Samedi 5 septembre 2009 6 05 /09 /Sep /2009 04:46

D’après les Kernberg, la carence d’empathie est un des signes auxquels se reconnaît le narcissisme pathologique. Encore faudrait-il savoir de quoi l’on parle au juste, et s’il existe vraiment une faculté spécifique qu’on puisse nommer ainsi. Quelques femmes, depuis que la notion figure au catalogue de la psychologie du sens commun, m’ont reproché d’en être absolument dépourvu, et je veux bien passer condamnation, mais non sans remarquer primo qu’il s’agissait d’empathie à leur endroit, et que lorsqu’elles m’accusaient de ne pas les comprendre, jamais elles n’ont été fichues, en dépit de mes pressantes exhortations, d’articuler ce que je ne comprenais pas : d’évidence c’est le manque de respect, d’admiration, d’amour ou de compassion qu’elles incriminaient sous ce pseudonyme; et secundo, qu’elles se tenaient pour destinataires naturelles de l’empathie, et n’en manifestaient, quant à elles, pas l’ombre à mon égard. Il se peut que les autres soient pour moi un livre fermé; mais il est certain que je n’en ai pas rencontré un seul qui prît la peine de me comprendre.

Cela dit, sérions : avant de comprendre, c’est ressentir qu’on vise. Et je confesse tout uniment que si je n’ai contribué en rien à les causer, les peines d’autrui me sont aussi équilatérales que ses joies. La Rochefoucauld me semble faible quand il maxime : « Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis quand elles servent à signaler notre tendresse pour eux. » J’aurais carrément rédigé : « Nous mettrions volontiers nos amis dans la merde pour avoir le plaisir de les en tirer, ou seulement de paraître essayer », en précisant d’ailleurs que le mot ami reste à ce jour sans référent, pour mézigue comme pour Aristote (et zut, pas de grec sur cette casserole!) : « Ô philoi, oud’esti philos! » (« Ô mes amis, il n’y a pas d’ami! » Dans les dents!). J’ai un cœur de pierre, affaire entendue, et ça me trouble un peu, quand je m’avachis à lire un bouquin d’Ann Rule, l’insipide impératrice du thriller authentique, de me reconnaître presque immanquablement dans l’assassin. Non sans raison, puisque cette brave dame tient la sociopathie (dont la carence d’empathie constitue la pièce maîtresse) pour la clef des comportements meurtriers, ce qui, entre parenthèses, me semble aberrant, surtout si l’on prétend expliquer par là le sadisme : peut-on soutenir que la douleur d’autrui soit indifférente à ceux qui prennent plaisir à l’infliger, et font de s’en repaître leur activité principale? Ne nous dispersons pas, mais il faudra y revenir : c’est important. Il me semble que j’aurais fait un fort piètre serial killer, quand même il m’aurait été prouvé que cette carrière était la seule à ma pogne pour accéder à la notoriété, mais que la fascination qu’exercent sur moi ces crapules mériterait d’être questionnée, d’autant qu’il y a, dirait-on, pas mal de narcipats parmi eux.

Comme il en va toujours, le problème gît ici dans l’impossibilité de se comparer, puisque le produit de mes fouilles intérieures est confronté à des discours, qu’on peut soupçonner travaillés par le mensonge et l’illusion. D’après Ann Rule, les sociopathes formeraient 3% de la population. Tels qu’elle les définit, j’en suis assurément, mais ce pourcentage me semble bien faible, et j’aimerais être sûr que les 97 autres ne sont pas des bourreurs de mou dont on prend argent comptant les consolations convenues, et les « Ça m’a fait kekchose » lors des enterrements. Ce que je puis affirmer, c’est que pour mon compte je n’ai rencontré personne au monde (ma petite sœur à la grande rigueur exceptée) qui consentît à simplement feindre de compatir à mes souffrances, réelles ou supposées. Il y a cinq ou six ans, en mal de tendresse, et pour faire fleurir un roman dans le terreau du réel, je me suis diverti auprès de quelques correspondantes (j’en avais encore) à imaginer un accident de la route au terme duquel, entre autres maux, on m’aurait amputé d’une guibolle : et ces pauvres filles ont eu beau racler de leur mieux le fond du pot, leur indifférence m’a édifié : moi qui m’en pique, je n’aurais pas fait pis. Elles s’en battaient l’œil si clairement, de mon unijambisme, que j’en venais à les plaindre, et ne les ai même pas toutes détrompées. Bien sûr, il faut se méfier de la projection. Mais franchement, trois pour cent! L’actualité est pleine de misères et de catastrophes : qui donc s’en met martel en cœur, et souffre pour les malades, les exclus, les réprouvés? Un solide égoïsme n’est-il pas la règle des sentiments et comportements humains, même quand on croit devoir des larmes de crocodile aux convenances, et s’ériger soi-même en être exquisément altruiste? Et dès lors qu’on s’en fiche, le pas décisif n’est-il pas fait? Je ne dis pas qu’on tuera, notez bien, à moins de disposer du bouton du mandarin : le tabou est trop fort, et le risque trop grand. Mais à moins d’être sous l’œil des caméras ou de trouver un intérêt personnel à jouer “rescousse”, personne ne tendra le petit doigt pour arracher son “prochain” au lac de poix. Peuvent bien crever, tiens! Ces vieillards en savent quelque chose, ou plutôt n’en savent plus rien, qu’on retrouve dans leur cagna un an ou deux après leur mort, après leur avoir coupé le gaz, l’électricité et le téléphone, parce que le Fisc, lui, ne les a pas oubliés. Alors, 100% de sociopathes, dont 97 dissimulés? Autre problème, car alors c’est ma différence, odieuse et chérie, que je ne cerne plus.

