Vendredi 23 mars 2012 5 23 /03 /Mars /2012 08:28

         C’est un thème auquel j’ai sacrifié, dans Someone in my head, par exemple, le premier des Fonds de cercueils, sans trop le prendre au sérieux : nos oublis, nos erreurs, nos actes manqués, après tout, ne sont pas bien méchants, puisqu’ils nous laissent en vie. D’autre part, l’hypothèse du masochisme psychique et du syndrome d’échec me gêne; certes elle est plutôt flatteuse, puisqu’elle remet l’échec en ma dépendance : si je me casse le nez, ce n’est pas que je sois insuffisant, donc qu’on ait raison de me mépriser, mais qu’une instance mystérieuse, laquelle, même inconsciente, relève plus ou moins des États et Empires de l’Ego, s’oppose à la satisfaction, et, avant elle, à l’accomplissement. Seulement, si c’est au ratage, à l’inobtention, au malheur, que j’aspire en secret, on voit mal comment je pourrais encore voir l’avenir en rose, espérer guérir, et l’on finit par se demander si l’espoir de guérison ne se maintiendrait pas en place dans le seul but de pérenniser la confrontation à un soi déficient.

         Or j’ai l’impression ces jours-ci que le diablotin se déchaîne : il a commencé en douceur, par une erreur de date : m’étant fourré dans le crâne qu’il fallait résilier le contrat d’eau de ma masure creusoise, histoire de pouvoir rétorquer à Veolia que lorsqu’on ne reçoit pas de flotte propre on ne risque pas de la relâcher usée dans la nature (et tout de même d’en finir avec quinze ans de factures d’abonnement sec pour un local inhabité); ma frangine d’autre part devant se rendre dans le coin avec ses moutards, je lui ai demandé ses dates, pour m’y conformer dans la requête de rencard (pour dépose du compteur) que j’envoyais à Suez, et faire d’une pierre deux coups. Et à peine avais-je posté ma R.A.R. que je me suis avisé d’un écart de 12 jours! Pas de quoi fouetter un chat, certes, mais pourquoi? Ne suis-je même plus fichu de lire un chiffre? Freud nous a fait comprendre, et cet apport-là n’a rien perdu de sa pertinence, que ce genre de bévue (surtout lorsqu’on s’en avise dès qu’elles sont irréparables) est toujours subvolontaire et doté d’un sens. Or, à supposer que je n’aie pas envie de voir ma sœur, quoi donc m’y oblige? Je ne peux pas m’empêcher de penser que je n’avais pas d’autre intention que de m’enquiquiner moi-même, et c’est ce que confirme, depuis quelques jours, une série d’oublis et de bugnes bizarre : je passe des heures à chercher des objets posés n’importe où, et, à voir certaines zones, on dirait que je sors d’un passage à tabac : j’ai réussi à me flanquer une entorse en dégringolant d’un escabeau, et tape ce texte d’un seul index, m’étant aplati le gauche d’un coup de marteau assez inutile. Plus grave (pour moi), j’ai été à deux doigts, dans une semi-hébétude, d’effacer mon disque dur; et de me faire une omelette non pas à l’huile, mais au liquide vaisselle. Pourquoi pas, tant qu’on y est, à l’eau de Javel? Il doit bien y en avoir qui traîne quelque part.

     Ces bagatelles ont culminé hier sur un épisode que je redoute depuis belle lurette : allant vider le coffre de ma bagnole, j’ai posé mon trousseau de clefs sur la lunette arrière… et refermé le hayon, sachant quelque part ce que je faisais, à moins bien sûr que la conscience ne bave un peu vers l’arrière… mais non, ce fut instantané. Là encore, la nuisance effective fut nulle, puisqu’il m’a suffi de sonner chez la voisine, et de passer de son balcon au mien, un mètre à peine séparant les deux balustrades. Recherche de contact? Ridicule : elle est maquée, de toute façon, bien trop jeune et jolie pour moi, et je ne me sens pas plus seul que d’hab. Réaction à la honte qui m’étreignit avant-hier, à la lecture du journal d’Anna Politovskaïa? Imbécile, mais fort possible : pour me disculper de la répugnante mesquinerie de mon sujet unique, je ne cracherais pas sur un peu de gravité; mais laquelle, à part m’écrabouiller soixante mètres plus bas, et de m’enlever ainsi toute chance d’en disserter? D’ailleurs, non : la crise a précédé cette lecture, et lui a sans doute donné du poids. Et quoi, chacun son truc : disons-le avec toute la grossièreté requise, entre le désespoir d’une mère qui a perdu son fils et mes petits problèmes narcissiques, il n’y a pas photo; mais la difficulté de pensée, elle, serait plutôt du côté de ces derniers, et n’importe comment, je n’ai pas le choix : comme je l’ai répété vingt fois, personne ne me demande rien, je ne peux pas aller gaver les gens – avec quelle offre, d’ailleurs? Ce que j’ai à offrir, nul n’en veut, ne le reconnaît même – et c’est bien le problème de base. 

     En l’état, en tout cas, je réussis à me faire trembler moi-même sur le thème de ce que je me réserve au prochain essai : un bon petit accident, par exemple, lors du déplacement projeté? Je m’y vois. Mais sans trop d’épouvante, n’ayant pas ombre de foi en la prémonition, du moins la mienne, et par ailleurs ne prenant guère au sérieux ces espèces de concessions symboliques au surmoi. La menace de l’ennemi intérieur est certes la pire de toutes, dans le principe, puisqu’elle pèse en permanence, même au sein de la plus entière solitude, mais jusqu’à l’heure, que je sache, aucun dédoublement réel n’a été établi. Le plus célèbre, le dénommé Billy Milligan, reste, en dépit d’une décision de justice (le seul et unique non-lieu de tous les temps, si je ne m’abuse, pour personnalité multiple) très suspect d’affabulation disculpatrice. On peut, sous l’influence de la chnouf ou de l’alcool, perpétrer des actes que le moi refuse d’avaliser, et ne se souvenir de rien le lendemain, mais, sauf en littérature, il est sans exemple qu’on s’écrive des lettres à soi-même  et tombe des nues en les recevant. On fait mille bassesses et âneries qu’on refuse de regarder en face et d’appeler par leur nom, d’accord, c’est même la règle en la matière, et la lucidité l’exception. Mais on retrouve ses marques : il m’angoisse un peu, certains matins, de mettre quelque temps à me rappeler qui je suis, mais j’ai cru remarquer qu’il en va de cet oubli comme des autres : il se dissipe dès qu’on touche à des moyens sûrs de le dissiper. Il suffit de me lever, mon nom et mon passé me reviennent, dès lors qu’il y a là mon ordi, qu’il suffirait de brancher pour les retrouver.

