Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 04:11

     Excès de précaution, car elle partagea d’emblée mon ravissement, et c’est ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps. Elle n’était pas du genre à lécher le cul à mémère en vue d’un profit même vital, mais sa curiosité extasiée était patente, et elle sut résumer son sentiment d’une réplique (« Pour une fois on est d’accord, j’en reviens pas : c’est plus que superbe, c’est sublime! ») laquelle, non sollicitée, fut reçue sans affectation de modestie. Liselotte d’ailleurs n’affectait rien – ou alors avec assez de subtilité pour que je ne le remarquasse point. En théorie, le concept de naturel me laisse sceptique, et c’est pourtant le mot que je me sentais irrésistiblement porté à employer quand j’observais son manège, également éloigné des apartés entre adultes et des condescendants « Cette rentrée, ça s’est bien passé? » dont le ton crie si fort qu’on s’en balance et qu’on fait la pute. Elle ne cherchait pas non plus à forcer la confidence, comme j’ai tendance à le faire moi-même, et je fus surpris de constater que la petite non seulement répondait à toutes les questions sans réticence, mais prenait plaisir à parler, et ne trouvait pas le temps long! Les sujets “culturels”, sans être ouvertement bannis, n’étaient effleurés qu’avec discrétion, sans la moindre mention de bagage, et la conversation roula surtout sur les régimes alimentaires, l’ex-entreprise de restauration de Capucine, les périls judiciaires dont j’étais menacé, et ce qu’elle aimerait faire dans la vie… « Arranger des maisons comme celle-là! C’est trop génial! » Moi : « Je comprends ce que tu veux dire. Moi aussi, j’ai l’impression que ça me donne des idées. Mais faudrait voir si c’est une vraie fécondation, ou de l’illusion pure. Il y a loin du projet à l’objet. Le nombre de prétendues décoratrices d’appartements que j’ai connues! Ça me rappelle cette fille au Bac, à qui je disais que Flaubert accordait une grande importance à l’agencement de ses phrases, et qui me répond tout à trac : “Ah bon? Je croyais qu’il était styliste?” » Liselotte : « Vous le tirez de loin, ce rappel-là! Pourquoi ne pas la laisser essayer? Elle peut faire des choses ravissantes, vous ne le saurez que lorsque vous les aurez sous les yeux! » Capucine : « Il me prend pour une cruche. » Moi : « Jamais je n’ai dit ça, et encore moins pensé! Tu sais bien que tu es libre de choisir ta voie, dans la mesure de nos moyens, et à condition de de pas resserrer prématurément l’éventail, crainte de passer à côté de l’activité qui, peut-être, est faite pour toi! » Capucine : « En tout cas, c’est pas prof, ni instit’! » Moi : « Ça, je sais. Je ne peux pas t’en blâmer. » Liselotte : « Pourquoi? » Capucine : « Parce qu’ils grandissent pas, ils restent à l’école toute leur vie. » Moi, avec un salut bouffon : « C’est un peu à l’emporte-pièce, mais mon senti du vécu ne saurait te donner tort. » Liselotte : « Ils préservent leur enfance en fuyant les compromissions : est-ce que tu vas leur jeter la pierre pour cela? » Capucine : « Mais c’est pas la vraie vie! Regardez tonton : à n’importe quel sujet, il vous cite un bouquin. » Liselotte : « Ah ah ah! Touché! C’est vrai, cher ami, que vous êtes parfois un peu cuistre. » Moi : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, c’est la littérature. » Capucine : « Je parie que c’est pas de toi! » Moi : « Eh, poulette, je ne le prétendais pas! D’ailleurs, j’ai pris un ton spécial. En principe, tout le monde reconnaît! – Et t’en connais beaucoup, de ce monde-là? – Hélas non. – Alors tu parles pour toi tout seul, tu vis dans un rêve. Les bouquins, c’est tout du rêve. La vie, ça n’a rien à voir. Plus on a de bouquins dans la tête, moins on sait se débrouiller. – Je suis bien le premier à le dire. – Oui, pour le mettre dans un bouquin. » Liselotte : « Ah ah ah! Réplique foudroyante et profonde! Je ne sais pas si le bouquin est en chantier, mais il faut admettre, ami, que pour vous “Que faire?” n’est pas le but de la pensée : ce serait plutôt l’inverse… » Moi : « L’action vous confronte à l’échec. L’élucubration, elle, est irresponsable. » Liselotte : « Il est désespérant, pas vrai? Au lieu de se défendre, il surenchérit! » Capucine : « Y a pas moyen de le coincer, mais ça l’empêche pas de se noyer dans un verre d’eau. » Liselotte : « Tu es incroyablement intelligente, tu sais. Et je ne dis pas : pour ton âge. Pour tout âge. » Moi : « Reste à trouver une institution pour avaliser cette intelligence-là. » Liselotte : « Pourquoi une institution? Il suffit d’un public. D’usagers. » Moi : « Un public sans carnet d’adresses? Je n’y crois guère. » Liselotte : « Mais voyez les sandwiches : elle l’a trouvée toute seule, sa clientèle. » Moi : « C’est vrai. Et je serais mal venu de minimiser, puisque je n’avais pas été foutu d’y penser moi-même. » Capucine : « Mais si! C’est toi qui m’as donné l’idée! – Première nouvelle! – Tu te souviens pas? Tu disais à maman que tu préférais vendre des frites