Lundi 20 février 2012 1 20 /02 /Fév /2012 03:50

     Comme je vivais, déjà, de très peu, que des salaires ultramarins m’autorisèrent quelque temps de mirobolantes épargnes à une époque où les obligations rapportaient du 5%, que je n’avais pas de bouches à nourrir, et d’une manière générale qu’en dépit des jérémiades nous n’avons pas cessé, à part une poignée d’auto-exclus, de nous enrichir tous; comme d’autre part, ma gueule vieillissante emballait de moins en moins l’assistance, et que le siècle s’éloignait de l’idéologie soixantehuitarde à laquelle je restais attaché, s’enlisant dans le respect mutuel, et autres balivernes, démodant le franc-parler au profit des homélies de la pensée positive, substituant la tolérance au débat, j’avais à la fois le besoin et les moyens de me mettre au vert, et commençai à m’offrir périodiquement des années sabbatiques, que je me sentais obligé de consacrer à mon œuvre, mais qui s’avéraient trop courtes pour que je menasse à leur terme autre chose que de longues nouvelles ou de courts romans, qu’il m’était loisible de considérer comme prometteurs tant que je n’avais pas le temps de tenir leurs promesses. Les premiers refus d’éditeurs furent plus cuisants que ne le méritaient leurs formules ronéotypées, ne convient pas à nos collections, et je me dispensai de l’inutile corvée des paquets postaux, dès que je me fus avisé que le scellé des gouttes de colle n’était jamais rompu, même entre les pages deux et trois; via Internet et le monde des blogs, je fus directement confronté à l’indifférence des lecteurs, mais quoi? ces sots-là avaient besoin qu’on leur dictât leur opinion! Quant aux amis et connaissances, tout ce qu’ils trouvaient à me dire, c’est qu’eux qui n’écrivaient pas n’en valaient pas moins, à quoi je répliquai d’abord par des mercuriales, puis par un silence dédaigneux, la brouille s’ensuivant tout aussi bien. Le monde s’étrécissait, il faut bien le dire, et si je revins à mes anciennes amours, quand je décidai, sur un coup de tête, de planter là un boulot qui, garrotté qu’il était par un formalisme insignifiant, ne m’apportait plus qu’un salaire sans joie, n’est-ce pas pour la primordiale raison qu’écrire était la manière la plus économique d’utiliser ce temps brusquement libéré? Suis-je, même à l’époque, parvenu à me convaincre que le génie huchait à l’huis, qu’il fallait lui ouvrir, et, pour plus de sûreté, fermer toute autre issue? Si je n’avais donné ma démission, aurais-je mis si longtemps à comprendre que je n’avais rien dans le ventre?

     Je sais, je sais : on ne peut pas savoir. Personne ne peut se faire une idée sûre de son potentiel. Tout ce qu’on sait, c’est que nul ne réussit à moins d’entreprendre – et, éventuellement, de persévérer, quoique je ne croie guère à la peine en littérature : les acharnés de la rature et de la refonte sentent l’huile à plein nez, et le plus souvent m’assomment. Rien n’est plus rare qu’un premier jet parfait : un brin de toilette s’impose toujours. Mais cent séances de rapetas ne corrigeront pas un défaut d’inspiration, et je persiste à tenir L’éducation sentimentale pour un des bouquins les plus exécrables de tous les temps. La persévérance dont je ferais l’apologie ne consiste pas à se bosseler sempiternellement le crâne contre le même pan de mur, dans l’espoir de l’abattre : elle inclut la faculté de reculer un peu, pour trouver la porte ou la brèche, la position où l’esprit décolle de ses lourdeurs, transcende ce misérable ego en l’assumant. Persévérance, oui, mais pas dans le sillon : vers l’envol. Même à moi, il est arrivé de temps en temps ce miracle, de voir ma plume batifoler heureuse sur le papier – et m’étonner, bien que je ne sois pas certain que cette euphorie se traduisît par une meilleure qualité du produit! Toujours est que là-dessus je n’ai pas varié : les dons, comme le destin, sont gibier d’après-coup ou d’observation extérieure. On peut sans doute, avec une faible marge d’erreur, pronostiquer qu’un lascar qui nous offre, en guise d’essai, un déferlement de banalités dérisoires ne décrochera jamais d’étoile, mais rien n’est plus incertain, ni plus malsain, que de s’observer soi-même de la façon, et de déduire son avenir du constat de médiocrité passée, puisqu’en prendre conscience devrait être, en principe, le premier pas d’un dépassement. Mesurer ses limites, c’est les tracer, je ne sors pas de là.

