, cet autobiographique, elle ne répugne pas à le chercher dans les romans, où il se signale à ses yeux (comme aux miens) par une certaine opacité. Elle n’est pas friande de systèmes ou d’interprétations, mais plutôt de faits bruts, ayant déjà son système fait : ce qui est attendu, et bien dans la ligne d’un caractère, lui paraît fabriqué et ne l’intéresse pas. Là encore, je lui donnerais bien volontiers raison, s’il n’était humiliant de se voir félicité non de ce qu’on a voulu faire, mais de ce qui nous a échappé! D’ailleurs, si je prise ce qui ne s’explique pas, c’est dans la perspective de parvenir à l’expliquer un jour, ce qui lui paraît superflu. « Suggérez des pistes! Mais laissez-les ouvertes! – En feignant d’avoir fait le parcours? C’est de la supercherie! – Moins que de nous tirer des thèses de cas cliniques inventés, et qui collent trop bien. » Rappel de L’étang aux narcisses, un roman ou j’ai forgé un cabinet médical et sa clientèle, et qui n’est pas son favori. « Soyez juste! Je n’ai fait ça qu’une fois, et la thèse en question n’est qu’un champ de ruines à la fin, puisqu’on ne sait pas si elle concerne l’humanité entière, un groupe limité ou le seul médecin, qui aurait projeté son cas sur tous ses patients! – Mais oui, mais oui, mon cher, j’ai lu ce dénouement! Et j’y ai un certain mérite, puisque ça tient du tic ou du TOC chez vous de détruire votre propre fiction avant le point final, histoire de faire savoir que vous n’en êtes pas dupe… comme si quiconque pouvait en douter! – Bien vu, mais j’évite tout de même de céder au tic-toc deux fois sur trois. – Oui, quand vous démolissez les thèses à mesure, les unes par les autres, comme dans L’ami Pompignan. – Je préfère le mystère par pléthore au mystère par carence. – Parce que vous êtes hanté par la peur d’être sous-estimé. » Certes, je lui avais fourni des éléments de vive voix, mais il fallait déjà du pif et du chou, il me semble, pour les mettre en rapport avec le document… et pour me mettre dans les jambes cette esthétique des chemins ouverts qui n’a rien de bien original : le beau suggère un ailleurs. Toujours? J’hésite à l’affirmer, en présence d’œuvres qui paraissent avoir réponse à tout, et dont la perfection se referme sur elle-même… Mais si elle siffle l’arrêt des applications, des interprétations, de la rêverie, c’est la perfection du cadavre.

     Cet extrait presque texto de dialogue est assez représentatif : je ne fus pas couvert de louanges, loin s’en faut, mais jamais on n’avait mis au service de mes écrits tant d’attention et de perspicacité, et le bonheur qu’elles me procurèrent aux dépens de ma vanité semble indiquer que mon appétit d’absolu est assez bon diable, et peut transiger à bien moins qu’un sceptre. Toute ma vie d’ailleurs, j’ai eu le sentiment de me guinder sur des échasses, j’entends bien : à l’intérieur, et de rester, parallèlement à mes poussées mégalo, un brave gars ou un bon gros bébé qui ne demandait pas plus qu’une humble place au banquet commun.

