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L’actu est bourrée de pactes suicidaires scellés ou ébauchés sur Internaves, je me demande comment ces ados s’y prennent pour effectuer les rencontres adéquates, ils font preuve d’un savoir-faire ou d’une persévérance dont je suis dépourvu, car je frise déjà l’overdose de bêtise au bout de deux heures de surf de forum en forum : « Déconné pas, c bo la vie! », « Eske ta pensé à ta famille, ki poura jamais sans remettre? », « Le suicide, c de la lâcheté. Moi g connu ds moments difficiles, ms g exclus cette solution », etc, etc : oncques ne fus un thuriféraire de la science des ânes, qui me paraissait occuper une place disproportionnée dans le système scolaire français, mais sans doute suis-je déconnecté de mon temps, car au simple vu de ce langage invertébré, je pavlove : « Débilité mentale! » Et il faut bien dire que dans ce cas précis la chanson vaut l’air. Tous ces caritatifs à la mormoil, incapables de se mettre à la place d’un désespéré, et de cacher à quel point ils s’en foutent, me lèvent le cœur. Il s’agit surtout de bien enfoncer le message : « Moi qui ne me tue pas, je vaux mieux que toi qui te tues, ou du moins en parles. » Je n’imagine pas d’autre effet de leurs dissuasions niaises que de nous faire empoigner plus vite la corde, le rasoir ou les médocs.
Pourquoi un pacte, me direz-vous? Si l’on veut vraiment en finir… Oui. Mais d’abord, est-ce même concevable? Sauf situations objectivement intolérables, infirmité et maladie sans remède au premier rang (encore n’en revient-on pas, de ce que l’être humain arrive à supporter en ce genre, une fois qu’il y est), je suis persuadé que le prétendu désir du néant, bien que tout à fait rationnel (car pourquoi ne pas le préférer à la moindre contrariété?), ne fait que masquer une demande d’amour, d’estime, de considération, de simple intérêt, et cela même quand on finit par réussir son coup, l’indifférence générale vous acculant à corser le bluff. Naturellement, je ne parle pas de cette espèce d’amour-de-droit des Chrétiens et autres fonctionnaires de la compassion, qui s’adresse à mon caractère d’être humain ou de créature de Dieu, ou à ma spécificité (de vieillard, de chômeur, d’aveugle, que sais-je?) mais jamais à ma singularité, et de ce fait ne peut que me flanquer la gerbe. On sent trop qu’ils se le doivent, pour accumuler des mérites, et paraître empathiques, mais se fichent de vous comme de leur premier chapelet. Si je “veux mourir”, c’est que vous ne m’avez pas donné ce que mon cœur désire, et vous le dire trahit assez que l’espoir, lui, n’est pas défunt. Les Guillon-Le Bonniec, les Humphry, qui répondent : « Votre désir est respectable, voici comment vous pouvez le satisfaire » en gardant, eux, les pieds vissés à la rive et en s’en mettant plein les fouilles sont des salopards, je ne sors pas de là.
Il n’empêche qu’il arrive un moment où l’on intègre qu’il n’y a pas d’autre issue, parce que jamais on ne représentera une valeur pour quelqu’un qui soit susceptible de nous étayer. (Sans doute reviens-je là insensiblement à la narcipathologie) En principe, on devrait alors accéder à la paix du désespoir, et au suicide serein. Et c’est bien le cas, mais seulement de loin. J’habite au XVIIIème et dernier étage de ma tour (d’ivoire) et si je n’étais pas un rigolo, il me suffirait d’enjamber la balustrade pour me changer en marmelade soixante mètres plus bas, ayant d’ailleurs disposé de quelques secondes pour une contrition parfaite. Or l’idée de mes genoux, de mon pif, de mes dents, de mes couilles (presque HS pourtant) éclatant sur l’asphalte, de biseaux d’os cassés crevant les muscles et la peau, d’un paroxysme de douleur (attendu le débouché), m’est insoutenable, à moins que ce ne soit simplement la certitude de ne pas me rater… En tout cas, pas question. Si j’ai opté trois ou quatre fois pour la solution médicamenteuse (menteuse, ô combien!), c’est parce qu’elle était censée indolore, et surtout qu’on gardait une chance de survivre (dont acte) et de se faire dorloter (là, c’est loupé, et devait l’être). À l’heure qu’il est, j’ai en réserve une douzaine de boîtes de Noctamide déjà périmées, peut-être, et n’importe comment, pas très sûres, même si je dispose (nul ne s’inquiétera de mon absence, ni ne forcera ma porte avant que l’odeur n’incommode les voisins) de tout le temps nécessaire pour parfaire mon coma : le suicide idéal que j’ai concocté consiste donc à n’absorber mes stocks qu’au fort de l’hiver, sur un