Partager l'article ! [Le constat de métalent : lucidité ou lâcheté?]: Il me semble que pour moi la création ne fut jamais qu’un démarquage ...
Il me semble que pour moi la création ne fut jamais qu’un démarquage, et que l’inspiration m’est toujours venue d’ailleurs : chaque fois que je lis quelque chose qui me plaît, même à présent, des années après abdication, immanquablement le plaisir esthétique s’accompagne de quelque velléité… d’imitation? C’est plus risible ou pathétique encore, car il s’agit de faire mieux, étant bien entendu – quoiqu’insoutenable – que dès lors que je m’y remettrais, ce ne pourrait être que pour damer tous ces pions poussifs. Je me vautrais hier soir dans le recueil de nouvelles d’un bon professionnel de l’épouvante, Jeffery Deaver, lequel réussit, onze fois sur treize, un record, à m’offrir un dénouement inattendu, mais le plus souvent invraisemblable : une fille d’une beauté époustouflante, harcelée par un soupirant chiatique, engage un tueur pour s’en débarrasser… sauf qu’il s’avère à la dernière page que le cru-tueur était en fait chirurgien, et qu’elle ne l’avait payé que pour lui modeler un minois très quelconque, et la libérer ainsi des soupirants. On voit tout de suite le cahier des charges : en faire autant pour la surprise, mais en lui associant la crédibilité, cruellement absente ici. Inutile d’ajouter que ce programme ne m’a pas donné le quart d’une idée, et même que j’ai évité d’y cogiter dix minutes, histoire peut-être de préserver encore l’illusion d’un potentiel!
Je ne vais pas soutenir que je n’ai jamais rien inventé, il y aurait tout de même de l’abus, reste qu’il n’y avait pas de quoi entonner des Te Deum, et que lorsque je balaie du regard ma production effective, je n’y distingue pas une de ces idées lumineuses devant lesquelles on s’agenouille. Je ne fais pas grief à cette longue théorie de narrateurs solitaires de se ressembler tous, ce qu’on pourrait après tout retenir en leur faveur comme signe d’authenticité, mais de rester scotchés au problème de leur valeur relative, et incapables de s’intéresser assez aux autres pour seulement les distinguer. Je reproche aux fictions d’être à la fois banales, factices et sans finesse, aux idées de chercher l’impact avant la vérité, et au style, surtout au style! de se réduire à un enchaînement de formules reçues, prétendument rongées de l’intérieur par une ironie subversive que rien ne distingue du conformisme : ma plume suit les voies tracées, en se contentant de les mettre entre guillemets, comme ces corniauds dont parle Proust quelque part, qui se plient au rite de la Saint Sylvestre, mais s’imaginent prendre une position dominante en prononçant : « Je vous la souhaite bonne et heureuse » d’un ton gouailleur. Je ne sais pas quels filons j’aurais pu trouver en moi si l’on m’avait aimé, si l’on m’avait fait confiance; mais à ce compte, quel pithécanthrope ne revendiquerait son hectare au soleil? Ce que je sais, c’est qu’en une décennie de production, tout rabouté, et trois de gestation, je n’ai pas trouvé beseff de péripéties qui surprennent, de personnages dont on s’éprend, de métaphores ou d’hyperboles à la fois inédites et incontournables, et que mon esprit, dans son assise ordinaire, est stérile comme une pierre tombale. Au surplus, je ne sais à peu près rien, faute de confiance en le discours d’autrui. Et en outre, au peu que je comprends, à l’échec des apprentissages les plus simples, j’ai lieu de me demander si, loin d’être le plus malin des hommes, conviction réifiée depuis l’enfance, je ne serais pas l’un des plus imbéciles. Or on voit mal comment la prétention d’apporter aux masses plus qu’elles ne sauraient trouver toutes seules pourrait être séparée de celle d’une sagacité supérieure.
À quoi je réagis, aujourd’hui comme hier, par : demain! Et peut-être en est-il, en effet, qui cultivent l’illusion des lendemains jusque dans les râles de l’agonie; mais chez moi il n’y a plus guère là que survivance d’un réflexe : constat ou décision, je me suis jaugé : je n’ai rien à dire, et je le dis sans talent. Quelque chose me rive à la glèbe, empêche la sublimation et la créativité, ce qui peut se traduire par la formule ordinaire : de naissance ou d’enfance, je n’en suis pas – de cette poignée, s’entend, qui ajoute du significatif au patrimoine de l’humanité. Me croire appelé à les rejoindre ne relevait que de la fantasmagorie mégalomaniaque la plus triviale. Mais quelques remarques : d’abord, ce qui se donne l’allure d’un constat n’est au fond qu’un décret, pris par ressentiment au profit de ma paresse et de ma lâcheté. On voit mal pourquoi ma pensée, dépourvue d’autonomie, constamment provisoire, acquerrait une pertinence définitive quand elle se flétrit elle-même. Les attendus de la condamnation, est-ce que j’y crois seulement? Pas plus qu’au reste! Procureur, oui, mais la toge du juge, je l’usurpe. Et même si sur les échelles de valeurs existantes mon œuvre ne vaut pas le diable, je ne suis pas novice au point d’en conclure qu’elle n’a pas son chant propre, qui se foutrait pas mal des métaphores ingénieuses et des personnages crédibles, dont Kafka et Lovecraft se passent fort bien. En réalité, je me suis contenté un laid jour d’entériner lâchement l’indifférence supposée d’un public absent ou déficient. Et d’autre part, je maintiens qu’on ne sait pas ce que l’attente et la confiance peuvent faire d’un minable, et qui le restera si nul ne lui tend la main. On n’attend rien d’un minable, me direz-vous, mais quoi la cause, et quoi l’effet? En présence d’un déni d’écoute, de compréhension et de justice, on redresse la nuque, oui, mais à condition que l’espoir subsiste qu’un jour quelqu’un vous offrira tout cela.