     Si j’ai peur d’être autre, et un autre plutôt mal disposé à mon égard, c’est au sein de l’exercice même du jugement et de la volonté. Il me semble, sciemment quelque part, mal poser le ou les problème(s), et ne leur chercher de solutions que dans un cadre délibérément défini pour n’en souffrir aucune. Et à l’instar d’à Freud sa pulsion de mort, c’est de la répétition que m’arrive le soupçon d’une volonté perverse de maintenir une situation dont je proteste qu’elle n’est pas douloureuse au jour le jour, mais qu’il reste intolérable d’imaginer définitive. Ça rime à quoi, de commencer trente romans, d’en pousser dix jusqu’à l’avant-dernier chapitre, et de les planter là parce qu’ils ne sont pas le bon? Comme si le bon n’était pas un mythe! Pour l’autobiographie, c’est pire encore, puisqu’elle est censée tout contenir, et qu’il est bien entendu impossible de trouver une formule pour mener à bien une entreprise aussi fumeuse que grandiose. Tout se passe comme si seule l’excellence pouvait compenser l’absence de débouché, or l’excellence n’est pas de ce monde, et en tout cas pas à ma portée. Mais c’est la marche de mes blogs, terriblement parallèle en dépit de leurs divergences, qui me trouble le plus. Il me semble qu’aussi bien dans Diarrhy, qui avait plus ou moins “marché”, parce que plus varié, moins exigeant, plus superficiel, et surtout que j’étais allé pêcher les interlocuteurs un à un dans leurs propres sites, qu’ici même, où le soufflé ne monte un jour que pour retomber le lendemain, l’erreur de base consiste à spéculer sur l’intérêt que pourrait susciter tel ou tel article pour me faire avaliser en totalité, bref que le message : « Aimez-moi! » affleure d’autant plus clairement qu’il est de mon sujet de traquer le non-dit. Le seppuku de Diarrhy avait été précédé d’une longue plage de commentaires bidons, intégralement de mon estoc, et qui provoquaient à la longue le type de déboire et d’écœurement qu’on associe d’ordinaire à la masturbation : comment donc ai-je pu retomber dans ce travers? Il n’y aurait que demi-mal si je parvenais soit à me distancier authentiquement de moi – mais c’est loupé –, soit à me contenter du support de ce faux Autre, et faisais de la sorte quelques pas vers l’autarcie psychotique – mais il est patent que j’aurai beau multiplier ces Averell, Houlaksécho, Madelon, en une clique de démons hurlants, capter le regard porté sur eux par le vrai Autre demeurera l’objectif essentiel de ma quête, et « Puisque vous êtes défaillants, il faut bien vous remplacer » le fond du message. Que je le comprenne ou non, que je l’admette ou non, les faits sont là : le type de relation duelle que j’essaie d’instaurer ne m’est pas accessible. Alors, pourquoi toujours recommencer? Ne serait-il pas à tout prendre plus sain, la solitude s’avérant incassable, de m’y résigner, et de porter tous mes efforts sur la consolidation du self grandiose? Est-ce que l’ennemi de l’intérieur se déchaîne, ou suis-je tout bonnement confronté à un problème insoluble?

Par Narcipat - Publié dans : Théorie plus perso - Communauté : névrose
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Jeudi 22 mars 2012 4 22 /03 /Mars /2012 06:26

     Est-ce que l’effondrement me mettait en contact avec la vérité? Il faudrait qu’il y en eût une en ce domaine; or, une fois passée l’évidence du déjà-écrit et des fautes d’écolier (évidence, déjà, d’une élite!) on entre dans les territoires mouvants de l’opinion, sans le moindre outil sûr pour distinguer « c’est bon » de « ça me plaît » : personne ne sait, parce qu’il n’y a rien à savoir, les verdicts du temps ne valent pas plus cher que ceux de la foule ou des doctes, et si j’avais choisi cette voie, c’est en partie pour cela : architecte ou ingénieur, que votre immeuble s’écroule ou votre avion s’écrase, ils vous écrabouillent sans appel; mais les sifflets, même massifs, sont chose légère et dont on peut toujours se relever. Totalement inapte à la création, qu’est-ce que ça signifiait, sinon que je ne me surprenais pas moi-même, et peut-être me relisais avec une intransigeance que la simple vitesse épargnait aux autres? Ne suffisait-il pas de ralentir pour réduire les poèmes les plus increvables à un enfilement de chevilles et de platitudes? En réalité, c’est bien une simple hypothèse que j’avais adoptée, plausible sans plus, celle d’être un minable bouffi d’outrecuidance, comme j’en voyais tant, hypothèse liée à la quasi-certitude de ne jamais “percer”, et s’accompagnant de la terreur d’être vu tel, à quoi je préférais éperdument n’être pas vu du tout. Du reste, la crise, quoique d’une radicalité sans précédent, présentait certains des dehors douteux de mes habituelles dépressionnettes : elle avait pour fonction de promulguer un état d’exception à la faveur duquel tous les impératifs surmoïques seraient suspendus, et tous les abandons permis; elle me dispensait d’une besogne qui m’était devenue odieuse; pas mon coup d’essai, puisque mon sillage était jonché d’épaves; mais le renoncement définitif avait un autre rictus, à se demander si je ne savais pas depuis belle lurette à quoi m’en tenir, et si n’avais pas fait la respiration artificielle à une raison de vivre moribonde davantage pour meubler mon temps que dans l’espoir d’une réhabilitation. Car tout se tenait : je n’étais pas en peine de trouver des occupations pour remplir mes journées, bricolage, jardinage, artisanat, et surtout lecture, qui les occupait déjà à moitié, m’ouvraient les bras, sans compter la chnouf, la télé, le jaja et le dodo. D’autre part, je ne souffrais pas à l’idée de n’exister plus pour personne, comme le processus en était bien engagé : c’est d’être vu comme négligeable qui m’arrachait les tripes. Mais je ne pouvais me faire une mentalité de jouisseur et d’usager, qui suppose, ce me semble, qu’on s’accorde au préalable une valeur : tout désir était subordonné chez moi à celui du salut, même quand il paraissait en faire fi. Lorsque je me vautrais dans une lecture facile-mais-point-sans-pépites, que serait-il resté du plaisir que je prenais à engranger du neuf si je n’avais dû, plus tard, indirectement m’en parer? Et d’autre part, je savais, sans bien me l’expliquer, que tout roman évasif me laisserait froid, sans tâche à délaisser. Elle pouvait s’affubler de masques nobles, fondamentalement elle se résumait à chercher la meilleure grimace possible pour le jour du jugement; et comme elle était scandée par le rappel constant de “ma nullité” réelle ou originelle, on pouvait comprendre le soulagement quotidien, vers onze heures ou midi, de tout oublier dans l’ersatz de vie d’un faux autre, ou d’un vrai. Mais dès lors que j’aurais mis le travail à la poubelle, le loisir ne manquerait pas de l’y suivre, car il n’avait guère de charme que celui qu’il tirait d’une autorisation temporaire à l’irresponsabilité. Et la musique, et les voyages… fumée. Oh, je pouvais meubler! Mais d’insipide. À part celui de bouffer, auquel l’être humain ne peut consacrer qu’une part minime de ses jours, aucun plaisir ne survivrait au renoncement à être quelqu’un : même la volupté des branlettes s’éteignait avec la vraisemblance d’une réalisation du cinérotique, à laquelle seule la reconnaissance de mon génie m’eût ouvert droit. 

