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4. CONSIDÉRATIONS GÉNÉTIQUES
Cette différence devient même encore plus frappante quand, au cours de la thérapie, on analyse les déterminants génétiques des résistances narcissiques et les défenses qui s’y rattachent. Cette analyse génétique révèle que, plutôt qu’une fixation au stade infantile narcissique du développement, fixation directement liée aux frustrations et aux défaillances de la figure de maternage et des objets importants de l’enfant, les personnalités narcissiques reproduisent dans le transfert les processus précoces de dévalorisation des objets externes importants et de leurs représentations intrapsychiques comme élaboration et défense secondaires contre des conflits sous-jacents centrés autour de la rage orale et de l’envie. [J’ai beau relire et rerelire, je n’arrive pas à voir en quoi l’un exclut l’autre : admettons que les “processus précoces de dévalorisation” suffisent à distinguer narcipat de narcinfant. Mais la “rage orale et l’envie” dont il protègent le soi, quoi donc les aurait causées, que les “frustrations et défaillances de la figure de maternage”? Qu’il y ait simple régression ou évolution spécifique, l’origine est la même. Or il faut bien que narcinfant évolue, sauf à rester un légume.] Ils ont besoin de détruire les sources d’amour et de gratification afin d’éliminer la source d’envie et la rage projetée tout en se retirant simultanément dans le soi grandiose qui représente une refusion primitive des images idéalisées des figures parentales et des images idéalisées du soi, si bien qu’ils échappent au cercle vicieux de la colère, de la frustration et de la dévalorisation agressive de la source potentielle de gratification, au prix d’une sérieuse dégradation des relations d’objet internalisées. En résumé, les processus de dévalorisation rationnalisés comme des réactions de “désappointement” dans le transfert, reproduisent la dévalorisation pathologique des images parentales, tandis que la structure défensive du soi grandiose réalise la condensation pathologique de composants issus des relations d’objet qui reflètent ces conflits. [Peut-être; mais le désappointement n’en est pas moins réel, et c’est une réponse du berger à la bergère : on n’a pas voulu de nous tels que nous étions, nous avons riposté en mettant la barre très haut pour tout le monde, au risque d’être constamment déçus, et d’abord par nous-mêmes – si toutefois l’auto-insatisfaction n’est pas avant tout une machine de guerre adversus exteros.]
J’ai déjà dit (chapitre premier) qu’on se pose toujours la question de l’origine de l’intensité de la pulsion agressive au sein de ce tableau, et que la prédominance de figures maternelles toujours froides, narcissiques, et en même temps hyper-protectrices, semble être le principal facteur étiologique dans la psychogenèse de cette pathologie. L’inclusion de l’enfant dans le monde narcissique de la mère à certaines périodes précoces de son développement crée la tendance à la particularité de l’enfant autour de quoi les fantasmes du soi grandiose se cristallisent. Les défenses narcissiques protègent le patient non seulement contre l’intensité de sa rage narcissique, mais aussi contre de profondes convictions d’indignité, contre une image effrayante d’un monde dépourvu d’amour et de nourriture, et contre un concept de soi ressemblant à un loup affamé prêt à tuer et manger pour survivre. [Pour le moment, je ne crois pas du tout à ce facteur étiologique : d’où viendrait donc une telle rage, si l’enfant est “inclus dans le monde narcissique de la mère” et si c’est à ce monde qu’il emprunte la particularité fondatrice du self grandiose? Dès qu’il est rejeté comme décevant, ou qu’il s’éprouve tel parce qu’un autre lui est apparemment préféré, alors oui, on peut comprendre les “profondes convictions d’indignité”, l’image d’un monde effrayant, etc, mais alors notre petit bonhomme irait-il bâtir son self grandiose justement dans le domaine d’élection de la mère, dont il a été chassé? C’est le seul, direz-vous, qui soit valorisé? Je crois qu’il est tout de même possible à l’enfant de postuler sa supériorité, et de ne bidouiller qu’après les échelles de valeurs destinées à la rationnaliser. Quoi qu’il en soit, Kernberg ne souffle mot du rejet, et ne semble pas le tenir pour déterminant. Moi je