Partager l'article ! Sur la dépression : tribulations de l’épistémophilie: La dépression est une de mes bêtes noires. D’abord parce que c ...
La dépression est une de mes bêtes noires. D’abord parce que cette prétendue maladie me paraît se proposer le camouflage et la dissimulation du malheur objectif, c’est-à-dire de la menace qu’il fait peser sur le spectateur, tout à la fois comme même (nul n’étant à couvert de l’impécuniosité, de l’inutilité, de l’insignifiance, du délaissement et de la mort) et comme autre (un certain consentement à la déréliction constituant, et se voulant, un réquisitoire muet contre tous ceux qui ne nous sont pas venus en aide); et il faut bien convenir qu’on touche au comble du grotesque lorsqu’on trompette à un type qui, venant de perdre son boulot, sa femme, ses enfants, sa baraque, et de se découvrir une inopérable tumeur au pancréas, trouve la vie peu enthousiasmante et “se laisse aller” : « Oh oh, mon ami, vous nous faites une belle dépression! Tâtez-moi donc de c’te molécule qui vient de sortir! » Possible que les pilules lui procurent un rien d’euphorie, ce n’est pas ce que je conteste, et je ne prétends pas non plus que broyer du sombre constitue une plus saine évaluation des faits, car à ce compte on pourrait passer quatre-vingt-dix ans à se désoler de devoir claquer un jour. N’empêche qu’il ne manque pas de désinvolture de nous faire une maladie de la tristesse et du désespoir, qui ne “servent à rien”, soit, mais n’en ont pas moins, le plus souvent, de solides bases dans le réel.
D’autre part et surtout, il me semble qu’on est aveugle à la part de pression sur les autres que constituent sinon la dépression, du moins ses formes visibles. Comme l’anorexie, la tentative de suicide, peut-être l’alcoolisme et bon nombre de comportements apparemment autodestructeurs, si la dépression apparaît, c’est sous forme d’un appel à l’aide, à l’amour et à la considération, mais un appel non verbal, confié, consciemment ou non, au corps et à ses attitudes, “tactique” qui peut mettre la vie en danger, mais présente l’avantage d’abolir tout risque de réfutation et de rejet, puisqu’officiellement on ne demande rien. Un appel, donc, inhibé, qui affecte les dehors d’une simple “affaire entre soi et soi” (« Tout m’indiffère et m’ennuie, rien à faire, nul ne peut rien pour moi », etc), dehors dont les “spécialistes” paraissent dupes, non seulement dans leurs pratiques thérapeutiques (et l’on peut comprendre qu’ils estiment contre-productif de mettre le nez du ”malade” dans son pipi, avec les risques d’escalade que ça comporte) mais dans leurs ouvrages théoriques, ou l’on ne lit mot de cette mise en scène de la souffrance et du malheur, d’autant plus lourde que les causes desdits sont moins évidentes. Pas de dépressifs, d’anorexiques ou de suicidaires sans public, tel est mon credo, et je suis persuadé qu’on pourrait les guérir, oui, les guérir, en leur faisant toucher du doigt qu’il n’y a pas de maman en ce monde, pas de compassion pour eux, et que s’ils ne prennent pas soin d’eux-mêmes, nul ne fera le boulot à leur place.