     Lise ne tient aucun de mes écrits pour exécrable, mais non plus pour génial, à l’exception peut-être de L’ami Pompignan, que je n’ai jamais vraiment dépassé, mais qui demeure tout de même une œuvre de jeunesse, et d’une assez longue nouvelle, conçue à la même époque, mais rédigée trente ans plus tard : le journal intime d’une éléphante de mer qui, dans le style de Brigitte Bardot, raconte quel bonheur c’est de se sentir protégée par un “pacha” de quatre fois son poids, puis de sentir la vie qui croît en soi, et puis narre avec une indifférence hébétée le dépeçage de son nouveau-né par les skuas et autres oiseaux de mer. Rien peut-être ne m’a coûté davantage que ces quelques pages écrites en extériorité en vue d’un effet, chaque mot m’en semblait faux à crier, et je rétice très fort à entériner l’applaudissement accordé à une grossesse pompée dans des livres : en un sens l’âme-sœur ne pouvait pas être plus loin de la plaque qu’en prisant ce truc aux dépens d’autres que j’estimais autrement réussis; va savoir pourquoi? parce qu’à la fin les grands phoques retournent à la mer, et que les éthologistes ignorent encore où ils vont, et ce qu’ils y font au juste? Lise : « Ça m’a touchée. Je ne saurais vous donner de raison. Peut-être en partie parce que la virtuosité en est absente. Les choses vraiment increvables sont simples. » Pas d’accord du tout sur le principe, et cependant je ne serais pas loin de considérer ce texte, non comme un chef-d’œuvre, mais comme mon chef-d’œuvre, sur la seule foi d’une parole qui m’en impose, moins peut-être par sa compréhension que par son altérité irréductible : Lise semble incernable. À peine ai-je isolé sa prédilection pour le petit fait vrai, pour la sensation vécue, qu’il faut corriger, ces pages qu’elle porte aux nues étant écrites de chic, même si je suis possédé à mon insu par un désir de grossesse et d’enculage passif. Quant à L’ami Pompignan, dont j’ai exposé le principe polyphonique, quoi donc aurait dû lui déplaire davantage que cette trituration des mêmes symptômes par des optiques différentes? Mais elle a perçu la souffrance sous la théorie, l’ironie et le tarabiscotage… ce qui pourrait nous renvoyer à la pitié, et pourtant ne m’irrite pas.

     En vérité je ne m’y retrouve pas du tout. Certains de ses commentaires cernent de si près mes intentions qu’ils confinent au fusionnel. C’est la première fois, et probablement la dernière, que quelqu’un me donne l’impression de parler de ce que j’ai écrit, et pas d’un remembrement vaseux qu’il aurait opéré dans sa tête, sur la base de ce qui y figurait déjà. Elle a parfaitement saisi, par exemple, ce qu’implique la distinction entre croyance et adhésion masochique à la culpabilité, ou l’ambiguïté du syndrome d’échec, qui peut se proposer l’échec comme objectif, mais aussi y viser pour éviter de le subir. Ou l’espèce de révolution métapsychologique que constitue la subordination de prétendues pulsions primaires, libido et agressivité, à la quête de l’être et de la valeur de l’ego. Et vingt autres questions dont je ne prétends pas qu’elles soient bien ardues; mais dont il me fait tout drôle de pouvoir parler avec un autre que mon bonnet – alors même que cet autre ne se sent pas spécialement concerné. Cette femme écoute (et lit), ce qui semble tout simple, puisque chacun s’en targue, mais qui d’après mon expérience est rarissime. On reste bleu déjà de constater qu’elle n’affiche ni prédilection ni répugnance spéciale pour ce qui est le plus proche de ce qu’elle écrit elle-même! Certes elle préfère les faits à la ratiocination, mais il ne lui échappe pas qu’une théorie, avant de se muer en œillères, sert de lorgnette, et qu’au reste s’en passer ne signifie rien, sinon accueillir celles, implicites et informes, du sens commun.

Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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Jeudi 22 mars 2012 4 22 /03 /Mars /2012 06:26