veux bien qu’il soit juché sur tous les cas qu’il a observés, mais quelle est la part de projection dans cette observation? Et ça n’ôte rien à la contradiction interne : je ne vois pas la base de la rage et de la dévalorisation, chez un gosse qui satisferait le narcissisme maternel. Le malaise de n’être pas soi? Mais que serait soi, à cet âge tendre, que le reflet d’une attente, si l’on peut se flatter de la combler? Que ma mère fût froide, narcissique, hyperprotectrice, ou perçue comme telle, je le veux bien : toute morale était subordonnée à sa personne, elle aurait fait bon marché d’un meurtre, au regard du crime de marcher sur son tapis avec des godasses boueuses, et surtout de celui de refuser d’obéir à ses ordres idiots, étant elle-même en proie à la peur d’un rejet pour indignité. Mais qu’elle m’ait refilé en contrebande la particularité fondatrice du self grandiose, ça me paraît impossible. Au reste, comme je l’ai vécue consciemment, la spécialisation fut progressive : la supériorité vague se logeant dans l’intelligence, puis l’intelligence dans l’originalité, la révolte et la lucidité. Tout cela étant d’origine paternelle, initialement promu pour asseoir la prééminence du facteur d’échelle, et assigner aux gosses (et au reste du monde, qui s’en battait l’œil) les échelons inférieurs. Ma mère, qu’il avait réussi à convaincre qu’elle était une conne, haïssait l’intelligence de ses enfants comme une offense personnelle, il est inconcevable qu’elle m’ait refilé le virus de cette prétention-là. Maintenant, va savoir si elle n’est pas elle-même une construction défensive, masquant une prétention inconsciente à la force, ou à la beauté? Voilà un demi-siècle que je me proclame affreux, et qu’on acquiesce me surprend toujours un peu… Ne prenons pas cette piste, on peut faire dire n’importe quoi à l’inconscient. Et retenons que ce rejet auquel je semble tenir, en dépit de l’humiliation qu’il comporte, Kernberg ne le relève pas dans l’enfance de ses patients, qui auraient été mal, certes, mais trop maternés.] Dans le transfert, toutes ces craintes se réactivent au moment où le patient commence à être capable de dépendre de l’analyste. Le patient redoute maintenant son envie destructrice de l’analyste et il ne sait pas si son besoin d’amour survivra ou sera plus fort que ses attaques agressives contre l’analyste. Ceci produit dans le transfert un axe profondément ambivalent et effrayant qui doit être perlaboré.
5. LES DIFFÉRENTS TYPES D’IDÉALISATION ET LA RELATION ENTRE L’IDÉALISATION NARCISSIQUE ET LE SOI GRANDIOSE
À propos de la nature des opérations défensives du narcissisme pathologique, j’ai déjà fait allusion au fait que chez ces patients, l’idéalisation de l’analyste est très différente de l’idéalisation primitive des patients limites, et de l’idéalisation qui apparaît dans d’autres types de psychopathologie. Les états limites se caractérisent par ce que j’ai appelé une “idéalisation primitive”, principalement une image non réaliste “totalement bonne” de l’analyste comme un objet primitif bon, puissant, gratifiant, utilisé comme protection contre la “contamination” de l’analyste par les projections paranoïdes d’un objet primitif sadique “totalement mauvais”. En d’autres termes, ce niveau primitif d’idéalisation se rattache à l’existence prédominante du mécanisme de clivage. En revanche, dans les troubles de personnalités non narcissiques et dans les névroses, l’idéalisation de l’analyste comme une bonne image parentale qui aime et pardonne est liée à l’ambivalence du patient, à sa culpabilité et à sa préoccupation devant l’existence simultanée d’un amour et d’une haine intense à l’égard de l’analyste. [Rrrron… Mais si tout à coup je me demande quoi donc distingue l’ambivalence du clivage… Ceux qui savent, levez le doigt!] À ce niveau plus élevé d’idéalisation, l’analyste devient une figure parentale capable d’une compréhension et d’une tolérance totale, qui aime le patient malgré sa “méchanceté”. Après ce niveau d’idéalisation, c’est un type d’idéalisation encore plus mature qui comprend la projection sur les objets idéalisés des fonctions du surmoi de niveau plus élevé qui concernent les systèmes de valeurs où on rencontre abstraction et non personnification : un phénomène en essence normale et qui caractérise en particulier l’adolescence et les états amoureux.