    Le simple instinct de survie aurait donc dû abolir un cataclysme qui n’avait de réalité que dans une perception révocable et dont, au fond, j’étais maître. Pendant ces années de turbin, je m’étais persuadé que ma seule excuse pour ne pas mourir illico, c’était de trouver un peu de nouveau tous les jours, et de fait n’étaient euphoriques que ceux qui avaient vu l’éclosion d’un petit quelque chose qui n’existait pas la veille. Si j’acceptais de tenir définitivement l’avenir pour incréatif, donc inutile, je n’avais, en principe, plus qu’à me tuer, et j’avais potassé assez de méthodes diverses pour le faire dans un certain confort. Mais bien sûr, ça ne marche pas comme ça. Comme dit la veuve Mouaque : « C’est bête. Moi qu’avais des rentes. » Je crois que je me serais pendu assez sereinement si j’avais vu le bout de mes épargnes, ou face à une maladie invalidante, par simple peur de la dépendance. Encore n’en suis-je pas certain, car la mort, de près, s’ensauvage. En l’état, en tout cas, je n’avais aucune raison de me presser.

     Pour n’omettre aucun paramètre, il faut quand même rappeler que mon père était mort quelques mois plus tôt, dans des circonstances que ni Joëlle ni moi n’avions pris la peine d’élucider : d’après sa femme, il avait fait “un effort” au jardin, ce qui nous étonnait un peu de la part de ce pur esprit, mais enfin il avait largement l’âge d’y passer, et sa veuve, radicalement incasable, n’avait rien à gagner à ce décès – que le bon débarras. Que me fit-ce? Rien, comme prévu, du moins en surface; mais aux abysses, va savoir? Je ne serais pas le premier à avoir renoncé à mes procédures d’appel dès que l’auteur de la première condamnation, seul habilité à la rapporter, aurait passé la ligne d’ombre; mais je crois que ceux-là l’emportent en nombre et en puissance, dont un décès parental a libéré la production symbolique. Du reste, quand l’inconscient est de la partie… je pourrais aussi avoir cassé ma plume par piété masochiste pour la Sentence du Père. Je n’avais jamais soumis une ligne à ses avis depuis les environs de ma quinzième année, et, quand je le revoyais, un ou deux jours sur mille en moyenne, c’est avec un mépris tantôt agacé, tantôt amusé, que je l’entendais s’entêter dans le dénigrement systématique et obtus : il rabattait ma superbe – une superbe qui ne se manifestait pas, que je sache, mais qui était définitivement intaillée dans sa prunelle – et il ne manquait pas une occasion de me rappeler non seulement quel gâchis j’avais fait de ma vie, moi qui n’avais même pas été foutu de garder le moins recherché des jobs et les moins attirantes des femmes, mais que je n’avais jamais eu l’ombre d’une base pour espérer davantage, ce que je lui accordais avec acclamation. Nul doute que s’il a pensé à moi dans la dernière ligne droite, c’est pour se décerner un satisfecit, que Dieu, s’Il existe, est fort capable d’avoir estampillé. Je les emmerde tous deux, sans trop regretter que ça n’exige aucun courage. Mais je le répète, il se peut qu’il n’y ait là que les dehors d’un désir de punition.

     J’ai dit quel rôle central eurent probablement Joëlle et Capucine dans ma survie. Mais je ne les voyais qu’un mois par an, et quasiment personne d’autre. Je n’avais conçu la solitude que comme un moyen, et, m’y trouvant enfermé alors que la fin s’était dérobée, j’aurais dû m’étioler de désespoir et d’ennui. Mais d’abord, j’étais libéré de la hantise de perdre mon temps, et disponible pour l’aventure, même une qui faisait flop 99 fois sur cent. Face aux brises tièdes et aux cirrus roses, au lieu de tirer le rideau et de m’accrocher à l’écritoire, je bourrais hâtivement mon sac à dos, enfilais un chemin (à pied, c’est moins cher) et revenais trois jours plus tard avec un claquage et quelques photos. Je me levais toujours bien avant l’aube, une habitude ne se casse pas si facilement, mais passais le plus clair de ma nuit à chercher des occases sur eBay, à placer mon mot dans tel ou tel débat, à écrire à des inconnues anorexiques ou boulimiques, sans espoir de dévirtualisation, puisque je me faisais passer pour l’une d’elles, ou pour un jeune. Et je finis par ouvrir de nouveaux blogs, pas follement différents des anciens, si ce n’est que j’y pratiquais cyniquement l’imposture, et me gardais comme du choléra de toute allusion à mes défuntes ambitions. L’un d’eux, celui d’une femme battue et séquestrée, conquit un lectorat dont tous mes romans ensemble ne sont pas près d’approcher, et lectorat qui plus est aimant et secourable : les messieurs certes avaient envie de se me faire, et quelques dames aussi, sans doute; mais la plupart étaient dupes de leur élan caritatif, et le comble, c’est qu’ils me disaient le plus grand bien de mon style, qu’on m’avait plutôt invité jusque là à corriger. J’eus moins de succès, pas mal tout de même, sous le déguisement d’un ado grabataire, qui, loin de geindre, clamait son amour de la vie et sa confiance en l’avenir. Et le centenaire qui donnait des leçons de stoïcisme du haut de sa phase terminale, et l’interné psychiatrique qui n’avalait pas ses pilules et se levait la nuit pour taper en douce sur l’ordi des infirmiers… bien difficile d’avance de se faire une idée de ce qui va toucher les masses, parfois des êtres “faits pour plaire” se cassaient le pif, tous les amuseurs ne faisaient pas rire, ni tous les pitoyables larmoyer; mais j’éprouvais, à composer ces gens aux antipodes de ma personne, une volupté déconcertante, que les fictions solitaires ne m’avaient jamais procurée. Ça ne me donne pas la grosse tête qu’aucun de ces personnages n’ait été ouvertement révoqué en doute, vu qu’ils étaient délibérément usinés banals, et que moult sceptiques se recrutaient peut-être dans la masse des visiteurs muets, mais notons au passage qu’ils avaient assez de présence pour qu’un public les couvrît d’éloges, de consolations, de propositions de rencontre et d’hébergement, qu’il n’était pas toujours facile d’éluder. Cela dit, mon traitement de l’altérité restait projectif, et si l’usager d’un blog était tombé sur un autre, il aurait sans doute relevé des coïncidences troublantes.