     Est-ce que l’effondrement me mettait en contact avec la vérité? Il faudrait qu’il y en eût une en ce domaine; or, une fois passée l’évidence du déjà-écrit et des fautes d’écolier (évidence, déjà, d’une élite!) on entre dans les territoires mouvants de l’opinion, sans le moindre outil sûr pour distinguer « c’est bon » de « ça me plaît » : personne ne sait, parce qu’il n’y a rien à savoir, les verdicts du temps ne valent pas plus cher que ceux de la foule ou des doctes, et si j’avais choisi cette voie, c’est en partie pour cela : architecte ou ingénieur, que votre immeuble s’écroule ou votre avion s’écrase, ils vous écrabouillent sans appel; mais les sifflets, même massifs, sont chose légère et dont on peut toujours se relever. Totalement inapte à la création, qu’est-ce que ça signifiait, sinon que je ne me surprenais pas moi-même, et peut-être me relisais avec une intransigeance que la simple vitesse épargnait aux autres? Ne suffisait-il pas de ralentir pour réduire les poèmes les plus increvables à un enfilement de chevilles et de platitudes? En réalité, c’est bien une simple hypothèse que j’avais adoptée, plausible sans plus, celle d’être un minable bouffi d’outrecuidance, comme j’en voyais tant, hypothèse liée à la quasi-certitude de ne jamais “percer”, et s’accompagnant de la terreur d’être vu tel, à quoi je préférais éperdument n’être pas vu du tout. Du reste, la crise, quoique d’une radicalité sans précédent, présentait certains des dehors douteux de mes habituelles dépressionnettes : elle avait pour fonction de promulguer un état d’exception à la faveur duquel tous les impératifs surmoïques seraient suspendus, et tous les abandons permis; elle me dispensait d’une besogne qui m’était devenue odieuse; pas mon coup d’essai, puisque mon sillage était jonché d’épaves; mais le renoncement définitif avait un autre rictus, à se demander si je ne savais pas depuis belle lurette à quoi m’en tenir, et si n’avais pas fait la respiration artificielle à une raison de vivre moribonde davantage pour meubler mon temps que dans l’espoir d’une réhabilitation. Car tout se tenait : je n’étais pas en peine de trouver des occupations pour remplir mes journées, bricolage, jardinage, artisanat, et surtout lecture, qui les occupait déjà à moitié, m’ouvraient les bras, sans compter la chnouf, la télé, le jaja et le dodo. D’autre part, je ne souffrais pas à l’idée de n’exister plus pour personne, comme le processus en était bien engagé : c’est d’être vu comme négligeable qui m’arrachait les tripes. Mais je ne pouvais me faire une mentalité de jouisseur et d’usager, qui suppose, ce me semble, qu’on s’accorde au préalable une valeur : tout désir était subordonné chez moi à celui du salut, même quand il paraissait en faire fi. Lorsque je me vautrais dans une lecture facile-mais-point-sans-pépites, que serait-il resté du plaisir que je prenais à engranger du neuf si je n’avais dû, plus tard, indirectement m’en parer? Et d’autre part, je savais, sans bien me l’expliquer, que tout roman évasif me laisserait froid, sans tâche à délaisser. Elle pouvait s’affubler de masques nobles, fondamentalement elle se résumait à chercher la meilleure grimace possible pour le jour du jugement; et comme elle était scandée par le rappel constant de “ma nullité” réelle ou originelle, on pouvait comprendre le soulagement quotidien, vers onze heures ou midi, de tout oublier dans l’ersatz de vie d’un faux autre, ou d’un vrai. Mais dès lors que j’aurais mis le travail à la poubelle, le loisir ne manquerait pas de l’y suivre, car il n’avait guère de charme que celui qu’il tirait d’une autorisation temporaire à l’irresponsabilité. Et la musique, et les voyages… fumée. Oh, je pouvais meubler! Mais d’insipide. À part celui de bouffer, auquel l’être humain ne peut consacrer qu’une part minime de ses jours, aucun plaisir ne survivrait au renoncement à être quelqu’un : même la volupté des branlettes s’éteignait avec la vraisemblance d’une réalisation du cinérotique, à laquelle seule la reconnaissance de mon génie m’eût ouvert droit. 

    Le simple instinct de survie aurait donc dû abolir un cataclysme qui n’avait de réalité que dans une perception révocable et dont, au fond, j’étais maître. Pendant ces années de turbin, je m’étais persuadé que ma seule excuse pour ne pas mourir illico, c’était de trouver un peu de nouveau tous les jours, et de fait n’étaient euphoriques que ceux qui avaient vu l’éclosion d’un petit quelque chose qui n’existait pas la veille. Si j’acceptais de tenir définitivement l’avenir pour incréatif, donc inutile, je n’avais, en principe, plus qu’à me tuer, et j’avais potassé assez de méthodes diverses pour le faire dans un certain confort. Mais bien sûr, ça ne marche pas comme ça. Comme dit la veuve Mouaque : « C’est bête. Moi qu’avais des rentes. » Je crois que je me serais pendu assez sereinement si j’avais vu le bout de mes épargnes, ou face à une maladie invalidante, par simple peur de la dépendance. Encore n’en suis-je pas certain, car la mort, de près, s’ensauvage. En l’état, en tout cas, je n’avais aucune raison de me presser.