Les différents types d’idéalisation peuvent s’envisager comme un continuum à partir d’un fonctionnement primitif normal jusqu’à un fonctionnement adulte normal. Cependant, toutes celles-ci contrastent vivement avec l’idéalisation des personnalités narcissiques qui reflètent la projection sur l’analyste du soi grandiose du patient. Le patient narcissique étend son propre sentiment de grandeur jusqu’à y inclure l’analyste. Ainsi, tandis qu’il associe apparemment librement en présence de l’analyste, en fait il se parle à lui-même, étalé en une figure grandiose “s’auto-observant” dont le patient devient, temporairement, un satellite ou une attache. [Il y a bien : “le patient” et non pas “l’analyste”. Le texte est assez vague pour n’y pas suspecter, en plus, des erreurs. Il se peut (je m’y surprends souvent) que j’évolue vers une acceptation générale, que, dans une semaine je “comprenne” ce passage, et hausse les épaules devant mes réticences. Mais pour l’heure cet « il se parle à lui-même » me paraît superficiel. C’est l’impression (défensive?) que te donne le patient, par le peu d’importance qu’il accorde à tes interventions, et, effectivement, le besoin qu’il a d’arriver au bout du tunnel à la lumière de l’“auto-observation”. Il te plaît à dire qu’elle est “grandiose”, mais est-il pathologique de s’étudier soi-même? De toute façon, cette “projection sur l’analyste du soi grandiose” n’est qu’une apparence : même si à la limite on ne lui demande pas d’ajouter son grain de sel, l’altérité du témoin contenant nous est absolument nécessaire, au moins pour avaliser nos élucubrations introspectives. Tu ne mesures pas assez que la solitude n’est la meilleures solution que parce qu’on ne rencontre que des cons et/ou des indifférents, mais qu’au fond elle est intolérable, parce que nous savons que nous ne faisons que brasser du vent tant qu’on ne nous a pas octroyé l’estampille. Ce que j’attends, c’est celui qui, intégrant tout ce que je dégoise de moi, résoudra les contradictions et opérera la synthèse dont je suis incapable. Attends… ou crois attendre, persuadé que nul n’ira plus loin? Ça me rappelle le jour où je me suis mis à l’escrime, après des années de victoires avec des épées de bois : mon fantasme, c’était que le maître d’armes, avant de m’enseigner quoi que ce fût, me priât de lui montrer ce que je savais faire, et mon self grandiose ne doutait pas de le boutonner d’importance. Mais outre qu’il ne me fallut pas deux séances pour réaliser le ridicule de cette outrecuidance, est-ce que je n’ai pas un peu évolué depuis ce temps-là? Et puis quoi, entre se connaître et simplement ratatiner l’adversaire, il n’y a pas équivalence! J’admets que l’idée ne me botte que maigrement, d’aller déverser les rêves nocturnes ou éveillés dans l’oreille d’un type qui se chargerait de me reconstruire à sa guise, j’aurais peur de perdre mes repères et de l’installer en moi. Il faut que je livre d’abord mes trouvailles. Mais la quête d’un interprète de mes interprétations, d’un synthétiseur exhaustif, est-elle bien sincère? Est-ce que je n’attends pas plutôt d’être déçu? À voir comme j’accroche au passage et mémorise le moindre propos du premier idiot venu, lui prêtant systématiquement une science infuse ou y voyant l’expression de la vox populi, on dirait tout de même que mon avidité n’est pas feinte. Quoi qu’il en soit, si le psy est une projection du self grandiose, ce n’est pas d’un clone de moi, mais bien une idéalisation de l’autre : elle n’est pas inconditionnelle, voilà tout, et j’estime que la santé mentale est là, plutôt que dans un transfert sacralisant.] Il faut noter qu’aucune véritable fusion ne prend place tant que le patient “récupère” cette idéalisation à la fin de la séance et montre une absence complète de dépendance réelle à l’égard de l’analyste, ainsi que l’indique la différence entre cette réaction et la fusion soi-objet plus primitive qui caractérise ce que Jakobson appelle l’identification psychotique et que Malher décrit comme la phase symbiotique du développement. Ce n’est pas une fusion de l’image de soi et d’objet qui traduit une régression à un niveau très précoce de développement auquel les frontières du moi ne sont pas encore stabilisées, car l’épreuve de réalité au sens strict se maintient pendant les séances et il ne se développe pas de psychose de transfert.
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