     Et pourtant, il faut bien croire que j’en suis sorti, quand j’ai décidé, une bonne fois pour toutes, comme  bien d’autres – avec cette différence que la plupart se résignent à l’adolescence, et que j’ai attendu mon 55ème anniversaire pour leur emboîter le pas – que je n’arriverais jamais à rien qui vaille? Quand je me suis assez distancié de moi-même pour comprendre que j’avais misé sur un simple délire de grandeurs réfugié dans l’écriture, c’est-à-dire une activité – c’est son avantage et son inconvénient – entièrement tributaire de l’opinion? Dur à dire. Il faudrait être sûr d’avoir eu raison de renoncer, de n’avoir pas enterré un malgré-tout-potentiel… Un fait pour le moins troublant, c’est que la décision de casser ma plume a suivi de bien peu le décès de mon père : tout s’est passé, en somme, comme si je m’étais acharné jusque là à interjeter appel d’un très vieux verdict d’insuffisance, et comme si la conscience – bien vaseuse sur la fin, mais rejetante jusqu’au dernier souffle – qui devait prononcer ma réhabilitation s’étant éteinte, l’effort de me dépasser (et, avouons-le, de dépasser tous les autres) y perdait tout sens; à moins que je ne me sois tout bêtement puni de cette mort en entérinant la condamnation paternelle. Il m’a fallu des mois pour sortir de ma torpeur, quelques-uns encore pour tout relire, et me convaincre enfin que j’avais vivu dans un rêve, comme dit ma nièce, pas le rêve qu’elle croit, mais celui de mon génie à venir, ou plus simplement, de la perfectibilité. Qu’effectivement je n’étais jamais sorti de l’enfance, et de cette réaction surcompensatoire que j’avais cependant couchée sur le billard trente ans plus tôt : « Ah? Je suis une merde? Pas vrai, je suis le meilleur! C’est vous, vous tous, qui êtes des merdes! Et toi le premier, vieux con! » Le meilleur signifiant d’abord, faute de tout prestige objectif à quoi m’accrocher, le plus intelligent, puis le plus lucide, puis celui qui, un jour couleur d’orange, à condition d’avoir tenu le cap dans les tempêtes du mépris et le pot-au-noir de l’indifférence, écrirait quoi donc, mystère, mais mieux que tout le monde. Seulement, cette postulation de mérite en puissance, que, bien qu’elle fût de mieux en mieux protégée par la politesse, l’on n’avait guère de mal à déceler dès que j’ouvrais mon clapet, restait rétorsive et utopique, ne pouvait se suffire à elle-même, à moins de rompre tout contact avec le réel : elle avait un besoin vital d’écho, de support, de contenance, d’aval, qu’elle n’a jamais trouvé. Chez l’âme-sœur, chez le lecteur épisodique, et jusque dans le précaire public des gosses, je cherchais, au bord du gouffre, confirmation du sommet… Je ne suis pas seul au monde à être imbu de ma personne, on pourrait même soutenir que l’outrancière surestimation de soi, de ses vertus et surtout de son rôle, est la règle, voire un élément de normalité; mais la plupart des gens, en fait de reconnaissance, consentent assez vite à se satisfaire d’une portion congrue, de l’applaudissement octroyé par un cercle étroit à quelque spécialité – alors que les empoisonneurs publics dans mon genre (façon de parler, puisque je ne pouvais empoisonner personne dans mon ermitage) ne sont jamais rassasiés…

     Je qualifierais bien d’atroce cette relecture de tant d’œuvrettes pour la plupart inachevées, à l’aide des lunettes relativisantes ci-dessus définies, mais au vrai c’est aussi avec un immense soulagement que j’accueillais l’autorisation de n’être rien. Comme je l’ai dit et répété, sauf rares exceptions, écrire relevait pour moi du devoir – et de la corvée. Et cette considération était la première sur quoi je me fondais pour conclure (un peu tard) que je n’étais pas fait pour cela : trop se plaire n’est sans doute pas l’autoroute de la séduction; mais où puiser l’espoir de faire jouir un lecteur, sinon dans le pied qu’on prend soi-même à écrire?

     Bon, bon : un peu léger, soit : le plus assommant quotidien de Jeannot peut se révéler captivant pour Mathieu, qui en vit un autre, et l’on ne voit pas pourquoi une bonne histoire, que je narre en bâillant parce que je la connais déjà, devrait te raser, toi qui l’ignores! Les tout-débutants tendent à créer aux antipodes de leur vie, et choient dans les filets du romanesque institué, alors même qu’ils seraient très capables d’empoigner leur auditoire en parlant de ce qu’ils connaissent, et en s’observant sans complaisance. N’empêche : on ne me fera pas croire qu’ils n’en jouiraient pas tant soit peu,  de ce vécu transfiguré, même si cette jouissance n’est qu’anticipation de celle du public, et de sa chimérique gratitude. Une page dont on s’acquitte comme d’un pensum, il me paraît logique qu’elle en reste irrémédiablement terne, jusqu’en ses coruscations. Qui écrit pour avoir écrit, c’est justice, me semble-t-il, qu’on prenne le raccourci de ne pas le lire.

     Très subjectif, l’argument, d’autant que j’occultais les plages d’enthousiasme, qui n’étaient pas si rares, du moins dans les débuts, chaque fois que je me flattais d’avoir trouvé une nouvelle veine; mais justement, si elles s’étaient raréfiées avec le temps, n’est-ce pas parce que je les tirais non de mon fonds, mais d’une projection dans une ou des consciences à venir? Si personne n’attendait rien de moi, je pouvais tout de même escompter, quand je prenais une direction toute neuve, ou qui me paraissait telle, qu’il se trouverait un jour du monde pour en tirer profit, s’en émerveiller et m’en remercier, bref donner l’être après coup à la création et au créateur. Et je persiste à diagnostiquer là une infirmité, sans certitude qu’elle ne soit pas universelle… ou quasi? On n’écrit pas pour soi, et cependant, tout de même… plus ou moins. Une Liselotte est assez absorbée par l’objet que constitue son enfance pour n’avoir guère besoin d’accueil, et peut-être ne se préoccuper en rien d’originalité, voire de qualité… condition sine qua non pour y atteindre? Un a priori un peu mystique sur les bords, n’empêche que le tuf du métalent me semble là, dans l’incapacité de me décoller l’attention de l’effet à produire, de la place à occuper dans l’œil de l’autre, bref du défaut d’être originel à combler.

Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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