     Est-ce que j’avais tellement renoncé que ça, au fond? Certaines nuits, je tartinais du carac à perte de vue, bien plus que du temps de la Vocation, avec un plaisir un peu nauséeux mais sans précédent, du fait évident de l’irresponsabilité : tout cela ne comptait pas, et je n’aurais jamais à en rendre compte : le jour où je serais deviné, il suffirait de fermer boutique. Mais j’étais bien conscient que l’irresponsabilité avait toujours été en quelque manière la condition d’un minimum de rendement : les premières pages ne m’avaient jamais effrayé, je souillais avec tout ce qui me passait par la tête un vide papier que sa blancheur défendait fort mal, et je pouvais aller bon train quelque temps; c’est seulement quand l’aventure devenait une entreprise, à visées illimitées, il va sans dire, que l’inhibition frappait, et que chaque ligne se tortillait sur la page, en proie aux affres de son possible ridicule. Peut-être après tout la soi-disant assomption de ce dernier constituait-elle un expédient pour libérer l’écriture de ses entraves? Qui sait si, sournoisement, je ne persistais pas à tenir cette séquestrée, cet infirme, ce vieillard, cette pouffiasse, dont je perdais rapidement les mots de passe, mais conservais les prestations dans un coin de DD, comme des éléments de mon œuvre, mosaïque que la postérité recomposerait après mon trépas, si ça valait le coup, ce qu’au moins j’aurais évité de revendiquer moi-même? Entre la Révélation et la prise en charge de Capucine, survivant à ma seule raison de vivre, je fus officiellement un cadavre en sursis; mais matériellement, la texture de mes jours n’avait guère changé, on aurait dit que je m’étais simplement donné campos de bouquiner et d’écrire des bêtises, en déléguant l’aval à des auditoires limités, pour, qui sait? reprendre élan et forces en vue d’une restauration de la postulation première? La vie, à tout prendre, était moins grisaille qu’avant, trouver des âmes-sœurs pour mes clampins de composition rejaillissait un peu sur leur créateur, et il n’est pas impossible que sous couleur de m’entretenir les doigts je sois revenu, avec la présente chronique, à l’entreprise reniée, en lui rognant quelque peu les univers’ailes.


Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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Mercredi 21 mars 2012 3 21 /03 /Mars /2012 05:00

     Encore une rencontre trop tardive, et de hasard, via les bacs de soldes : celle du Journal d’une femme en colère, d’Anna Stepanovna Politovskaïa, journaliste assassinée en 2006 par des tueurs à la solde de Ramzan Kadyrov (le tyran-voyou de la Tchétchénie) ou tout bonnement de son patron Poutine, alors qu’elle rentrait chez elle seule et à pied avec son filet à provisions… Pas à nos BHL et autres journaleux en or massif que ça risque d’arriver. Bien entendu, six ans après, on n’a pas mis la main sur les coupables : rendez-vous vers 2050 pour le fin mot de l’affaire. Le courage dont faisait preuve cette femme, à peu près seule à s’opposer à l’homme providentiel de la Russie, et à dénoncer sans désemparer les crimes commis en Tchétchénie, Ingouchie et autres lieux, me laisse pantois, d’autant qu’il est probable que ses articles étaient quasi sans impact sur l’opinion russe : à travers ces pages, ce peuple apparaît encore plus lâche, stupide, grégaire, soumis, atomisé que le français, ce qui n’est pas peu dire… mais ce n’est pas à moi, le plus craintif des hommes, de donner des leçons à des gens qui ont des raisons toutes fraîches de préférer une dictature au désordre, qui vivent pour la plupart dans une précarité terrifiante, et qui ont un peu plus à craindre que nous d’autorités assez éhontées apparemment pour faire commettre par le FSB (ex-KGB) de soi-disants attentats terroristes, et sanglants (vingt morts n’est pas un chiffre rare quand on fait sauter un immeuble) afin d’entretenir la haine anti-tchétchène; procédé utilisé aussi, selon Volkoff, en Bosnie contre les Serbes, ou en Algérie, où les égorgeurs islamiques sont souvent suspects d’être à la solde du gouvernement : la guerre de la désinformation ne recule devant rien, Hitler paraît bien petit garçon quand on voit certains “coups par la bande” qui l’auraient horrifié, et sont devenus si banals qu’Anna n’était pas encore froide lorsque ses ex-collègues ont émis comme hypothèse plausible que le commanditaire pourrait être non pas Kadyrov, mais ses adversaires, pour le faire accuser.

     La France n’est pas le Jardin d’Éden, ni notre “démocratie” un modèle; mais s’il y avait un Dieu, il faudrait le remercier tous les jours de ne pas vivre en Russie, où juges et journalistes sont à la botte du tsar, et ne s’en cachent qu’à peine, où les flics sont tous corrompus, où l’on risque sa peau rien que d’habiter une vieille maison dans un coin guetté par les promoteurs; car ils y fichent tout tranquillement le feu, carbonisant les habitants; après quoi la police obtient les aveux d’un déséquilibré qui roupillait à trente bornes de là… Toutes les iniquités sont permises dans cet affreux pays, quand on est du côté du manche, et je reste bouche bée qu’on puisse persister à témoigner, à dénoncer les saloperies du pouvoir en place sans céder au découragement; assurément je n’aurais pas tenu le coup, et me serais retiré sous ma tente, par lâcheté physique, mais surtout par crainte des blessures encourues par l’omnipotence fantasmatique : à l’évidence cette femme ne connaît pas plus ce sentiment-là que l’auri sacra fames qui gouverne tous ses compatriotes en place.

     Il y a des fois tout de même où je me demande si je suis si incapable d’admiration que ça, s’il ne suffit pas, simplement qu’un objet digne se présente, le problème étant qu’il y en ait si peu, et que ceux qu’on nous propose à notre dévotion soient si douteux, de par la pourriture des présentateurs, et la récompense que constitue la renommée pour l’être admirable. À quoi Anna n’échappe pas, puisqu’elle était connue du monde entier, et qu’il faut être un troglodyte décalé comme moi pour la découvrir six ans après sa mort. N’importe : il n’y a pas une fausse note dans ce journal, et je crois que ce que j’y révère le plus (et qui corrélativement emplit de honte le misérable nombriliste que je suis) ce n’est pas le courage, mais un altruisme si entier qu’elle n’a même pas conscience, semblerait-il, des risques qu’elle court*, ni de l’effet qu’elle fait au lecteur : si le narcissisme était le moteur secret de cette femme, on peut dire qu’il était bien caché, et je ne veux pas le savoir, puisqu’il n’en apparaît rien, et qu’elle a payé de sa vie de s’être dressée contre le pouvoir. Quelqu’un qui me domine de si haut, que puis-je faire de mieux que le citer? Un passage plutôt en demi-teinte : bien d’autres soulèvent plus d’indignation, et vous confrontent à votre impuissance…

     Le général Kazantsev envoie Iachine, avec 94 combattants, à l’assaut d’une colline, qu’ils prennent sans pertes : sur cette bonne nouvelle, le général va se coucher. Mais à 6h20, le groupe d’Iachine est attaqué, la position devient intenable, ils n’ont plus de munitions, et ne peuvent que décrocher. Le général se réveille à 8h40, et donne l’ordre de “tenir jusqu’au bout”, mais la communication est coupée. À 11h, voyant (de loin) les hommes descendre la colline en deux colonnes, il fait décoller deux avions pour les mitrailler. « Pourquoi? Tout simplement parce qu’il avait déjà transmis “en haut” que son plan avait été un succès et que les fédéraux tenaient la colline. » Les avions font une boucherie de ces malheureux, dès lors considérés comme des lâches, et Kazantsev comme un héros. Parmi eux, Alexandre Slesarenko, dont la mère obtient une “compensation” de 250000 roubles (environ 7300 euros), une somme importante dans ce pays, pour les prolos, s’entend, pas pour l’oligarchie qui a chaussé les pantoufles de l’ex-nomenk.

 

      J’ai décidé de rencontrer Nadejda Bouchmanova, la mère d’Alexandre. Je me suis rendue dans leur miséreux village, Zaretchnyï, dans le district Skopinski de la région de Riazan. Je voulais savoir ce qu’elle pensait de tout cela.