Kernberg dénonce en moult endroits l’inaptitude à la dépression comme une composante de la narcipathologie, et il peut paraître un tantinet paradoxal à première vue de tenir pour un progrès la transformation du patient en loque : le profit visible est surtout pour l’analyste, dont le rôle n’est plus contesté. Mais le self grandiose étant crénelé d’autosuffisance illusoire, il n’est pas impossible qu’on gagne sur le long terme à une acceptation de sa dépendance. Pour ma part, je la confesse hautement, au point de reconnaître que sans le support de l’autre, c’est à peine si j’existe. Mais c’est une position théorique, de soumission à un autre idéal, lequel se serait d’abord manifesté par la “compréhension” et l’aval, de sorte que soumission est un terme pour le moins hasardé. En tout cas, dès que l’autre s’incarne, il n’est jamais le bon, toujours à côté de la plaque, et l’on peut se demander si, tout en attachant la plus haute importance à son autonomie, je suis disposé à souffrir un autre autre qu’un clone ou un reflet… un reflet inventif, qui crée la surprise, mais sans sortir du cadre. Quoi qu’il en soit, entre la confession théorique d’une allégeance à un public ou une âme-sœur imaginaires, et l’effort de les susciter par la prostration dépressionnaire, il y a plus qu’une nuance : un fossé infranchissable. Ma position, c’est que la dépression n’est pas mon fait, puisque je n’ai personne à appeler à la rescousse, ayant compris que tout le monde se tamponne de ma solitude et de mon mal-être, et doit s’en tamponner, puisque moi, je me fiche des vôtres, à moins de pouvoir les alléger. Une position in petto dominante, qui pourrait se résumer à : « Moi qui fais face, je suis plus désespéré que toi qui t’abandonnes, pour te faire prendre en charge, attestant par là que tu crois encore à l’amour », et qui ressemble fort à celle de ces caritatifs de mes deux, omniprésents sur les fora, qui tiennent à laisser entendre, dans les interstices de leurs consolations vaseuses, qu’ils auraient au moins autant de raisons de s’affliger que leur destinataire.
Mais voilà : ne confonds-je pas le mal et son expression? Ces jours-ci, il faut bien admettre que ça ne va pas fort : autobio ou fictionnelle, l’écriture patine affreusement, je commence dix, vingt trucs qui s’effilochent, n’arrivant ni à utiliser mes ébauches antérieures, ni à les mettre au panier; je persiste mécaniquement à mettre en ligne ce Tueur à gags qui est au-dessous de tout, qui n’a aucune raison d’être, rien que pour occuper le terrain, et au surplus je me suis persuadé que la porte du suicide est fermée… ce qui ne suffira pas à la rouvrir. La conscience de n’être rien, de n’avoir jamais rien été, ne fut jamais été aussi aiguë, et quand j’abandonne l’écritoire à sept heures du matin, parfois six, n’ayant rien fait qui se puisse nommer, c’est pour courir d’un livre à l’autre, aucun d’eux ne suscitant ombre d’intérêt. Certes, je n’emmerde pas le monde avec mon problème, mais c’est faute de disposer de quiconque à emmerder : si une nana partageait mon clapier et ma vie, quelles jérémiades n’aurait-elle pas à endurer? Qu’est-ce qui manque donc à la dépression? Seulement sa vitrine? Je ramène de la bibli un bouquin assez frais (2010) sur le sujet (d’un Dr Alain Gérard avec le CRED, évitons les sarcasmes faciles) et l’on peut comprendre qu’il me tombe des mains à la p. 34 :
« La vulnérabilité psychique varie selon les sujets. Les psychiatres parlent de neuroticisme, à savoir une sensibilité exacerbée aux émotions négatives avec une hypersusceptibilité, au sujet des personnes exprimant un niveau élevé et excessif de demande à l’égard des autres. L’inadéquation entre leur quête et ce que la réalité leur permet d’obtenir provoque une insatisfaction permanente. Leur plainte est plus ou moins constante et plus ou moins agressive. Souvent également hypocondriaques, elles “vont mal” de façon permanente, mais peuvent par périodes devenir véritablement déprimées.
D’autres, perfectionnistes sans cesse hésitants ont un besoin disproportionné d’ordre et de stabilité que l’environnement socio-professionnel ne permet plus que rarement. Très investis dans leur métier, désireux de très bien faire, ils exigent d’eux-mêmes beaucoup trop. Confrontés à un management fondé plus sur la quantité produite que sur la qualité, secoués à intervalles rapprochés par des réorganisations successives, ils ne “suivent pas”. Quand les pressions externes deviennent excessives, ils entrent dans une dépression.