devant le lycée que faire des cours, parce qu’au moins il y aurait de la demande! – Mais dis donc, ça remonte! Tu te souviens de ça? Tu m’écoutais, à l’époque… – Oh, ça m’arrive encore… kekfois. – De toute façon, c’est pas l’idée même. L’analyse de situation fait tout le mérite. Mais bon : une vie à vendre des tartines, même si ça rapporte… – J’ai jamais dit que j’y passerais ma vie… si j’ai encore une vie. » Liselotte : « Mais oui, tu l’as. C’est une affaire réglée. Et pour ce que tu en feras, je ne suis pas en peine, à condition que tu aies confiance en toi. » Moi : « Pas trop tout de même! » Liselotte : « Le trop ne se mesure qu’après coup! Le plus possible! Ne perds pas tes forces à te dénigrer, comme ton oncle. » Capucine : « Lui, il se critique parce qu’il a peur que les autres le critiquent. » Moi : « Je peux sortir un moment, au cas où je gênerais vos analyses. » Liselotte : « Ah ah ah! Chacun son tour, mon cher. Il n’y a que la pertinence qui blesse. » Moi : « Je ne suis pas blessé, je suis ravi. Et sans vous la faire au devin, ce n’est pas d’hier que j’ai remarqué ses dons d’empathie, à cette chipie. Elle tient ça de sa mère. Les mâles de la famille sont plutôt voués au nombrilisme. Enfin, de la famille… C’est sans doute restrictif… » Capucine : « Et encore un tour de manège! » Liselotte : « Il n’y a rien de plus vulgaire que d’avoir toujours raison, là-dessus je suis d’accord avec vous. Mais se donner toujours tort… » Capucine : « Et pour avoir raison! Vous imaginez pas l’orgueil de ce Monsieur. Il cesse pas de répéter qu’il est nul, mais ça veut seulement dire qu’il est pas le premier partout. » Moi : « Là tu pousses pépé dans les orties! Outrecuidant, ça se peut, c’est un reste de péché de jeunesse, exarcerbé par moult ratages, mais à ce point, non! » Capucine : « L’autre jour, il me sort : “Je suis nul en orthographe” parce qu’il hésitait sur un mot! » Liselotte : « C’est bien vrai que lorsque vous vous jugez sévèrement, on s’interroge sur l’échelle de référence; et comme en général on partage les travers que vous dénoncez chez vous, on se demande si ce n’est pas une manière subtile de dénoncer la présomption de votre interlocuteur! » Capucine : « Bravo! C’est juste ça! Elle t’a bien encadré! »

     Je le répète, impossible de reproduire une conversation à la lettre, à moins de fourrer un magnétophone sous la table, et pour un résultat ordinairement illisible. Mais si ma mémoire opère des coupures, et la routine d’écriture des simplifications abusives (comme celle de savonner systématiquement les négations de la gosse seule, alors que moi-même, à l’oral…), je n’ajoute rien, et je ne trahis pas le ton de complicité grandissante – à mes dépens? Non, car j’étais chahuté avec gentillesse et affection, et me liquéfiais d’aise. Je n’étais pas tout à fait certain qu’elles eussent toutes deux passé l’examen de l’autre, sachant bien n’avoir pas affaire à ce genre d’andouilles qui resserrent le couple menacé par la présence de l’intrus, en affectant de tenir ce dernier pour négligeable. Je servais nécessairement de pivot, et s’entendre pour me larder de piques pouvait sonner comme le rudiment du savoir-vivre. Capucine ne se donnait pas tant de peine à l’accoutumée, elle demandait bien poliment l’autorisation de quitter la table, mais chez nous : ici, où serait-elle allée? Néanmoins elles se parlaient de plus en plus sans passer par mon canal, on n’y sentait pas d’effort, et le dialogue ne tarit pas quand j’allai pisser. Mieux encore, certaines observations que je n’avais osé faire que du bout des lèvres à la petite seule (touchant ses aptitudes en psychologie, par exemple) me venaient tout tranquillement, car je me sentais secondé, voire précédé. Je cessai vite de craindre leurs gaffes, et pour un peu, c’est moi que j’aurais senti, à une ou deux reprises, à côté de la plaque! Étrange impression : les relations humaines me coûtent, en général, j’en ressens toujours la dispense comme une délivrance, parce que je les envisage comme un rôle à jouer, et que la crainte de vider mon sac m’épuise. En l’espèce, vu les intérêts en présence, la peur de déplaire était fidèle au poste, mais transférée sur les deux protagonistes auxquelles je servais d’entremetteur, et dont j’avais craint qu’elles ne s’insupportassent l’une l’autre. J’avais assez d’affinités avec chacune séparément pour me réjouir de ce qu’elles s’en découvrissent sans m’affliger d’en être exclu. Mais je gardais un doute, et tins à tirer les vers du nez de Capuce en rentrant. Précisons que le trajet n’était pas sans charme, puisque nous étions deux sur sa mob, dont je lui avais volontiers cédé le guidon, m’affublant en guise de casque d’un turban qui valsa à la première pointe de vitesse, et n’aurait pas berluré le plus distrait des cognes. Le suicide de Lafargue/Berthelot reste ma ligne, et je ne spécule pas sur un bâton de sénilité; mais l’enchantement de fifille, de trimbaler tonton, était palpable, et n’est-ce pas le seul bonheur qui me reste, de lui en procurer?