     Pour n’omettre aucun paramètre, il faut quand même rappeler que mon père était mort quelques mois plus tôt, dans des circonstances que ni Joëlle ni moi n’avions pris la peine d’élucider : d’après sa femme, il avait fait “un effort” au jardin, ce qui nous étonnait un peu de la part de ce pur esprit, mais enfin il avait largement l’âge d’y passer, et sa veuve, radicalement incasable, n’avait rien à gagner à ce décès – que le bon débarras. Que me fit-ce? Rien, comme prévu, du moins en surface; mais aux abysses, va savoir? Je ne serais pas le premier à avoir renoncé à mes procédures d’appel dès que l’auteur de la première condamnation, seul habilité à la rapporter, aurait passé la ligne d’ombre; mais je crois que ceux-là l’emportent en nombre et en puissance, dont un décès parental a libéré la production symbolique. Du reste, quand l’inconscient est de la partie… je pourrais aussi avoir cassé ma plume par piété masochiste pour la Sentence du Père. Je n’avais jamais soumis une ligne à ses avis depuis les environs de ma quinzième année, et, quand je le revoyais, un ou deux jours sur mille en moyenne, c’est avec un mépris tantôt agacé, tantôt amusé, que je l’entendais s’entêter dans le dénigrement systématique et obtus : il rabattait ma superbe – une superbe qui ne se manifestait pas, que je sache, mais qui était définitivement intaillée dans sa prunelle – et il ne manquait pas une occasion de me rappeler non seulement quel gâchis j’avais fait de ma vie, moi qui n’avais même pas été foutu de garder le moins recherché des jobs et les moins attirantes des femmes, mais que je n’avais jamais eu l’ombre d’une base pour espérer davantage, ce que je lui accordais avec acclamation. Nul doute que s’il a pensé à moi dans la dernière ligne droite, c’est pour se décerner un satisfecit, que Dieu, s’Il existe, est fort capable d’avoir estampillé. Je les emmerde tous deux, sans trop regretter que ça n’exige aucun courage. Mais je le répète, il se peut qu’il n’y ait là que les dehors d’un désir de punition.

     J’ai dit quel rôle central eurent probablement Joëlle et Capucine dans ma survie. Mais je ne les voyais qu’un mois par an, et quasiment personne d’autre. Je n’avais conçu la solitude que comme un moyen, et, m’y trouvant enfermé alors que la fin s’était dérobée, j’aurais dû m’étioler de désespoir et d’ennui. Mais d’abord, j’étais libéré de la hantise de perdre mon temps, et disponible pour l’aventure, même une qui faisait flop 99 fois sur cent. Face aux brises tièdes et aux cirrus roses, au lieu de tirer le rideau et de m’accrocher à l’écritoire, je bourrais hâtivement mon sac à dos, enfilais un chemin (à pied, c’est moins cher) et revenais trois jours plus tard avec un claquage et quelques photos. Je me levais toujours bien avant l’aube, une habitude ne se casse pas si facilement, mais passais le plus clair de ma nuit à chercher des occases sur eBay, à placer mon mot dans tel ou tel débat, à écrire à des inconnues anorexiques ou boulimiques, sans espoir de dévirtualisation, puisque je me faisais passer pour l’une d’elles, ou pour un jeune. Et je finis par ouvrir de nouveaux blogs, pas follement différents des anciens, si ce n’est que j’y pratiquais cyniquement l’imposture, et me gardais comme du choléra de toute allusion à mes défuntes ambitions. L’un d’eux, celui d’une femme battue et séquestrée, conquit un lectorat dont tous mes romans ensemble ne sont pas près d’approcher, et lectorat qui plus est aimant et secourable : les messieurs certes avaient envie de se me faire, et quelques dames aussi, sans doute; mais la plupart étaient dupes de leur élan caritatif, et le comble, c’est qu’ils me disaient le plus grand bien de mon style, qu’on m’avait plutôt invité jusque là à corriger. J’eus moins de succès, pas mal tout de même, sous le déguisement d’un ado grabataire, qui, loin de geindre, clamait son amour de la vie et sa confiance en l’avenir. Et le centenaire qui donnait des leçons de stoïcisme du haut de sa phase terminale, et l’interné psychiatrique qui n’avalait pas ses pilules et se levait la nuit pour taper en douce sur l’ordi des infirmiers… bien difficile d’avance de se faire une idée de ce qui va toucher les masses, parfois des êtres “faits pour plaire” se cassaient le pif, tous les amuseurs ne faisaient pas rire, ni tous les pitoyables larmoyer; mais j’éprouvais, à composer ces gens aux antipodes de ma personne, une volupté déconcertante, que les fictions solitaires ne m’avaient jamais procurée. Ça ne me donne pas la grosse tête qu’aucun de ces personnages n’ait été ouvertement révoqué en doute, vu qu’ils étaient délibérément usinés banals, et que moult sceptiques se recrutaient peut-être dans la masse des visiteurs muets, mais notons au passage qu’ils avaient assez de présence pour qu’un public les couvrît d’éloges, de consolations, de propositions de rencontre et d’hébergement, qu’il n’était pas toujours facile d’éluder. Cela dit, mon traitement de l’altérité restait projectif, et si l’usager d’un blog était tombé sur un autre, il aurait sans doute relevé des coïncidences troublantes.