Enfin, les sujets qui, en permanence, ont besoin d’être aimés, désirés, protégés, ont toujours été considérés comme à risque. Leur tendance à la séduction permanente est régulièrement mise en échec, les ruptures sont fréquentes, souvent spectaculaires. Ces êtres très attachés à leur image ont du mal à s’adapter à la rupture. Les récidives dépressives constituent un grand risque pour ce troisième type de personnalité. »
Pas de quoi fouetter un chat, certes, mais ces platitudes, ce classement bidon de traits que je retrouve tous en moi, justifient-ils pleinement l’abandon, surtout si l’on sait que c’est pour me vautrer ensuite dans le Livre noir du communisme, empoigné au hasard, qui ne m’apporte rien, et n’a sans doute été choisi que pour cela? Tant qu’à perdre cinq ou six heures de plus, ne tombe-t-il pas sous le sens que j’aurais au moins pu piocher mon problème, à partir d’un texte certes insipide, mais au moins facile, et qui ne jette pas de poudre aux yeux? Du reste, le phénomène est on ne peut plus ordinaire, puisque j’ai à mon chevet une pile de bouquins de psy, dont la lecture est interrompue depuis des mois, voire des années, tantôt parce qu’ils sont trop abstraits (Stoloff, Bergeret, etc) tantôt parce que je n’y pige pas grand-chose (ce sont souvent les mêmes), mais aussi, comme c’est le cas cette fois, parce qu’ils seraient trop bêtes, engoncés dans les idées reçues, et il faut y regarder de plus près, car enfin, des conneries, j’en lis tant et plus, et n’en fais pas un tel drame.
Il semblerait bien que ce qui me gêne, dans le passage plus haut cité, c’est un écho, dans les paragraphes un et trois, de ce que je baptise pompeusement ma thèse, c’est-à-dire de l’assimilation de la dépression à un appel, donc à du cinéma. Thèse dont il n’y a guère à se vanter, puisque c’est peu ou prou celle du bon sens populaire, très mauvais public pour les “simagrées” des dépressifs, mais qui se taille, comme j’ai dit, une petite originalité dans le champ de l’écrit, les souffrants étant trop intéressés à réifier leur mal, et les médecins à ne pas mettre en fuite les patients potentiels. Bien beaux, ces attendus, mais mon discours est un peu moins sûr de soi qu’il ne l’affiche : en effet, je ne sais pas de quoi je parle, ne l’ayant pas subi perso, et la “compréhension projective” coule à pleins bords ici, style : « Si je me comportais comme eux, qu’est-ce que ça voudrait dire? » alors que je ne le fais pas. Certes ces allusions aux “personnes exprimant un niveau élevé et excessif de demande à l’égard des autres” et/ou qui “ont besoin d’être aimés, désirés, protégés”, me rangeant parmi les dépressifs potentiels, paraissent me concéder comme un droit d’en parler. Mais d’un autre côté, en prenant en compte la demande d’amour ou d’aval, en les désignant comme des éléments bien connus des psys, mais sans y réduire pour autant la dépression tout entière, elles font peser sur ma pensée le risque de l’insignifiance et de l’indistinction. Tout se passe comme si, en lisant plus avant, je craignais de perdre une part de ma singularité ou du moins de ma spécificité, non pas en lisant ma propre thèse tout écrite, mais en en voyant surgir une d’un monde parallèle, qui la rende impensable ou ridiculement rudimentaire. Non qu’il m’effraie à ce point de distinguer le mal (le déficit d’estime de soi) de l’appel lancé par l’effondrement (puisque je me sens précisément dans une situation pré-dépressive) ni d’admettre que dans certaines formes aiguës il n’y ait plus d’appel d’aucune sorte, le sujet étant lessivé et inerte, ni même, plus profondément, de reconnaître une supériorité en matière de désespoir à ces “minables qui se font dorloter par des poires” : si j’ai peur de quelque chose, c’est de la dissonance cognitive, du système différent, surtout sous une plume autorisée, bref de ne plus retrouver le tracé de mes contours. Raison pour quoi je ne parviens presque jamais à m’accrocher, dans un domaine qui m’intéresse, à un texte théorique, qu’il soit “dur” ou mou!
De là je conclus… de me forcer. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Du reste je crains fort de n’avoir pas fait le tour de la question… Je vois là Gibbon, génial, je n’en rabats rien, et peu susceptible de me grignoter la personnalité, abandonné pourtant depuis des mois… comme si, chaque fois que ça compte, je m’arrangeais pour faire du sabotage.
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