Reprenons donc le fil, cassé depuis une quinzaine. Exécrable métaphore, touchant justement une hypothèse alternative! Dans I am Charlotte Simmons de Tom Wolfe, entre cent scènes délectables et criantes de vérité, il en est une qui se déroule à un congrès de la Gay Pride, et où Adam, hétéro droits-de-l’hommiste, s’irrite in petto d’avoir l’air d’en être, avec sa pancarte, alors que le prof de fuck qui pérore sur le podium, lui, a précisé d’entrée de jeu sa qualité d’homme marié et père de famille, amené là par ses idées larges : « ce prof se faisait une pub d’enfer en se pavanant à la journée des homos mais il avait un micro pour annoncer Urbi et orbi qu’il n’était pas… un pédé de merde. » Je crois n’être pas le seul dont ça résume la position contrastée : « Vous, d’accord. Moi, ah, beurk! » Parfaite correction idéologique : que Mamère les unisse, que mon Père les bénisse, et qu’ils aient beaucoup d’enfants, amen! Mais parallèlement, un inintérêt total, mêlé d’irritation sourde à constater quelle portion de la scène culturelle ils occupent, à l’instar des Juifs, sans rapport avec leur poids démographique. De là à penser qu’ils prennent tant de place parce que Juifs ou pédés, et non pour leur mérite… et que cette imposture n’est pas étrangère au déclin de la littérature… danger, tabou! Toujours est que je les ressens comme ça : ils ne sont pas de ma race, de ma planète, c’est presque l’Altérité par excellence, et les Amours entre Hommes me font bâiller.
Seulement, j’ai, de loin en loin, des rêves nocturnes qui ne sont pas d’accord; et par « j’ai » j’entends : « je me souviens ». Fort possible que toutes mes nuits soient tissées d’étreintes homosexuelles diligemment censurées au réveil. Quand l’une d’entre elles y survit, accompagnée d’une bonne trique, il est cocasse de la voir, pour embrayer sur une masturtinale, préalablement s’hétérosexualiser, et je me demande si les équivalences qu’établit le sommeil paradoxal, par exemple entre les seins longs (mais pas affaissés) qui ont ma préférence, et que la bouche affûterait comme des crayons, et… remplissez la case, ne seraient pas “dans le vrai”.
Encore ai-je, dans ces saynètes, un rôle actif. Je vais beaucoup plus loin, quand je m’interroge à froid sur l’existence éventuelle d’une sexualité du souterrain, à laquelle l’autre, l’officielle, celle qui me porte vers les filles jeunes, très jeunes, trop jeunes pour moi, ne servirait que de paravent : et jusqu’à soupçonner un penchant refoulé pour la passivité, qui constitue consciemment mon Péché sans Rémission. Rien ne m’excite comme une bonne levrette, fesses bien offertes et buste affalé : il n’est tout de même pas concevable que je sois la fille! Mais une fois qu’on a commencé à explorer les permutations narcissiques (Cosette/Jean Valjean, etc) aucun panneau d’interdiction intuitive ne doit nous arrêter. Et tout de même ma phobie du contact avec les mâles, de leur nudité, ou de la mienne en leur présence, pourrait mériter questionnement. D’accord, c’est l’autre, le rival, dont la présence m’élimine : on peut comprendre que je cherche mon cinoche-à-branlettes dans les galeries de lesbiennes, haïsse les pénis au point d’exiler les dildos (mais c’est aussi qu’ils choquent la vraisemblance : toutes ces horny brunettes qui sucent des godes! À quel demeuré veut-on le faire croire? C’est de la Sapho pour public de mâles obtus), me fantasme entre elles peut-être… Mais si c’était plutôt à la place… de laquelle? De l’initiatrice, ou de celle qu’on initie? J’aime que les deux rôles soient bien distincts, sans savoir quels glauques tréfonds j’occulte…
Au petit jeu de ce qui vous dégoûte le plus au monde, j’hésite entre enculer mon père et me faire enculer par lui, et si tout dégoût est dégoût d’un désir… Le raccourci est abrupt et pèche (comme toute la théorie freudienne, d’ailleurs) en ceci qu’on ne voit pas comment cette représentation et ce refoulement pourraient être basiques : la plupart des enfants, et surtout ceux qui sont élevés, comme je l’ai été, dans la pudibonderie, ne se font du coït qu’une idée tardive et bien vague, à quoi le désir n’adhère pas, et si l’appétit de la soumission est mon ultime secret honteux, il me semble ridicule de l’expliquer par la “clef” de l’empapaoutage. Histrion, prof-bateleur, écrivain, un seul secret : le désir d’être connu, au sens biblique? C’est plutôt ce dernier qui me paraîtrait, à vue de pif, l’incarnation imparfaite du premier. Ma route est jalonnée de vieux birbes, et même de jeunes, qui, de par leur poste ou leur assurance, détenaient un pouvoir, et paraissaient habilités à dire la valeur : ils étaient colorés, aucun doute là-dessus, et je vibrais à leur approche, ne manquais pas une occasion de leur aboyer aux chausses et de leur mordre les mollets, peut-être pour combattre la propension contraire, à me coucher sur le dos (ou le ventre), peut-être pour tester le maître avant de m’abandonner à l’allégeance (aucun n’a résisté, tous se sont montrés “humains, trop humains”, sots, faibles, malhonnêtes, plus roquets que moi-même) peut-être simplement pour obtenir d’eux un duplicata du rejet originel, ou/et en contester la validité. Mais sexualiser leur impact, n’est-ce pas une fausse piste? J’y ai cheminé dix ou quinze ans, sans chercher ni subir le moindre contact charnel, et je me demande si je n’avais pas trouvé là un vulnéraire pour la blessure narcissique : les filles ne veulent pas de moi? Je n’ose pas leur proposer la botte? Et si c’était moi qui, inconsciemment, ne voulais pas d’elles? Et si elles le sentaient? Bon moyen de se dédouaner de l’insuccès et de l’inhibition… À la fin on en viendrait à ne plus tenir aucun compte des élans spontanés, et à chercher la prétendue vérité de son désir non seulement dans ce qui nous dégoûte, mais dans ce qui nous ennuie le plus – l’ennui étant tenu pour un travestissement du dégoût!