Alors, faut-il ensevelir le miracle de l’avoir trouvé? Il m’arrive sous la forme rébarbative d’une âme-sœur qui n’est qu’une âme, sous un masque hideux, et, qui pis est, grotesque, les vains efforts effectués pour en pallier la laideur ajoutant leur couche de bêtise. Qu’il y ait là une énigme, je n’en suis même pas sûr, puisque la bobine de Liselotte ne choque pas Capucine, qui considère comme normal de forcer sur le fard et la teinture quand on a dépassé la date de péremption, rien que pour faire comme les autres, par la plus élémentaire des politesses. À se demander si ce n’est pas moi qui déjante, et si, m’étant fourré en tête, à l’époque où je ne disposais que d’une photo, l’image d’une bébête inutile, pour dératiser sans vergogne, je ne resterais pas bloqué à ce préjugé devenu nuisible. « Elle se ferait lifter, d’accord, tonton! – Mais bon Dieu, si le lifting était réussi, elle aurait vraiment l’air plus jeune! C’est tout ce qui compte! Toutes ces mémés, on voit seulement qu’elles essaient! – Mais plus personne a les cheveux blancs! Ce serait se donner un genre! Ou alors se laisser aller total! Tu préfères la mère Kifouette? » La mère Kifouette est une voisine éloignée, du cinq-sixième, par là, qui a opté pour le tonneau, passe chercher son courrier en mules et peignoir crade, et dont on évite de partager l’ascenseur. Un terme de comparaison parlant en soi. Qui sait? Je n’ai pas échangé vingt phrases avec cette pauvre ruine, et rien ne m’assure qu’elle ne comprenne pas Heidegger dans le texte, mais il me semble que ça ne me perturberait en rien, attendu sa dégaine, qui atteste assez qu’elle a renoncé au déduit depuis belle lurette, si elle l’a jamais connu. Le jour où, alerté par l’odeur, on cassera sa porte, une certaine pitié pourrait se faire jour en moi, pour cet être abandonné de tous. Le problème avec Liselotte réside, plus que dans la contradiction évoquée plus haut, dans les intentions que je lui prête, on ne peut plus gratuitement, puisqu’elle n’a pas manifesté la moindre velléité de frotti-frotta, mais auxquelles sa valeur, en somme, lui ouvrirait droit : on dirait que je projette sur elle mes chimères de jeunesse, comme quoi le talent (reconnu) mérite salaire charnel – à ceci près qu’il est un peu énorme d’assigner à un mal bâti comme mézigue le rôle de récompense de l’artiste!
Le pire de tout est bien de de me demander, à voix très basse pour le coup, si ce ne serait pas de mon désir que je l’affublerais. L’étreinte a tenu dans mon imaginaire une place inversement proportionnelle à celle, des plus réduites, qu’elle occupait dans ma vie, et mes images étaient en gros celles de la majorité des mâles : même l’enfance des visages, je crois, n’avait rien de spécifique, nous sommes tous fous de corps en fleur et de minois en bouton, de petites choses fragiles et innocentes qui ne se dévergondent que pour un seul. Mais n’est-ce pas là, simplement, ma sexualité officielle, et n’inverserait-elle pas le rapport, la sylphide à guider et à chérir me représentant sous forme flatteuse, et moi-même assumant fallacieusement ce rôle de sujet contenant qui serait l’objet réel de ma quête?
Bien sûr, se poser des questions pareilles, c’est passer le seuil d’un pandemonium : on en viendrait facilement à interpréter toute répugnance comme signe de désir, et toute forme de ravissement comme une couverture. Après tout, même si Maman s’est imprimée, cinquante ans plus tôt, dans les profondeurs de mon subconscient, ce n’est pas sous l’apparence d’une vieille bique, et dans ces abysses, que je sache, on ne vieillit pas. Et si c’est papa, franchement, zut! Si j’ai tant déraillé, c’est peut-être faute de faire face à mon vrai désir, mais s’il ne m’est signalé que par le dégoût, je préfère prendre mon parti de dysfonctionner jusqu’au bout. Ne compliquons pas le problème, il est assez ardu tel quel, en présence du volet psychique de la compagne idéale, mussé, comme l’âme de Socrate, dans une enveloppe… repoussante? Mais non : seulement si je me persuade d’être l’objet d’une concupiscence. Autrement, ma foi… ma foi, quoi? Est-ce par hasard le présent texte, que je voudrais soumettre à son appréciation?
Assez spéculé dans le vide, il se peut fort que ma mie ait dès à présent pris ses distances : je la comprendrais, étant bien guéri de me donner un tel prix, et bien conscient qu’elle n’a pas besoin de moi pour s’apprécier – si elle s’en soucie! Il faut pourtant que je brave ma terreur des baffes : je ne le ferais pas pour moi, dussé-je en crever. Mais je ne peux pas laisser crever Capucine. Et tout de même, c’est à un vrai jeu de cons que nous nous adonnons là, si une rancune identique empire de part et d’autre, pour estimer pareillement que les premiers pas incombent au vis-à-vis.
Du coup, je me suis gardé d’envoyer Max aux pelotes, quand il m’a bigophoné : « Patience! J’ai un gros coup en vue! » D’ailleurs, il ne garantissait rien.
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