     « Je l’ai trouvée super-sympa! – Elle a une drôle de touche, tout de même. – Ah ben écoute, si c’est pour un mariage… elle est vieille. Mais toi t’es pas tellement djeune non plus, hein! Moi je le remarque plus, mais… – Un mariage, Seigneur! Merci du cadeau! – Oh dis, tonton! Fais pas ta chochotte! Ce serait une sacrée bonne affaire! En tout cas, s’il y a une chambre pour moi, je dirais pas non. – Quoi? Tu quitterais le quartier de ta naissance, tous tes amis…– J’ai pas d’amis. – Merci pour eux. – Et là-bas, c’est plus près de l’hôpital. – Tu vois loin. – Oh, allez! Pourquoi elle aurait voulu me connaître? – Écoute, elle a engagé sa parole sur cette opération. Elle désirait peut-être voir à qui elle sauvait la vie, non? – Elle le fait pas pour mes beaux yeux, elle le fait pour toi. – Admettons… du moins jusqu’à ce matin, parce que tu lui as beaucoup plu, apparemment! De là à lui prêter des intentions… – À d’autres! On dirait que vous êtes maqués depuis dix ans! – Mais tu dévisses à donf! On s’était rencontrés deux fois! – Ben alors c’est que vous étiez faits l’un pour l’autre! Je sais pas ce qu’elle peut te trouver, mais t’as intérêt à sauter sur l’occase. – Ça, pour de l’occase… C’est une artiste, entendu, mais pas une œuvre d’art! – Oh, eh, si c’est Vanessa Vaninou qu’il te faut, ben tu la trouveras pas sur Meetic. – Que d’insolences! Je me demande si, pour ton bien, je ne devrais pas me replier sur un rôle plus traditionnel, et exiger un minimum de respect. – Trop tard! – En tout cas, je n’ai jamais mis les pieds sur Meetic, ni sur aucun site de ce carat, l’historique du navigateur en attesterait au besoin. – Ce serait pas un crime. – Non, mais c’est la vérité. – Alors, où vous vous êtes rencontrés? – Comme ça… au musée. – Vous avez fait vite. – On n’a rien fait du tout! Et on n’a pas l’intention de faire! – Parle pour toi! T’as vu comment elle t’appelle? “Ami”! – Cher ami, ça se décoche tous les jours aux plus indifférents! – Cher ami, oké, mais ami tout court! Avez-vous songé, ami, et patati, et patata… Ça fait vachement intime! – Puisque tu la trouves si sympa, pourquoi tu mets la bouche en cul-de-poule pour reproduire ses propos? – Détourne pas, tonton. – Je détourne pas, et j’avoue même que tu me troubles. Ça n’arrive pas dans la vie, ton truc. Que les princesses, même décaties, jettent leur dévolu sur des chômeurs… – Elle est très seule, ta dulcinée. Moi, si j’avais une belle maison comme ça… – Et un grand lit… Brrr! Rien que d’y penser… En tout cas, te monte pas le bourrichon, hein! Et surtout, ne lui en parle pas! – Tu me prends vraiment pour une nasseco. »

Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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  • : « Une tentative d’exploration – et de cure – du narcissisme pathologique par l’introspection, et, si possible, le dialogue. Comparons nos symptômes, ne serait-ce que pour trier l’essentiel de l’accessoire. » Tel était le message originel, mais le dialogue, je ne sais trop pourquoi, s'est opiniâtrement dérobé, et ce blog tourne au fourre-tout. Si le narcissisme pathologique vous intéresse, plutôt fouiller dans “voix autorisées” et “théorie plus perso”. Tout le reste est littérature.
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