     Le chemin est long. C’est vraiment la campagne, la “zone de la faim”. Ceux qui habitent ici sont tous très pauvres. Voici leur logis, un appartement minuscule situé au rez-de-chaussée d’une maison délabrée. Nadejda est assise sur un vieux divan élimé, nous discutons… soudain, elle retire son bonnet tricoté bleu et je me rends compte qu’en plus de quelques autres bizarreries que j’ai remarquées – des lignes dessinées au crayon sur les arcades sourcilières et des lunettes sombres qui cachent des yeux sans cils –, elle est parfaitement chauve. Il n’y a pas le moindre cheveu sur sa tête, lisse comme un ballon de baudruche.

     « Touchez, me dit-elle en prenant ma main pour la poser sur son crâne. Il n’y a plus rien. Tout est mort. C’est ce qu’on appelle une alopécie totale aiguë. J’ai perdu tous mes cheveux. C’est arrivé dans les deux semaines qui ont suivi les funérailles d’Alexandre. Mes boucles tombaient par lambeaux. Mais j’étais dans un tel état que c’était le cadet de mes soucis, et je n’ai pas cherché à voir un docteur. À présent, je suis une invalide. La partie gauche de mon corps ne sent plus rien. Le matin, au réveil, je suis si faible que je ne parviens même pas à allumer la lumière. Et je marche à peine. »

     Je regarde des photos d’elle, prises avant la mort de son fils. J’y vois une beauté aux longs cheveux noirs et bouclés, au regard profond. [Précisons ici qu’Anna non seulement est dénuée de sex-appeal, mais qu’elle a les cheveux gris, alors qu’elle est morte à 48 ans : motif d’admiration subalterne, mais pas si futile qu’on pourrait penser : à l’évidence, elle se fiche complètement de son apparence.] Comment croire qu’il s’agit de la femme assise à côté de moi?

     « J’étais comme ça avant, explique-t-elle en jetant un regard étonné sur sa photo, comme si elle ne se reconnaissait pas. Depuis la disparition de Sacha, je ne me laisse plus photographier. Sacha était un garçon plein d’idéal. Il ne ressemblait pas à sa génération. Dans notre hameau, il y a beaucoup de parents qui économisent pendant des années et qui, quand leur fils est appelé à faire son service, versent tout cet argent à la section locale de l’armée pour qu’ils ne l’emmènent pas… Mais Sacha, lui, ne voulait pas que nous fassions comme nos voisins. Il a dit : “Je dois y aller.” Et il y est allé. »

     Les photos glissent de ses mains et tombent par terre. Nadejda ne s’en rend pas compte. Elle dit qu’elle n’arrive pas à accepter l’idée que Sacha a été tué par “les nôtres”. 

  « Est-ce que Kazantsev s’est intéressé à vous?

– Non, jamais.

– Vous n’avez jamais jamais reçu la moindre lettre? Aucune excuse?

– Non. Ils prennent nos enfants, et c’est tout. »

     Evgueni, le fils cadet de Nadejda, rentre de l’école. Cet adolescent est en conflit avec le monde qui l’entoure. Il adorait son frère aîné, mais maintenant que celui-ci est mort, il ne veut pas voir ses anciens amis : « Ils sont vivants, et Alexandre est mort. » Il faisait de la lutte à l’école, mais il a abandonné, car le cours était assuré par un vétéran de la guerre de Tchétchénie : « Il est vivant, et Alexandre est mort. »

     J’accompagne Nadejda au cimetière de Zaratchensk où son fils est enterré. Ce petit cimetière de campagne est ouvert à tous les vents. Des bourrasques arrivent de partout. Nous frissonnons. La tombe d’Alexandre est encore plus modeste que les autres, pourtant pas bien fastueuses. Le “monument” à sa mémoire a été payé par les troupes de l’Intérieur : c’est une simple plaque, dont quelques lettres ont déjà été effacées par les intempéries.

     « Et qu’adviendra-t-il de la plaque et de la tombe quand je ne serai plus là? », lâche Nadejda. Elle n’a que quarante-cinq ans, mais il faut voir sa carte d’identité pour le croire. « Personne ne se préoccupe de notre sort. Les autorités ne s’intéressent qu’à nos enfants, pour prendre leurs vies. Vous voyez cette tombe, un peu plus loin? C’est celle d’un garçon qui était dans la même classe que mon Alexandre. Vitali Koliadine. Né en 1980, lui aussi. Il s’est retrouvé en Tchétchénie, et il en est revenu vivant, lui. Vivant, mais fou. Il a fini par mourir, peu après son retour. Ses parents voulaient l’enterrer à côté d’Alexandre, car ils avaient eu des destins très similaires, mais l’emplacement avait déjà été pris. »

     Nadejda estime qu’avec la mort de son fils sa vie a été détruite. Elle vit seule, dans son propre monde, et ne sort que très rarement de chez elle. Nos autorités, civiles comme militaires, n’ont que faire du sort misérable de la mère d’un soldat tué au combat. Alors elle reste à la maison et regarde la télévision. Elle y voit le général Kazantsev recevoir récompense sur récompense pour ses “succès” en Tchétchénie…

     Elle m’emmène à l’école que fréquentait Alexandre : l’école Maxime Gorki du village de Zaretchnyï. Nous traversons le gymnase. Au fond, à droite, une porte mène au mémorial local. Chez nous, chaque hameau ou presque possède le sien : leur dénomination officielle est “Musée de la gloire acquise au combat”… Mais celui-ci, à la différence de la plupart de ces lieux pompeux, est un endroit sincère. Sur les murs, je vois les portraits des instituteurs et des élèves de cette école qui ont participé à la Seconde Guerre mondiale. Voici les “Afghans”. Et enfin les “Tchétchènes”. Au cours des deux guerres tchétchènes, cinq écoliers de Zaretchnyï ont été mobilisés. Trois dans la première guerre. Ils ont tous survécu. Et deux dans la deuxième. Alexandre et Vitali, qui est devenu fou et qui est mort, lui aussi.

     Je lis la légende qui accompagne le portrait de Sacha :

     « SLESARENKO, ALEXANDRE. Diplômé de l’école en 1996. Appelé à l’armée le 16.06.1998. Pendant son service, il a tenu un journal dans lequel il notait toutes les brimades dont il a été la victime… S’est retrouvé encerclé… A été décoré, à titre posthume, de la médaille du Courage… »

  « Où est cette médaille, Nadejda? Vous ne me l’avez pas montrée…

– Evgueni l’a cachée, pour qu’elle ne me tombe pas sous les yeux.

– Et le journal?

– Pareil. Pour que je ne le lise pas et que je ne devienne pas folle. »

     « Pour nous, cet endroit est très important, m’explique Irina Vinogradova, institutrice à l’école et guide bénévole au musée. Vous n’imaginez pas à quel point il est essentiel pour nous de ne pas mentir à nos enfants, de leur dire la vérité sur la guerre… »

     Nadejda est épuisée, elle a fait des efforts terribles pour venir à l’école de Sacha. Nous devons partir.