sommet pyrénéen bien gelé, à l’approche de la nuit, pour éviter le (mince) risque d’être repéré par un hélico de sauveteurs, et, amputé des quatre membres, de végéter ensuite en homme-tronc, sans même une paluche pour écrire! Je m’y vois, sur cette montagne, en ces derniers instants, m’appliquant bien à ne pas songer à l’issue, à regarder le paysage et les étoiles bien astiquées, à repasser les bons moments, à gratter le fond du pot pour y trouver une minette qui se souviendrait de moi… Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. Anyway, je me garderai bien d’essayer : pas si héroïque, ou pas si sot. Je m’y vois… mais ce qui donne la mesure de mon sérieux, c’est que je m’y vois depuis bientôt dix ans. Chaque hiver qui se profile, c’est le bon… tant que dure l’automne. Et puis, c’est curieux, quand sonne l’heure de passer à l’acte, voilà l’inspiration qui opère un come back : quand même, cette idée de roman… ça jute! Oh oh! Je sens le potentiel d’un chef-d’œuvre… Que perds-je à remettre à janvier… à février… de 365 jours? Et même à attendre la tumeur de la langue ou la cécité, pour prendre mes dispositions? Après tout, je ne suis pas malheureux… C’est comme ça qu’on finit par mourir de vieillesse.
Mais je ne réponds pas à ma question : pourquoi un pacte? Eh bien, j’imagine qu’on est plus tenace en groupe, pour ne pas perdre la face, et surtout revenir seul : je ne suis rien, ma décision n’est rien, c’est une plume qui vole au vent, je me dégonflerai à mi-pente, voire dès le parking, alors qu’à deux… dont une dotée d’une authentique personnalité et de vraies raisons… Mais voici le décisif : lors de ma dernière tentative, qui commence à dater, j’ai eu un avant-goût de post-mortem cauchemardesque, c’est-à-dire du noir et de la solitude éternels : aucune présence, pas d’organe des sens : perpète pour méditer le problème, sans langage ad hoc, sans l’ombre d’une chance d’aboutir, à l’image de mes nuits, et peut-être du monologue intérieur du nourrisson abandonné que je n’ai pas cessé d’être… Naturellement, je n’y crois pas, ce serait à… ne pas se tuer, arf, mais rien qu’une chance sur un milliard, comme dit le sieur Blaise, vous glace l’échine; et le pis, c’est que, l’attention affûtée, j’ai trouvé, de loin en loin (ce sont des choses qu’on ne dit pas) sur le Ouaibe ou dans les livres, des allusions à des N.D.E. ou à de simples angoisses de ce genre. Si c’était le destin de tous les hommes, il m’en serait ipso facto allégé, comme les feux de l’enfer : griller en compagnie, c’est au moins n’être pas jeté seul comme un déchet. Mais le troublant, c’est que l’hypothèse qui se dégageait de mes cogitations était celle d’un châtiment pour n’avoir su ni aimer ni être aimé.
Fantasme pour quoi j’appète à une main à serrer lors du passage, me disant qu’à deux ce péril-là s’estomperait. Mais ça se complique du fait que la main d’un mâle ou d’une vieille peau risquerait d’aggraver mon cas – puisque je ne pourrais trouver en moi le moindre potentiel d’affection pour mon compagnon : ce qu’il me faut en somme, à l’article du trépas, c’est un ersatz de duel-fusionnel, jetable et sans souci de durée. Le malheur, c’est que ça implique de jeter mon dévolu sur une femme encore jeune, et point hideuse, qui me tolérerait en guise d’escorte, déjà pas du gâteau! Or je ne m’en ressens pas du tout pour “profiter” de la détresse passagère d’une ado, qui en moins d’un mois retrouverait le goût de vivre : il me faut une sidéenne, une leucémique, enfin une condamnée, ou une qui, une fois bien plaidée la cause de la vie, resterait droite dans ses bottes et me forcerait, moi, à jeter mes pantoufles. Comme on dit, ça devrait se trouver, mais ça ne court pas les ondes.
Ultime avatar de l’âme-sœur? Dernier refuge de la pulsion d’emprise? Pipeau de A à Z? On se le demande… À vue de nez, deux êtres que l’inutilité, le manque d’affection et de distinction, la peur de l’effondrement, acculent à la mort, perdent toute raison, s’étant trouvé un miroir l’un en l’autre, de partir ensemble, et mon invitation au suicide à deux places pourrait relever de la crypto-drague. Avec la maladie incurable, je pare à cette objection; et il me semble n’avoir rien de mieux à attendre de mon reste que cet épisode de rattrapage in extremis. Mais va savoir… et en parler ici, même pour deux pelés et trois tondus… qu’est-ce que ça cache? Un simple besoin de compassion, comme dirait Sergio? Ou le désir d’être censuré pour incitation? Une manière comme une autre de sortir du rang.