     Est-ce que j’avais tellement renoncé que ça, au fond? Certaines nuits, je tartinais du carac à perte de vue, bien plus que du temps de la Vocation, avec un plaisir un peu nauséeux mais sans précédent, du fait évident de l’irresponsabilité : tout cela ne comptait pas, et je n’aurais jamais à en rendre compte : le jour où je serais deviné, il suffirait de fermer boutique. Mais j’étais bien conscient que l’irresponsabilité avait toujours été en quelque manière la condition d’un minimum de rendement : les premières pages ne m’avaient jamais effrayé, je souillais avec tout ce qui me passait par la tête un vide papier que sa blancheur défendait fort mal, et je pouvais aller bon train quelque temps; c’est seulement quand l’aventure devenait une entreprise, à visées illimitées, il va sans dire, que l’inhibition frappait, et que chaque ligne se tortillait sur la page, en proie aux affres de son possible ridicule. Peut-être après tout la soi-disant assomption de ce dernier constituait-elle un expédient pour libérer l’écriture de ses entraves? Qui sait si, sournoisement, je ne persistais pas à tenir cette séquestrée, cet infirme, ce vieillard, cette pouffiasse, dont je perdais rapidement les mots de passe, mais conservais les prestations dans un coin de DD, comme des éléments de mon œuvre, mosaïque que la postérité recomposerait après mon trépas, si ça valait le coup, ce qu’au moins j’aurais évité de revendiquer moi-même? Entre la Révélation et la prise en charge de Capucine, survivant à ma seule raison de vivre, je fus officiellement un cadavre en sursis; mais matériellement, la texture de mes jours n’avait guère changé, on aurait dit que je m’étais simplement donné campos de bouquiner et d’écrire des bêtises, en déléguant l’aval à des auditoires limités, pour, qui sait? reprendre élan et forces en vue d’une restauration de la postulation première? La vie, à tout prendre, était moins grisaille qu’avant, trouver des âmes-sœurs pour mes clampins de composition rejaillissait un peu sur leur créateur, et il n’est pas impossible que sous couleur de m’entretenir les doigts je sois revenu, avec la présente chronique, à l’entreprise reniée, en lui rognant quelque peu les univers’ailes.


Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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Mardi 20 mars 2012 2 20 /03 /Mars /2012 04:44

