Dimanche 19 février 2012 7 19 /02 /Fév /2012 00:37

     Avec ses trois dialyses et les trajets, le turbin du soir et la télé, ça lui compose des semaines assez chargées, alors que les miennes sont d’un vide intersidéral. Sans doute ai-je fait une monstrueuse connerie, mais, pour ne pas avoir à quémander une prolongation à mon psy, et sans doute, obscurément, pour forcer la main de la providence, j’ai expédié une démission en forme à Durandal, dont il ne m’a même pas accusé réception. Les flics non plus ne m’ont pas relancé, et j’ignore si l’affaire avance, et si oui, vers quelle issue, ou s’ils ont laissé choir. Quant à l’alimentation diététique, force m’est d’y veiller, et de passer une ou deux heures par jour tant aux courses qu’aux fourneaux. Du coup, j’ai pris deux kilogs, ce qui m’enquiquine, car je me haïrais en obèse, et serais obligé de renouveler ma garde-robe. Mais grossir n’accapare pas mon temps, il faut bien que j’en fasse quelque chose, et comme il ne m’était jamais rien arrivé d’aussi romanesque que cette histoire… Allons, un peu de sincérité, quand nous sommes seuls face à nous-même! J’en conviens, je n’ai pas attendu Liselotte pour repiquer au truc, ça tombe sous le sens, puisque j’avais tapé les trois quarts du présent factum avant de faire sa connaissance. Mais il allait à l’aventure, et, entre le budget, mon misérable emploi, la disparition de ma mère, le rôle délétère de papa, mes relations avec ma sœur, le scooter de ma nièce, son entreprise de restauration, ma rhinoplastie avortée, les fiascos de mes premières amours, ma “vocation” pourrie, et Max, et Durandal, et tous les autres, je ne me souciais pas de mettre de l’ordre, et de restaurer une unité d’action que la vie ne fournit pas. Bref, je scribouillais à la va-comme-je-te-pousse, pour m’entretenir les doigts et meubler mes heures de loisir. Je ne me suis tout de même pas engagé à ne plus tracer un mot! Seulement voilà : à présent, cette dispersion me gêne, et c’est à cela surtout que je me sens repris par la prétention de faire œuvre. Ça ne date pas exactement, du reste, de ma première visite aux Hauts de Saint Sylve, mais sans doute d’un peu avant, quand la maladie de Capucine a introduit dans notre vie un tragique qui pour une fois n’était pas centré sur mon ego : je ne me l’avouais pas, et j’oubliais de relire, mais ça m’embêtait que presque tout ce qui précédait, qui faisait masse, et que ma mesquinerie m’interdisait de jeter, voire d’élaguer, n’eût aucun rapport, ou, mettons, qu’un rapport si vaseux, d’une telle généralité, pour la enième fois confiné à la psy, et se résumant à l’autoportrait d’un narcisse détraqué. Peut-être même faut-il remonter beaucoup plus haut, et loger dès les premiers flash-back l’intention d’écrire l’histoire de ma renonciation à l’écriture, en commençant par l’illusion du génie, dûment entée sur ma laideur et ma déréliction affective; le rôle de la petite, et surtout des comparses, dans ce tableau, je ne le distinguais pas bien : ils appartenaient à cette vie végétative qui a succédé au naufrage de la vocation et à la fermeture de l’avenir, à la rentrée dans le rang qui m’a rendu un peu plus fréquentable, ou du moins l’aurait dû. Je ne m’inquiétais pas trop que ces thémaillons et sous-humains prissent la tangente, puisque tout cela n’était pas censé compter, et que toutes ces tangentes étaient susceptibles de trouver leur place dans une compréhension élargie de mon auguste personne. En somme, l’unité n’était pas faite, mais en devenir : je présumais qu’elle existait quelque part, et qu’il me restait à la découvrir, sans trop de difficulté, si l’on posait en prémisses que mes vésanies sont responsables de ce qu’est mon entourage, et des attitudes qu’il adopte à mon encontre : qu’un Durandal m’exploitât cyniquement, ou que ma nièce s’ennuyât avec moi, c’était ma faute. Bonne excuse pour écrire n’importe quoi, paresseusement, comme ça venait, et remettre à plus tard le nœud du paquet-cadeau, avec étiquette névrotique. Et si je ne trouvais rien, je pourrais toujours  me rabattre sur la frime littéraire, suggérer des rapprochements bidons, quelque parallèle à la mormoil entre le nettoyage de nuit auquel j’étais acculé et mon entreprise de décapage psychique, par exemple, ou quelque contraste entre la sauvagerie réelle du struggle économique et l’empire du rêve représenté d’entrée de jeu par mon échoppe de bouquiniste… Et si les faits refusaient obstinément de se plier au sens et au suivi, l’impression d’authenticité ne s’en porterait que mieux : j’adore ça, moi, dans un roman, la prédiction d’une voyante qui n’est pas suivie d’effet, le personnage qu’on pressent central, et qui disparaît à jamais du décor comme de la mémoire, les dix ans d’études qui ne servent à rien, etc : à tout coup, je pavlove : « Oh oh! C’est autobio! » et tout ce qui a un sens, en revanche, je veux dire à la fois une signification et une direction, me paraît inventé.