     « Longtemps, je me suis demandé comment vivre à présent, m’explique-t-elle pour conclure. Et voilà ce que j’ai compris : je ne pourrai jamais accepter le fait que mon fils a été sacrifié aux ambitions d’un général. Jamais. »

 

     Plus qu’un zeste d’instrumentalisation, d’accord. Mais l’intérêt n’a rien de personnel. Du pathos? Peut-être, mais discret. Bien sûr, dans un roman à faire pleurer Margot, cette mère serait trop hébétée pour accuser, elle ne serait pas consciente de sa propre destruction, n’attirerait pas elle-même l’attention sur son crâne chauve et son oubli du toubib. Mais là, c’est la vie, même si elle est un peu arrangée, et l’alopécie totale n’est pas à classer dans les somatisations théâtrales. J’ai entendu quelques vieillards attribuer leur chef chenu à un chagrin, mais les cheveux qui blanchissent en une nuit, pour ce que j’en sais, relèvent du mythe. Et chez la journaliste, l’oubli de soi est total. Le sujet, c’est l’autre, et rien que l’autre, voilà devant quoi je me prosterne – sans me prendre pour l’autre en question, bien au contraire ma honte est double : d’une part, d’être là à gorger toute oreille venante de mes pets en travers, et de mes To be or not to be, alors que je me porte bien, bois frais, et que dans certaines contrées presque tous m’ont distancé sur le chemin du malheur; et de l’autre, à l’idée que dans mon quartier, dans ma tour, à ma porte, il y a peut-être des souffrances similaires, qu’il serait en mon pouvoir d’atténuer, si seulement je savais les voir sans qu’un autre, un humain à part entière, me les mitonne au préalable.

 

* En fait, elle en a parfaitement conscience, et ne crâne pas le moins du monde, mais ce n’est pas son sujet. On ne trouve mention de sa peur individuelle, sans trace de frime, que le 29 août (2004), suite à une interview de Kadyrov, dans son repaire :

     Finalement, Ramzan ordonne de me ramener à Grozny.

     Moussa, un ancien combattant indépendantiste, ainsi que deux gardes sont chargés de m’accompagner. Nous nous installons dans leur voiture. Je me dis que cette nuit, sur cette route sinistre pleine de postes de contrôle, ils vont sans doute me tuer. Mais non. Moussa semble avoir longtemps attendu de ne plus être à proximité de Ramzan pour parler à cœur ouvert. Quand il commence à me raconter l’histoire de sa vie, je comprends qu’il ne me tuera pas. Il veut que je raconte son destin au monde entier. Je vais vivre. Mais je ne peux pas m’empêcher de pleurer. De peur et de dégoût. « Ne pleure pas! Tu es forte! » finit-il par me dire.

     Quant à la conclusion, elle s’intitule « Ai-je peur? » mais ne parle que de l’avenir du pays : « Peut-être ne serai-je plus de ce monde [en 2016] mais il ne m’est pas indifférent de savoir comment vivront mes enfants et mes petits-enfants. » Bien sûr, si c’était signé Poutine, Hollande ou Sarkozy, je n’en croirais pas un mot.

Par Narcipat - Publié dans : Anecdotiquotidien - Communauté : névrose
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Mardi 20 mars 2012 2 20 /03 /Mars /2012 04:44

     Une digression sur le style de rapports humains que favorise Internet me retiendrait trop longtemps et manquerait d’à-propos comme d’aménité. Quand je n’en pouvais plus de solitude, j’ouvrais un nouveau blog, faisais la tournée des confrères, déposais des comm’, recevais en retour quelques visites, qui se muaient parfois en lectorat fidèle – pour quelques semaines, car je n’avais pas de ressources suffisantes pour faire la pute plus longtemps, et ne tardais pas à m’indigner, quand les fonds étaient bas, de leur bêtise, de leur incompréhension, de leur profonde indifférence à mon égard, et du ton de supériorité qu’ils adoptaient si naturellement – quand ils daignaient décocher un avis, ce qui était rare en tout temps, et rarissime si je ne faisais pas les premiers pas. S’ils voulaient bien dire leur mot dans un débat, ma littérature, en revanche les mettait en fuite, et au populo qui m’arrivait de Google, une page en général suffisait, disons plutôt trois lignes : je les prenais en grippe, les engueulais à la cantonade, fermais les écoutilles, et me remettais en plongée pour six mois ou un an. Nul jamais sans doute ne parut moins fait pour vivre en ermite qu’un histrion comme moi, qui puise sa vie dans l’œil d’autrui, et qui n’existe qu’à peine lorsqu’il n’est pas en représentation; mais dans les oppositions apparentes gisent souvent des causes cachées, et il se pourrait qu’une fraction non négligeable des solitaires, sinon tous, aient choisi la sécession non par indifférence, mais au contraire pour se protéger des blessures que le premier singe venu peut infliger à leur émotivité pathologique : quand il suffit d’un jappement ou d’un regard de dédain pour vous endeuiller la semaine, la fréquentation des hommes vous expose à perdre un temps fou en vaines angoisses, en scrupules absurdes, et c’est tout juste si vous parvenez, en un jour absolument vide, à abattre la tâche dont un moins sensible ou mieux cuirassé se débarrasserait en une heure. La solitude signifiait pour moi avant tout le repos nécessaire à un minimum de production, c’est-à-dire à contrôler de mon mieux l’irréprochable facette de mots par laquelle seule je comptais me montrer – et qui, par une contradiction étrange, était sans doute ce qui, de moi, déplaisait le plus, ma prose et mes quelques vers semblant voués au négatif : mes mains étaient caressantes, à la rigueur les paroles, qui s’envolent, pouvaient se laisser aller à la gentillesse; mais l’écrit, lui, était sacré, et ne faisait guère de différence entre vérité et agression. Du reste, avais-je vraiment choisi la solitude? En larguant le travail salarié, j’avais seulement rompu avec une forme de socialisation obligatoire, que rien n’était venu remplacer – ce qui faisait mon affaire au jour le jour, mais à condition que ce quotidien ne m’apparût pas définitif.

     Inutile de se répandre en conjectures sur ce qui serait advenu si avait débarqué sur un de mes blogs un gus intelligent, qui m’aurait fait observer que je n’écrivais pas trop mal, et qu’il y avait quelques épis à glaner dans mes champs, mais pas au point de faire une iniquité majeure de l’indifférence dans laquelle je végétais; qui m’aurait exhorté à profiter de la vie, au lieu de piocher le tunnel d’une monomanie, et peut-être expliqué que lorsqu’on ne jouit pas soi-même, faire jouir les autres est mal aventuré; bref, qui m’aurait accordé dans son estime non un trône, mais un strapontin, et aurait manifesté assez de sagacité pour donner de la valeur à cet humble siège : je n’étais pas dingo, et voyais clairement que ma littérature faisait bâiller quiconque en avalait sa gorgée; mais quoi : l’échantillonnage était trop réduit, trop niais, trop omphalique; et auraient-ils été des foultitudes à me conspuer en chœur, sans doute ne m’en serais que plus renfoncé dans le déni et le refus de leur déni et de leur refus.