     Une digression sur le style de rapports humains que favorise Internet me retiendrait trop longtemps et manquerait d’à-propos comme d’aménité. Quand je n’en pouvais plus de solitude, j’ouvrais un nouveau blog, faisais la tournée des confrères, déposais des comm’, recevais en retour quelques visites, qui se muaient parfois en lectorat fidèle – pour quelques semaines, car je n’avais pas de ressources suffisantes pour faire la pute plus longtemps, et ne tardais pas à m’indigner, quand les fonds étaient bas, de leur bêtise, de leur incompréhension, de leur profonde indifférence à mon égard, et du ton de supériorité qu’ils adoptaient si naturellement – quand ils daignaient décocher un avis, ce qui était rare en tout temps, et rarissime si je ne faisais pas les premiers pas. S’ils voulaient bien dire leur mot dans un débat, ma littérature, en revanche les mettait en fuite, et au populo qui m’arrivait de Google, une page en général suffisait, disons plutôt trois lignes : je les prenais en grippe, les engueulais à la cantonade, fermais les écoutilles, et me remettais en plongée pour six mois ou un an. Nul jamais sans doute ne parut moins fait pour vivre en ermite qu’un histrion comme moi, qui puise sa vie dans l’œil d’autrui, et qui n’existe qu’à peine lorsqu’il n’est pas en représentation; mais dans les oppositions apparentes gisent souvent des causes cachées, et il se pourrait qu’une fraction non négligeable des solitaires, sinon tous, aient choisi la sécession non par indifférence, mais au contraire pour se protéger des blessures que le premier singe venu peut infliger à leur émotivité pathologique : quand il suffit d’un jappement ou d’un regard de dédain pour vous endeuiller la semaine, la fréquentation des hommes vous expose à perdre un temps fou en vaines angoisses, en scrupules absurdes, et c’est tout juste si vous parvenez, en un jour absolument vide, à abattre la tâche dont un moins sensible ou mieux cuirassé se débarrasserait en une heure. La solitude signifiait pour moi avant tout le repos nécessaire à un minimum de production, c’est-à-dire à contrôler de mon mieux l’irréprochable facette de mots par laquelle seule je comptais me montrer – et qui, par une contradiction étrange, était sans doute ce qui, de moi, déplaisait le plus, ma prose et mes quelques vers semblant voués au négatif : mes mains étaient caressantes, à la rigueur les paroles, qui s’envolent, pouvaient se laisser aller à la gentillesse; mais l’écrit, lui, était sacré, et ne faisait guère de différence entre vérité et agression. Du reste, avais-je vraiment choisi la solitude? En larguant le travail salarié, j’avais seulement rompu avec une forme de socialisation obligatoire, que rien n’était venu remplacer – ce qui faisait mon affaire au jour le jour, mais à condition que ce quotidien ne m’apparût pas définitif.

     Inutile de se répandre en conjectures sur ce qui serait advenu si avait débarqué sur un de mes blogs un gus intelligent, qui m’aurait fait observer que je n’écrivais pas trop mal, et qu’il y avait quelques épis à glaner dans mes champs, mais pas au point de faire une iniquité majeure de l’indifférence dans laquelle je végétais; qui m’aurait exhorté à profiter de la vie, au lieu de piocher le tunnel d’une monomanie, et peut-être expliqué que lorsqu’on ne jouit pas soi-même, faire jouir les autres est mal aventuré; bref, qui m’aurait accordé dans son estime non un trône, mais un strapontin, et aurait manifesté assez de sagacité pour donner de la valeur à cet humble siège : je n’étais pas dingo, et voyais clairement que ma littérature faisait bâiller quiconque en avalait sa gorgée; mais quoi : l’échantillonnage était trop réduit, trop niais, trop omphalique; et auraient-ils été des foultitudes à me conspuer en chœur, sans doute ne m’en serais que plus renfoncé dans le déni et le refus de leur déni et de leur refus.