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Pour moi, ça ne fait aucun doute : pipeau de A à Z. Il y a 25 soi-disantes « tentatives » pour un suicide réussi, et ce sera du mille pour un si l’on intègre les rigolos qui ne font qu’en rêver... et en parler ! C’est un appel au secours, qui manque de dignité parce qu’il n’est pas franc, et il est compréhensible qu’on n’ait aucune velléité d’y répondre, d’abord parce que la mort n’est pas une telle rareté, ensuite parce que si l’on a de la compassion de reste, on préfère la placer sur ceux qui souhaiteraient vivre, et à qui c’est refusé, mais surtout parce qu’on ne croit pas à ce genre de cri. Ton M.O. « ingénieux », benzodiazépines + gel, semble avoir pour fonction essentielle de te mettre à couvert trois saisons sur quatre, de multiplier les difficultés, et de te bercer d’images complaisantes. Quand on veut vraiment en finir, il suffit de faire comme tout le monde, ou comme un bon tiers de ceux qui ne se ratent pas : un bout de corde, une branche d’arbre, et hop ! Dès qu’on dispose d’une demi-heure, que le support tient, qu’on n’a pas jeté son dévolu sur un brin de laine, et qu’on pèse plus de 25 kilos, on n’est JAMAIS ranimé. La fameuse « survie en légume » vient de ce que le processus a été dérangé, l’intéressé s’étant le plus souvent arrangé pour cela. Au surplus, tout porte à croire qu’on ne souffre pas, ou très peu, puisque d’après Tardieu, même si l’on ne se rompt pas la nuque, on perd conscience en moins de deux minutes : la « danse des pendus », appréciée des spectateurs à Montfaucon, n’est qu’un réflexe musculaire. Si ces lignes tombent sous le coup de la loi, fais-les sauter, mais il ne s’agit pas de renseignements confidentiels, et qui ignore ces choses, c’est qu’il VEUT les ignorer.
Une chance d’au-delà cauchemardesque sur un milliard emporte le morceau, entendu; mais le pari de Pascal n’a converti personne, et après tout, pourquoi pas une chance sur un milliard que les suicidés seuls goûtent le Grand Repos? En admettant que tu ne nous racontes pas d’histoires, tes tribulations psychiques ne constituent pas plus une PREUVE que les EMI « positives ». Tu es obsédé par la culpabilité, qui est sans doute un écran tendu devant l’abîme, et il paraît normal qu’elle vienne te hanter avec une force particulière quand les barrages de la raison ont cédé. Pour ma part, je suis tout à fait réfractaire à la foi en un Dieu dont la source unique est la terreur que nous inspire, à tous, le néant. Tout se passe comme si tu t’étais donné, avec ce délire authentique ou supposé, le droit de ne plus passer à l’acte sans une compagnie qui bien évidemment ne viendra jamais, et dont la présence ôterait tout sens au suicide. Prétexte bien inutile, ce droit ne t’est pas contesté. Ni celui, d’ailleurs, à soixante ans passés, de menacer la terre de la priver de toi ! Mais cet article a deux ans, et le fait que tu sois encore parmi nous relativise fortement le danger, si c’en était un.
Je ne trouve pas si convaincants les « suicides sereins » que nous fournit l’histoire. Socrate et Sénèque exécutaient une sentence, Caton fuyait l’humiliation du pardon de César, les kamikaze japonais ou islamistes ne peuvent être donnés en exemple de liberté de pensée. Se sacrifier pour des causes qui dépassent notre vie passe pour sublime, mais les causes renvoient toujours à des hommes, et quand on les voit tels qu’ils sont, on se trouverait bien c... de donner sa vie pour eux. Pour mes enfants, O.K., parce que je les aime ; pour l’humanité, NON. Quant à en finir « sereinement » parce qu’on n’a plus d’espoir, je n’y crois pas non plus : cette « sérénité » apparente résulte d’un aveuglement délibéré. Il n’y a pas plus de raison de vivre que de mourir, mais l’appétit de vivre est instinctuel, et je pense qu’on ne se tue qu’en état de perturbation et de désarroi, sous le coup d’une perte, d’un échec, d’une humiliation qu’on aurait encaissés en s’octroyant un peu de temps. L’auto-euthanasie étant bien sûr exceptée. Mais en ce qui te concerne, tu n’as aucune raison de devancer l’appel. Ta « peur de l’effondrement » est sans consistance. Ce que tu ne supportes pas, c’est de pressentir que tu ne triompheras pas de ta médiocrité, ou qu’un éventuel triomphe ne serait pas RECONNU. Mais à supposer qu’elle soit avérée, pourquoi ne pas l’ACCEPTER ?