Bon, je suppose que je ne suis pas précisément le gars qu’il convient de contacter quand on a besoin de se faire remonter le moral. Je chante faux, et mon père, quand je lui demandais « Ça va? », ne prenait pas la peine de me répondre, sous prétexte qu’il était audible que je m’en tamponnais. Mais papa, c’est spécial. J’en conviens, le langage lénifiant me brûle la glotte, et je ne sais trop que répondre à qui m’annonce qu’on vient de lui trouver une tumeur inopérable au pancréas, ou qu’il vient de perdre un enfant. J’ai déjà quelque mal à respecter la foi en l’Au-delà d’un mourant qui n’a qu’elle sur quoi tabler! Il me semble en revanche que je trouverais les mots pour dissuader un suicidaire de passer à l’acte… mais sans doute ceux que je souhaiterais moi-même entendre si j’avais encore l’impudence de brandir cette résolution.

Par Narcipat - Publié dans : Théorie plus perso - Communauté : névrose
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Commentaires

Cette « impudence » n’est pas tout à fait morte, dirait-on... Mais laissons la polémique. Tu lèves ici un lièvre spécialement intéressant, parce qu’on ne voit pas de quelle caution scientifique peut se réclamer cette notion d’ « empathie », dont on fait, depuis vingt ou trente ans qu’elle s’est vulgarisée, un usage quasi-religieux. Qu’elle serve surtout de bâton pour battre les autres, comme la morale en général, c’est le petit côté de la question. Rien de plus humain que d’estimer que celui qui nous chérit ou nous admire nous a pénétrés, et que si cet autre nous méprise et nous persifle, c’est qu’il n’a  « rien compris ». Les femmes, cher misogyne, ne sont pas les seules à pratiquer l’amalgame, pour colmater les brèches de l’estime de soi. On trouve toujours « trop simples » les critiques, mais en cas d’éloge on se satisfait des analyses les plus sommaires, voire les plus grossièrement erronées. Ce qui est plus troublant, c’est de voir ce concept on ne peut plus flou objet d’évaluations et de statistiques imperturbables, comme s’il avait une réalité objective prouvée. Comme s’il allait de soi que certains sont aptes, et d’autres non, à capter les sentiments de l’autre, et du même coup à le comprendre, alors qu’il paraît évident que les deux opérations sont bien distinctes, et que « comprendre » un être, si l’on y parvient jamais, c’est saisir AUSSI ce qui lui reste inconnu, et dont il ne veut rien savoir.

Il y a un étonnant hiatus entre certaines œuvres littéraires et le discours lénifiant de la pseudo-science : pour un Céline, et même pour un Balzac, la prétendue « sociopathie », cette « absence de conscience » que d’aucuns n’hésitent pas à nous donner pour innée, est quasiment la règle, et les personnages qui y échappent sont des jobards à peine crédibles. La plupart des moralistes dénoncent la compassion comme un faux-semblant et un attendrissement indirect sur soi-même. En bref, ce seraient plutôt 97 que 3% qui se battraient l’oeil du bonheur ou malheur d’autrui – proches exceptés, et bien entendu sans témoin, parce qu’avec tout change, et les compassionnels alors fourmillent ! On n’imagine pas un candidat à la présidence proclamant qu’il se fout des chômeurs ! Or, qui donc ignore que c’est le cadet de leurs soucis A TOUS ?