     Quant au jugement que je portais moi-même sur mes scribouillages, il était, je l’ai répété, tributaire de l’attente : quand je m’étais fourré en tête qu’une page était scintillante, presque immanquablement elle en devenait terne; mais relue comme terne, elle se remettait à briller, de sorte qu’au lieu de l’ataraxie, c’est une nouvelle version des montagnes russes que j’avais trouvée dans ma cabane. Cela dit, depuis que je disposais, en principe, de tout le temps de faire mes preuves, l’excuse commode des obligations sociales m’ayant été arrachée, le mouvement, quoiqu’ondulatoire, suivait une ligne descendante. Adepte des simplifications et d’une sorte de mysticisme, j’ai tendance à regrouper en une secousse sismique la “révélation” de ma nullité, mais c’est pas à pas que j’ai dû constater la pauvreté de mes images, la misère de mes traits d’esprit, les tours récurrents d’une syntaxe étriquée, l’affreuse routine d’un style cousu d’expressions toutes faites… en arrêt devant un mot de Wilde, une hyperbole, une métaphore comme en déverse à pleine page San-Antonio ou le moindre romancier américain, je revenais avec une horreur hébétée à mes blagues pas drôles, à mes sempiternels jardins, envols et appareillages, dans lesquels je ne faisais que fuir une pensée rigoureuse, et la protéger vasouillarde; j’y passerai le temps qu’il faudra, mais… mais rien : je pouvais bien fixer la fenêtre, les murs, les objets qui couvraient ma table, il n’en décantait d’analogies qu’absurdes ou banales; pris d’une fièvre réformatrice, je décidais de diviser au moins par quatre les formules assurantes qui émaillaient si naturellement mon discours (« le plaisant, le vrai, l’étrange, etc, c’est que ») où elles prenaient la place de l’approbation d’autrui, et ne réussissais qu’à figer la sauce; chaque imparfait du subjonctif, chaque tour un peu soutenu était certes évidé et subverti par l’ironie, mais en secret, à mes seuls yeux, et en quoi différait donc le résultat d’un discours académique ininterrompu? Ce qui me parut peu à peu le fond de l’affaire, c’est que je n’avais pas de langage propre, pas de “petite musique”, que je squattais les mots des autres pour me traiter moi-même en sujet – c’est-à-dire en objet. En écrivant, je visais à un aval qui me donnât l’être, et, incapable d’opérer un détour, une transposition, de “sublimer” comme un véritable artiste, je supposais, dans mon texte même, cet aval obtenu, et me donnais un être fallacieux, par l’entremise d’une plume étrangère, me fermant ipso facto toute reconnaissance authentique. Oh, bien sûr, je me chiais dessus! Mais c’est s’encenser en creux. Oh, bien sûr, je m’y essayais, au détour! Mais mes histoires ne prenaient pas vie, mes personnages restaient exsangues, des pantins qui m’assommaient moi-même, et chaque occasion de m’évader dans la théorie était une goulée d’ozone – à condition de ne l’aborder qu’au hasard et par raccroc : j’avais trop peur des huées que m’aurait values la prétention de savoir. Car tout cela pouvait se déchiffrer, plus simplement, comme un délire mégalomaniaque qui aurait fui la confrontation au réel, et mon peu de goût pour la fiction narrative trouvait là une explication simple : d’abord, faute de connaissance des autres, j’étais incapable d’évaluer une vraisemblance; donc je n’étais guidé, dans le choix des péripéties, que par deux cornacs durs à accorder : le besoin d’étonner, et celui d’être aussi banal que possible, puisqu’à cela se réduisait pour moi d’être crédible. Quant à enfourcher l’imagination pure vers les cimes du conte de fées, il n’en était simplement pas question, je ne supportais même pas la lecture de ces livres-là, Perrault et Tolkien me tombaient des mains.

     Je me l’étais répété des milliers de fois, c’était pour moi, depuis L’ami Pompignan, comme un article de dogme, que ma vocation” n’était née d’aucun talent, mais du besoin désespéré d’interjeter appel d’un verdict d’anéantissement, d’un originel « Tu ne vaux rien ». Mais je m’étais évertué à rétorquer à l’absence de dons (donc d’héritage! c’était aussi une pierre dans le jardin paternel) une théorie de la persévérance et/ou de la liberté. Or il fallait bien constater avec le temps que la persévérance se heurtait à un mur, que la liberté n’était pas descendue m’irriguer la cervelle et les mains, que tout se passait au contraire comme si j’avais épuisé mes maigres réserves : je ne faisais plus que ressasser, en une langue toujours plus compassée, et le découragement se lisait à livre ouvert aussi bien dans mes réticences à me mettre au boulot le matin, la recherche effrénée de choses à faire pour retarder cette épreuve, que dans une propension croissante à l’inachèvement. Je ne me sentais pas appelé, nul n’attendait rien de moi, c’était la donnée de base, à quoi j’avais répondu par la foi en un public non encore advenu. Seulement, chaque point final forait son trou dans la barcasse : comment cesser de croire aux tentatives précédentes sans que les suivantes n’en gardent la plaie au flanc, surtout quand on se convainc peu à peu qu’on épuise un gisement fourni par la vie, et que rien d’autre que la vie ne saurait renouveler? Comment voir l’avenir en bleu quand il vous semble descendre une marche à chaque nouvel essai? Essayer certes est le seul moyen de réussir, comme prendre un billet de gagner à la loterie; mais ça ne signifie pas, il s’en faut, que tous les billets soient gagnants, que tous ceux qui essaient réussissent, et en extériorité, qu’on s’en réjouisse ou s’en désole, on n’a pas de mal, tout en brandissant bien haut le drapeau d’une perfectibilité de principe, à aligner un grouillement de grouillots qui, soit, peuvent se dépasser, mais n’arriveront jamais assez haut pour captiver ou éclairer les autres.