Ce que tu dis de la pendaison correspond à mon expérience; tout au plus ajouterais-je le conseil d’user de la corde la plus épaisse possible, un drap par exemple; mais le trépas du cerveau par anoxie pourrait sans doute être obtenu avec un simple élastique. Il ne m’enchante pas de te donner raison, car tu dispenses tes leçons depuis les cimes, mais il est possible, en effet, que j’aie fait choix de cette méthode (d’une ingéniosité très relative) pour débarrasser l’été (encore qu’il gèle en juin sur les sommets pyrénéens) des pressions surmoïques, et par un rien de perversion spectaculariste. En tout état de cause, après les quinze jours d’extrême fraîcheur dont nous sortons, il faut bien regarder en face qu’en effet j’ai réussi à jouer presque cinquante ans avec la pensée du suicide (la plupart du temps solitaire et incommuniquée, mais ça ne prouve rien) et quand même à opérer quelques tentatives point indignes de ce nom (doses supérieures à celles que prescrivait le Suicide mode d’emploi) sans la moindre intention de me tuer pour de bon, et que me voilà acculé à renoncer à cette forme d’apaisement… si l’oubli ne fait pas vite son office, car cette révélation n’a rien de neuf, elle m’avait déjà saisi à vingt ans, lors d’un exercice plutôt comique de récupération pedibus du cageot qui s’était affaissé sous moi, tout en m’accrochant des deux mains à l’anneau comme fait ad hoc, à la voûte de la cave : j’en ai gardé un mois le trait rouge au cou, jamais je n’ai été si près de “réussir”, c’est-à-dire de rater le ratage! Quant au côté chantage, ou simple appel, une fille que j’aimais aurait dû m’en guérir à jamais en me vendant pour trois fois rien une dose censément létale d’Anafranil, qu’elle avait piquée à sa mère. Bref, assez de conneries irresponsables! Il me semble toujours qu’en compagnie, je ne me dégonflerais pas, mais comme la pathologie du lien est au premier rang des causes… passons. Je suis bien forcé de t’accorder que toute tentative qui n’aboutit pas est suspecte, et combien plus les discours sans tentative! Cela dit, mon athéisme est moins serein que le tien, et l’hypothèse d’une survie de noir et de solitude éternels (ne fût-ce que parce que le temps est une vue de l’esprit qui s’abolirait avec la raison discursive) persiste à me terroriser, même si je ne lui accorde qu’une probabilité infime. Non seulement le besoin qu’a le pouvoir temporel d’un Gendarme Omniscient pour faire marcher droit les masses me paraît une causa Dei aussi déterminante que l’effroi du néant, mais je ne parviens pas tout à fait à me convaincre que tant de gens plus malins que moi aient pu donner dans de si plats panneaux, et conclure du simple besoin qu’ils avaient de Dieu à Son existence. Par ailleurs, quand tu nies le suicide équanime (celui des Lafargue, par exemple), tu me parais brouillé encore plus que moi avec l’altérité. Est-il souhaitable d’atteindre l’âge de la dépendance, des douleurs et des dégradations, et, à chaque marche qu’on descend, de gémir : « Encore un petit instant, Monsieur le Bourreau »? Dès lors qu’il faut mourir, ne vaut-il pas mieux le faire de bonne grâce, et s’arranger pour le désirer, fût-ce même aux dépens de l’authenticité? Ne peut-on prendre un raccourci sans s’arracher les cheveux? Est-il réservé à ceux qui ont le sentiment de s’être accomplis en quelque façon, par une œuvre ou une progéniture? Une sorte de suicide de réplétion? Après tout, qu’on laisse du monde ou personne, qu’on ait fait quelque chose ou rien, tout sera réduit à rien dès qu’on plongera dans le néant. Est-il si chimérique d’espérer d’envisager un jour sa disparition, qu’on ait ou non apparu, comme le simple arrachage d’un brin d’herbe dans la grande prairie?
Pas de réponse! Quand on laisse derrière soi des êtres auxquels on tient plus qu’à soi, peut-être… Reste à savoir si c’est « pour de vrai ». En attendant, « quiconque meurt meurt à douleur ».