Mais le problème de fond, c’est que ressentir n’a rien à voir avec comprendre. Entre éprouver par osmose la colère, le chagrin, le désespoir de l’autre, qui sont le plus souvent aveugles, et en saisir les vraies causes, il y a une telle distance que le plus souvent on saisit mieux le sens d’un comportement en se bouchant l’oreille aux motivations dont il se réclame, même si l’on ne fait, comme tu dis, que le CLASSER. Un pingre a toujours de bonnes raisons de ne pas lâcher son blé, ou un violent de cogner, et si je les ai vus deux ou trois fois à l’oeuvre, il me sera plus facile de les PREVOIR en ne les écoutant pas.

Et cependant l’empathie existe : je l’ai rencontrée. Je n’ai pas assisté à des miracles d’extra-lucidité, mais j’ai vu des gens non seulement bouleversés à en perdre le sommeil par le malheur d’autrui, mais qui DEVINAIENT un non-dit, parfois un impensé, pas nécessairement banals, et obtenaient l’assentiment de l’intéressé, sans pouvoir expliciter comment ils y étaient arrivés. Il y a énormément de frime en ces matières, et l’on peut présumer presque à coup sûr que ceux qui se proclament empathiques ne le sont pas; mais il y en a d’autres... très peu nombreux, en vérité, je ne saurais dire comment il se fait qu’ils « tombent juste » (ressemblance intime avec la personne observée ? total insouci de leur ego, donc d’avoir le dessus ?) mais je suis bien forcé de le constater.

Commentaire n°1 posté par A.D. le 24/02/2012 à 15h59

     J’ai connu si peu de monde qu’il m’est difficile de tirer des conclusions générales, mais pour le moment, bien que je ne confonde pas l’inculture et l’idiotie, la vieille paysanne analphabète qui lit en vous à livre ouvert relève du mythe à mes yeux. L’acquiescement de l’intéressé ne me paraît pas une preuve de justesse, loin de là, puisque ç’à quoi l’on acquiesce, c’est qu’on n’en est pas dérangé, et que la vérité dérange. Ce qui t’étonnera sans doute, c’est que ce rôle “divinatoire”, je l’ai souvent joué, avec mes élèves, sans pourtant jamais sortir de la compréhension projective, et sans aucune certitude de ne pas leur imposer mes interprétations, ayant présumé d’emblée qu’ils étaient plus ou moins moi. On porte si peu d’intérêt aux autres, la plupart du temps, on règle leur compte au terme d’observations si superficielles, qu’il suffit d’un rudiment de subtilité pour ouïr un « Comment tu le sais? » éberlué. D’enfants et d’ados, soit, pour la plupart, plus malléables peut-être. Mais je dirais plutôt : plus ouverts, la plupart des adultes ayant réifié leur conception de soi, et étant bouchés à l’émeri. La Rochefoucauld n’est pas le plus puissant des penseurs, mais il met le souk dans la bêlante “pensée positive”, or il a un succès fou en seconde, quand on ose le proposer, la plupart des gamins se reconnaissant, alors que leurs parents s’y refuseraient. Dito pour la présentation de l’Amour comme narcissisme réverbéré : toutes les filles de quinze-seize ans saisissent parfaitement de quoi il retourne, alors qu’à 18 ou 20, la boutique est fermée pour toujours. Cela dit, ne va pas croire que je pavoise, et en tire la conséquence que je suis dans le vrai!

     D’autre part, il n’est nullement établi que la compassion ne soit pas toujours à base de projection inconsciente : la faculté de ressentir comme nôtres les joies et les peines d’autrui n’en serait pas entamée, bien au contraire. La question de fond étant de savoir si “se mettre à la place de l’autre”, c’est se faire lui, ou le faire nous. Et ce qui vaut pour le ressenti vaut aussi pour l’élucidation. Onfray, après bien d’autres, dénonce dans la psychanalyse une vaste extrapolation du cas de Freud lui-même, mais il ne rend pas compte par là du fait que le complexe d’Œdipe a conquis le monde, au moins pour un temps. À moins qu’il n’ait fait que conquérir les gens qui étaient fabriqués comme Freud, ou ceux qui avaient assez de difficultés avec eux-mêmes pour accepter la seule manière qui leur fût proposée de structurer leur cas. “Leur vérité” n’existant du reste nulle part, d’où l’angoissante évanescence d’une telle quête.

     Certains présentent l’empathie (la partie “senti”, s’entend) comme une sorte de dimension naturelle de l’humain normal, et supposent donc une inhibition quand elle est absente. Mais ils ne sautent pas de la sorte le fossé entre le sentiment et la compréhension.

     Si tu tiens bon, tu verras par la suite que j’attache autant d’importance que toi à prévoir, et que c’est là justement que le bât blesse : qu’est-ce qu’on comprend donc, quand on est toujours surpris? Poser la question, c’est y répondre…

Réponse de Narcipat le 25/02/2012 à 04h13

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