Sur le marché sexuel et amoureux, l’attitude dont je n’ai jamais réussi à me départir – ne rien demander, pour n’avoir pas à endurer de refus, et peut-être (hypothèse du masochisme moral) pour ne pas obtenir – est calamiteuse pour un mec – les mœurs ont beau, dit-on, changer, l’attente incombe aux nanas, et la chasse à nouzautzhommes – tout spécialement pour un qui, s’il a des séductions, ne les porte pas sur sa binette. Une fois, j’ai mis ma plus belle photo en vitrine sur un site de rencontres, et deux femmes m’ont écrit pour me demander, sicissime, si « mon look était un gag » – elles en avaient aux cheveux longs et à l’absence de sourire, mais pas seulement. Et le pire, c’est que je n’ai pas l’air timide du tout, bien au contraire, je cause, je cause vertigineusement et sans pudeur aucune, de sorte qu’on se dit qu’un type aussi libre, s’il avait des désirs, saurait bien les exprimer. Les très rares fois où j’aie pris la plume pour cela, l’esquisse d’une réticence a suffi à me faire rentrer dans ma coquille – sans grande douleur, d’ailleurs, et la peur du râteau devrait s’en trouver allégée : l’inhibition s’explique-elle bien par là? Nous y reviendrons – et je ne connais que par ouï-dire (et hais éperdument) ce oui des filles, qui fleurit parfois au bout de cent non. Je ne répugne certes pas à séduire, mais bien à forcer, ne serait-ce que par l’insistance : il faut qu’elle sache ce qu’elle veut, faute de quoi son choix perd tout sens. Trancher que je serais en cela féminin, n’est-ce pas une simplification abusive et insignifiante? J’ai peur des autres, et une existence d’homme au foyer, cloîtré dans son burlingue, et qui ne communiquerait avec le reste des humains que par le truchement de sa compagne me conviendrait fort : faut-il en conclure que Dame Nature s’est trompée de sexe quand elle m’a bâclé? Suis-je le seul homme qui soit à la torture dans les concours de couilles au cul où semblent se complaire les porteurs de pénis? Encore une fois, faut-il sexuer le narcissisme, l’inhibition, l’incertitude du self, l’attente d’un être qui serve de tuteur, fût-ce pour l’étouffer? Je me pique de me situer avant ces rôles sociaux, qui du reste, lentement, évoluent. Mais j’ai toujours ressenti assez péniblement de ne pouvoir faire face à ce qu’on m’avait peint comme les obligations d’un garçon, et qui m’encrasse le cerveau. « T’es pas un homme! » étant encore supportable de moi à moi (je le sais bien) mais pénible en public, et franchement intolérable la nuit dans un quartier chaud, si j’ai à “protéger” de mes biceps façon rayons de vélo une compagne que les loubs de passage m’envient, et à laquelle ils tiennent à faire savoir qu’elle aurait mieux choisi en jetant son dévolu sur eux.
Bon, je n’avance guère, en somme. Et la question est pourtant de première importance, car elle fournit une explication alternative de la majorité des faits psychiques relevés – et altérés? – par l’introspection. Prenez l’inhibition de l’épistémophilie, par exemple : il est tout simple que la peur de ne pas piger, donc d’écorner l’illusion d’omnipotence, me dissuade d’écouter un prof ou de potasser un ouvrage un peu ardu… Trop simple? Melanie Klein tenait, je crois, que toute connaissance prolonge l’exploration du corps de la mère, et, donc, l’apprentissage pour actif. Or, je ne le ressens pas du tout ainsi : apprendre, pour moi, c’est subir la loi d’un autre, et peut-être bien son vit dans le fion…
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