     Mais les reins de Capucine ont changé la donne, en transportant l’intérêt sur son sort, et sur l’obligation de trouver du fric pour l’infléchir : tout s’est ordonné autour de cela, et ce qui n’y apportait pas sa pierre a désormais fait figure d’excroissance au moins provisoire, comme ce Beretta enterré dans les collines, et qui, selon toute apparence, est bien parti pour y rouiller. Puis Liselotte et ses mémoires ont réintroduit ouvertement la littérature dans ma vie. En un sens c’est idiot, puisque son talent, par contraste, fait ressortir ma nullité. Mais c’est plus fort que moi, je ne suis pas vraiment guéri, et je me demande même si l’on peut guérir de cette forme d’infatuation qui consiste à s’approprier les belles choses qu’on oit, voit et lit, en les améliorant, vu qu’elles comportent toujours bévues et scories; d’autre part, même si Liselotte n’est pas Proust ou Montaigne, ça fait une sacrée différence qu’elle soit là, accessible, en chair, en os et en cervelle, supérieurement dotée de cette aptitude à m’écouter et à me juger que je n’ai rencontrée jusqu’à l’heure qu’approximative et mal dégrossie : au fond, ce qu’elle produit, je m’en fous pas mal, sinon comme signe de ce qu’elle peut comprendre. Et ça remet la question sur le métier : si j’ai renoncé, est-ce bien parce que j’étais irrémédiablement médiocre, ou remédiablement entouré d’abrutis?

     Peut-être faudrait-il distinguer deux temps : l’abandon à vingt-cinq ans de L’ami Pompignan, ma Somme Unique, sous l’influence… Ah! Ne parlons pas d’influence! En vérité, la survenue de Cunégonde, la première jolie fille qui ait consenti à m’envisager comme un amant possible (que dis-je? Un mari!) a dispersé d’un souffle cette prétendue vocation, au point qu’il m’a paru évident alors que l’écriture n’était que la position de repli surcompensatoire d’un laissé-pour-compte, ou une simple forme détournée de parade nuptiale et de quête de l’âme-sœur. Paradoxalement, je jurerais que cet enfermement dans un travail d’élucidation de soi, au mépris du fric et de la réussite sociale (mépris apparent! car je me voyais déjà trôner dans le catalogue gallimerdeux, entre Leiris et Cioran) n’a pas peu contribué à la séduire, et qu’elle a été désappointée ensuite de constater l’abandon dudit turbin : je ne suis pas l’homme de plusieurs tâches, et les gens qui parviennent à mener de front l’accomplissement d’une carrière lucrative, la procréation et l’élevage d’une ribambelle de gosses, la ponte régulière de romans, sans compter diverses activités de loisirs, si je ne peux pas dire que je les admire – car encore faut-il examiner, dans chaque branche, les fruits – du moins me reconnais-je incapable de les imiter. Encore n’ai-je pas eu le moindre rejeton! Mais dix-huit heures de cours par semaine, avec les prépas et les correcs, suffisaient à me la bouffer toute, un rien de vie privée m’éreintait, et je ne pouvais faire plus que rêver, dans une brume de plus en plus épaisse, des livres à venir, le jour improbable où je serais débarrassé d’un vivrier qui du reste s’est d’emblée avéré bien plus gratifiant que mes plus belles pages d’écriture : qu’en aurais-je obtenu de mieux que les yeux enamourés de ces fillettes sur mes histrionades? Le bonheur était toujours menacé, je me colletais chaque jour avec la peur de les ennuyer et de les décevoir, et j’étais bien marri de ne pouvoir avaliser qu’en très gros les critères de leur estime; mais quelle lettre de lecteur m’aurait pareillement allégé le poids de l’existence? Non seulement je n’avais pas le temps, même pendant les vacances, mais c’est jusqu’au désir d’écrire qui était comme éradiqué – ce qui peut-être trahissait sa piètre fonction de béquille. Je me donnais l’excuse d’engranger du vécu à moudre plus tard, du temps à retrouver, de l’émotion à méditer, mais en toute franchise, de ma vie je n’ai gratté une page qui m’ait donné le quart ou le dixième de la béatitude d’un cours réussi – le plus raté, peut-être, à sa façon, car j’en mesurais le succès à l’attention, aux rires, à l’admiration dont j’étais l’objet, bien plus qu’à ce que j’inculquais à l’apprenant – et je crois bien que je me serais dès lors tenu quitte de mes ambitions de jeunesse, sans une compagne qui, certes, se serait bien gardée de me les rappeler, mais dont je me persuadais qu’ayant épousé non point un capesseux lambda, mais un futur hôte des anthologies à venir, ou au moins un prof de fac fertile en publications, elle devait nécessairement en rabattre. Ce qu’il en était vraiment, c’est dur à dire : elle s’en serait expliquée, peut-être, si j’avais osé lui poser la question; je doute fort qu’elle en fît un drame, et si j’avais argué d’un ouvrage en cours ou en gestation pour me tirer les pattes d’un dîner en ville ou de quinze jours en Égypte, elle aurait sans doute trouvé que je faisais bien des embarras; néanmoins j’avais perdu de l’aura, que je m’évertuais à récupérer en me montrant imprévisible, insécurisant, et pour tout dire emmerdant au possible : va-t-en savoir si c’est pour ceci ou cela qu’elle m’a planté des cornes, et en fin de compte m’a planté là? Le refus de procréer n’y était pas pour rien, et les flirts avec mes petites élèves non plus… Le fait est que ces dernières n’ont pas tardé à remplir le vide, que le retour à l’écriture a pris l’habitude des renvois d’un été à l’autre, au cours desquels, pour peu qu’ils ne fussent pas occupés par un déménagement, j’avais tout juste le temps de me mettre en condition, pour arrêter l’athanor en septembre, non sans un ouf secret, car au fond – et c’est surtout là que le bât blesse – je ne m’attelais à cette besogne, j’y reviens toujours, que par devoir, pour conquérir un droit de vivre qui n’était pas acquis, et rentabiliser le temps.

Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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