     Quant au jugement que je portais moi-même sur mes scribouillages, il était, je l’ai répété, tributaire de l’attente : quand je m’étais fourré en tête qu’une page était scintillante, presque immanquablement elle en devenait terne; mais relue comme terne, elle se remettait à briller, de sorte qu’au lieu de l’ataraxie, c’est une nouvelle version des montagnes russes que j’avais trouvée dans ma cabane. Cela dit, depuis que je disposais, en principe, de tout le temps de faire mes preuves, l’excuse commode des obligations sociales m’ayant été arrachée, le mouvement, quoiqu’ondulatoire, suivait une ligne descendante. Adepte des simplifications et d’une sorte de mysticisme, j’ai tendance à regrouper en une secousse sismique la “révélation” de ma nullité, mais c’est pas à pas que j’ai dû constater la pauvreté de mes images, la misère de mes traits d’esprit, les tours récurrents d’une syntaxe étriquée, l’affreuse routine d’un style cousu d’expressions toutes faites… en arrêt devant un mot de Wilde, une hyperbole, une métaphore comme en déverse à pleine page San-Antonio ou le moindre romancier américain, je revenais avec une horreur hébétée à mes blagues pas drôles, à mes sempiternels jardins, envols et appareillages, dans lesquels je ne faisais que fuir une pensée rigoureuse, et la protéger vasouillarde; j’y passerai le temps qu’il faudra, mais… mais rien : je pouvais bien fixer la fenêtre, les murs, les objets qui couvraient ma table, il n’en décantait d’analogies qu’absurdes ou banales; pris d’une fièvre réformatrice, je décidais de diviser au moins par quatre les formules assurantes qui émaillaient si naturellement mon discours (« le plaisant, le vrai, l’étrange, etc, c’est que ») où elles prenaient la place de l’approbation d’autrui, et ne réussissais qu’à figer la sauce; chaque imparfait du subjonctif, chaque tour un peu soutenu était certes évidé et subverti par l’ironie, mais en secret, à mes seuls yeux, et en quoi différait donc le résultat d’un discours académique ininterrompu? Ce qui me parut peu à peu le fond de l’affaire, c’est que je n’avais pas de langage propre, pas de “petite musique”, que je squattais les mots des autres pour me traiter moi-même en sujet – c’est-à-dire en objet. En écrivant, je visais à un aval qui me donnât l’être, et, incapable d’opérer un détour, une transposition, de “sublimer” comme un véritable artiste, je supposais, dans mon texte même, cet aval obtenu, et me donnais un être fallacieux, par l’entremise d’une plume étrangère, me fermant ipso facto toute reconnaissance authentique. Oh, bien sûr, je me chiais dessus! Mais c’est s’encenser en creux. Oh, bien sûr, je m’y essayais, au détour! Mais mes histoires ne prenaient pas vie, mes personnages restaient exsangues, des pantins qui m’assommaient moi-même, et chaque occasion de m’évader dans la théorie était une goulée d’ozone – à condition de ne l’aborder qu’au hasard et par raccroc : j’avais trop peur des huées que m’aurait values la prétention de savoir. Car tout cela pouvait se déchiffrer, plus simplement, comme un délire mégalomaniaque qui aurait fui la confrontation au réel, et mon peu de goût pour la fiction narrative trouvait là une explication simple : d’abord, faute de connaissance des autres, j’étais incapable d’évaluer une vraisemblance; donc je n’étais guidé, dans le choix des péripéties, que par deux cornacs durs à accorder : le besoin d’étonner, et celui d’être aussi banal que possible, puisqu’à cela se réduisait pour moi d’être crédible. Quant à enfourcher l’imagination pure vers les cimes du conte de fées, il n’en était simplement pas question, je ne supportais même pas la lecture de ces livres-là, Perrault et Tolkien me tombaient des mains.

     Je me l’étais répété des milliers de fois, c’était pour moi, depuis L’ami Pompignan, comme un article de dogme, que ma vocation” n’était née d’aucun talent, mais du besoin désespéré d’interjeter appel d’un verdict d’anéantissement, d’un originel « Tu ne vaux rien ». Mais je m’étais évertué à rétorquer à l’absence de dons (donc d’héritage! c’était aussi une pierre dans le jardin paternel) une théorie de la persévérance et/ou de la liberté. Or il fallait bien constater avec le temps que la persévérance se heurtait à un mur, que la liberté n’était pas descendue m’irriguer la cervelle et les mains, que tout se passait au contraire comme si j’avais épuisé mes maigres réserves : je ne faisais plus que ressasser, en une langue toujours plus compassée, et le découragement se lisait à livre ouvert aussi bien dans mes réticences à me mettre au boulot le matin, la recherche effrénée de choses à faire pour retarder cette épreuve, que dans une propension croissante à l’inachèvement. Je ne me sentais pas appelé, nul n’attendait rien de moi, c’était la donnée de base, à quoi j’avais répondu par la foi en un public non encore advenu. Seulement, chaque point final forait son trou dans la barcasse : comment cesser de croire aux tentatives précédentes sans que les suivantes n’en gardent la plaie au flanc, surtout quand on se convainc peu à peu qu’on épuise un gisement fourni par la vie, et que rien d’autre que la vie ne saurait renouveler? Comment voir l’avenir en bleu quand il vous semble descendre une marche à chaque nouvel essai? Essayer certes est le seul moyen de réussir, comme prendre un billet de gagner à la loterie; mais ça ne signifie pas, il s’en faut, que tous les billets soient gagnants, que tous ceux qui essaient réussissent, et en extériorité, qu’on s’en réjouisse ou s’en désole, on n’a pas de mal, tout en brandissant bien haut le drapeau d’une perfectibilité de principe, à aligner un grouillement de grouillots qui, soit, peuvent se dépasser, mais n’arriveront jamais assez haut pour captiver ou éclairer les autres.

     Il n’est pas facile de se voir soi-même comme l’un d’eux, surtout quand vous avez brûlé vos vaisseaux, et que, du fait de l’âge, qui vous ferme l’amour, l’aventure et le recyclage, il ne se présente plus d’alternative au Grand Œuvre que la mort.  On a eu beau s’astreindre à pousser pour tous l’Hymne au Potentiel, d’instinct et presque inconsciemment, on a toujours excepté son cas. Ce torchon que je venais de commettre, assurément, et pas mal des précédents… ces rimes forcées, cette histoire banale et incohérente, ces réflexions emberlificotées, ces cris d’ignorance… oui, mais c’était moi, à la limite, les choses les plus ratées, je les récupérais à la manière universitaire, comme un document sur l’individu d’exception que je ne manquerais pas de devenir, puisque je l’étais déjà, dans l’immémoriale intimité du vouloir-être. On se dit, en découvrant les affligeants poétaillons d’Internet : « C’est pas possib’! Ils peuvent donc pas comparer? Avec X, avec Y, avec les vrais? » Mais non, ils ne peuvent pas, quand bien même ils ne seraient ni stupides ni ignares : l’ego jouit d’un statut spécial, et mon sonnet bancal, ma croûte crapoteuse, mes photos de vacances sont hors-concours de naissance. Du reste, toute évaluation esthétique étant infectée de narcissisme – me touche c’en quoi je me reconnais, ce que, crois-je, j’aurais pu créer, ou du moins qu’en quelque façon je m’approprie – il n’y a pas à s’étonner qu’on ait tant de mal à faire la différence entre son œuvre et le beau. L’illusion des autres, on la relève au premier coup d’œil, et sans trop se piquer d’équité : un de moins, c’est tout bon. Qu’on ait épousé soi-même une chimère semblable, on en étudie posément l’hypothèse, mais elle reste une vue de l’esprit, et de fait, c’est une véritable révolution qui s’est opérée en moi, la nuit de lune où je suis resté des heures hébété à fixer mon écran, foudroyé par l’évidence d’être “nul”, ou plutôt médiocre comme un autre. En vain récapitulerais-je les observations, les arguments qui m’assaillirent alors : absolument rien n’était neuf, mais tout avait changé de gueule, parce qu’à l’improviste je m’étais vu de l’extérieur, distancié de mon délire, à tel point que même en écrire l’histoire, le procédé de raccroc auquel je sacrifie en ce moment, ne m’arrachait qu’un sourire jaune et las. Si exaspérant qu’il fût d’avoir mis un demi-siècle à m’en aviser, je m’étais leurré, en traînant jusque là un rêve de grandeur fort petit (puisque focalisé sur ma valeur) dont on se dévêt d’ordinaire à l’adolescence – à moins toutefois qu’on ne s’entoure de suffisamment d’empêchements (les incarnés étant les plus commodes) pour pouvoir le mettre, sotto voce, à l’irréel du passé : « Sans gosses à nourrir, que n’aurais-je pu?… »

Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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  • : « Une tentative d’exploration – et de cure – du narcissisme pathologique par l’introspection, et, si possible, le dialogue. Comparons nos symptômes, ne serait-ce que pour trier l’essentiel de l’accessoire. » Tel était le message originel, mais le dialogue, je ne sais trop pourquoi, s'est opiniâtrement dérobé, et ce blog tourne au fourre-tout. Si le narcissisme pathologique vous intéresse, plutôt fouiller dans “voix autorisées” et “théorie plus perso”. Tout le reste est littérature.
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