     Il n’est pas facile de se voir soi-même comme l’un d’eux, surtout quand vous avez brûlé vos vaisseaux, et que, du fait de l’âge, qui vous ferme l’amour, l’aventure et le recyclage, il ne se présente plus d’alternative au Grand Œuvre que la mort.  On a eu beau s’astreindre à pousser pour tous l’Hymne au Potentiel, d’instinct et presque inconsciemment, on a toujours excepté son cas. Ce torchon que je venais de commettre, assurément, et pas mal des précédents… ces rimes forcées, cette histoire banale et incohérente, ces réflexions emberlificotées, ces cris d’ignorance… oui, mais c’était moi, à la limite, les choses les plus ratées, je les récupérais à la manière universitaire, comme un document sur l’individu d’exception que je ne manquerais pas de devenir, puisque je l’étais déjà, dans l’immémoriale intimité du vouloir-être. On se dit, en découvrant les affligeants poétaillons d’Internet : « C’est pas possib’! Ils peuvent donc pas comparer? Avec X, avec Y, avec les vrais? » Mais non, ils ne peuvent pas, quand bien même ils ne seraient ni stupides ni ignares : l’ego jouit d’un statut spécial, et mon sonnet bancal, ma croûte crapoteuse, mes photos de vacances sont hors-concours de naissance. Du reste, toute évaluation esthétique étant infectée de narcissisme – me touche c’en quoi je me reconnais, ce que, crois-je, j’aurais pu créer, ou du moins qu’en quelque façon je m’approprie – il n’y a pas à s’étonner qu’on ait tant de mal à faire la différence entre son œuvre et le beau. L’illusion des autres, on la relève au premier coup d’œil, et sans trop se piquer d’équité : un de moins, c’est tout bon. Qu’on ait épousé soi-même une chimère semblable, on en étudie posément l’hypothèse, mais elle reste une vue de l’esprit, et de fait, c’est une véritable révolution qui s’est opérée en moi, la nuit de lune où je suis resté des heures hébété à fixer mon écran, foudroyé par l’évidence d’être “nul”, ou plutôt médiocre comme un autre. En vain récapitulerais-je les observations, les arguments qui m’assaillirent alors : absolument rien n’était neuf, mais tout avait changé de gueule, parce qu’à l’improviste je m’étais vu de l’extérieur, distancié de mon délire, à tel point que même en écrire l’histoire, le procédé de raccroc auquel je sacrifie en ce moment, ne m’arrachait qu’un sourire jaune et las. Si exaspérant qu’il fût d’avoir mis un demi-siècle à m’en aviser, je m’étais leurré, en traînant jusque là un rêve de grandeur fort petit (puisque focalisé sur ma valeur) dont on se dévêt d’ordinaire à l’adolescence – à moins toutefois qu’on ne s’entoure de suffisamment d’empêchements (les incarnés étant les plus commodes) pour pouvoir le mettre, sotto voce, à l’irréel du passé : « Sans gosses à nourrir, que n’aurais-je pu?… »

Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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Lundi 19 mars 2012 1 19 /03 /Mars /2012 03:43

     Mon acharnement sur ce pauvre bouquin pose problème : j’en lis un par jour en moyenne, et la plupart sont d’une insignifiance sans appel : pourquoi aller choisir un de ceux-là pour gaspiller plus de temps à lui tailler un costard que je n’en ai mis à le lire? Est-ce la cause des mâles que j’enfourche? De ce tas de pignoufs agressifs et autosatisfaits? Sûrement pas : je ne me sens pas plus mec que français, leur commerce n’est pour moi qu’un pis-aller, et je ne saurais qu’applaudir à la prise du pouvoir par les femmes, si elles ne se faisaient au préalable masculines pour le conquérir, ou, mieux dire, si le pouvoir n’était pas pourri par essence. Ce qui me turlupine, dans le crypto-pamphlet hirigoyenneux, c’est sa bêtise, c’est le forcement des traits caractéristique du féminisme, le parti-pris polémique si mal dissimulé derrière les protestations d’impartialité : comme personne ne se reconnaît dans ces caricatures, qui donc pourraient-elles guérir? Pendant ce temps, nos défauts réels demeurent intouchés et inchangés : il se peut que je sois macho, menteur, geignard, mesquin, que j’aie toujours eu tous les torts, mais pas comme ça, pas à un niveau aussi bas! La phallophobie stupide ne peut que conforter l’illusion phallocratique. Je ne supporte plus qu’on me pompe l’air avec ces éternelles disparités de rémunérations, en oubliant l’immense flot de fric qui, aussi bien dans le mariage que la prostitution, rémunère les prestations sexuelles, et qui va à presque 100% dans le sens H –> F, en comparant toujours combien on gagne, et jamais combien on dépense : les margoulins ne s’y trompent pas, eux qui, à peine ai-je décroché, demandent tous Mme Narcipat. Je ne supporte plus qu'on me récite le couplet comme quoi “à talent égal” il est plus dur pour une femme de “percer” en art ou littérature, alors que c'est l'inverse. Je ne supporte plus que la moindre criaillerie féminine soit avalisée comme grief sérieux, puisque, n’est-ce pas, elle témoigne d’une souffrance, et les plus justes récriminations des hommes traitées en symptômes de leur perversion. Qu’on n’aille pas imaginer que ça me révolte davantage sous la plume d’une femme! Elle fait son boulot et défend son bifteck; ce qui m’écœure le plus, c’est que les hommes adoptent le même discours, dans un but évident de flatterie draguatoire.

     Et puis quoi? Il est tout de même agaçant qu’une vieille dame peut-être entamée déjà par Alzheimer, qui en tout cas n’a strictement rien à dire de nouveau, qui ne cherche même pas la vérité, mais s’abandonne à un radotage nostalgique, vende, du seul fait qu’elle a un nom, des milliers de palettes (après tout, je l’ai achetée moi-même) d’un resucée insipide, alors que moi qui en dis plus, et, aux chiottes la fausse modestie, du plus intelligent, en trois articles, je végète dans la plus épaisse obscurité. Phénomène courant : nombre de best-sellers ne sont que magnorum nominum umbrae; le meilleur bouquin d’Houellebecq, et de beaucoup, est son premier, Extension du domaine de la lutte, et il n’y avait déjà pas à s’agenouiller devant; jamais un Eco inconnu n’aurait réussi à placer des rossignols exténués comme Baudolino ou Le cimetière de Prague. De plus en plus l’âge de la notoriété coïncide avec celui du gâtisme, ou à tout le moins d’un irrémédiable épuisement des stocks, et des poussahs vidés occupent toute la place au soleil, pendant que le sang neuf agonise dans son cercueil. J’ai lieu certes de douter très fort d’avoir perso quoi que ce soit à enseigner aux masses, mais ce doute taraudant ne fait qu’exacerber une incontestable envie à l’encontre des profiteurs de l’édition, par quoi s’explique une hargne que je ne conteste pas : toute ma prétention, c’est de ne pas manquer à l’équité.

     Mais est-ce seulement en tant que producteur-rival, ou aussi en tant qu’usager, que je me sens offusqué et insulté par un bouquin censément consacré à la solitude, et qui ne traite que du couple? Je n’exigeais pas que le cas d’un robinson urbain dans mon genre fût pris en compte, encore que dans ma tranche d’âge je ne le croie pas si exceptionnel; mais les vieux bonshommes qui sont, non pas “dans leur tête”, mais absolument et effectivement seuls 23h59 sur 24, bien évidemment ne consultent pas, et si d’aventure ils le faisaient, ce ne serait pas cette psy-là, du moins pas deux fois! Pour elle, la solitude consiste à l’évidence à se passer de compagnon à domicile, ou même à en avoir un, avec lequel l’échange n’est pas satisfaisant. Et celle qu’elle loue à longueur du peu de pages où elle en papote, ce n’est pas la solitude d’une vie, mais d’une soirée, qu’il n’est pas mauvais, de temps en temps, qui donc en doute, de passer à lire un bon livre ou à se reprendre plutôt qu’à s’assourdir en boîte. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas contre un regard pathologifiant que je m’insurge ici, je dirais presque : au contraire! p. 188 :

    « Pour avoir une certaine estime de soi, il faut avoir le sentiment que l’on peut être aimé pour soi-même et non uniquement en fonction des rapports d’intimité. Quiconque n’existe pas par lui-même souffrira plus de la solitude et de l’isolement, car cela le confrontera à son vide intérieur. Accepter la solitude, c’est cesser de dépendre du regard de l’autre et assumer la responsabilité de ce que l’on est, savoir ce que l’on vaut par soi-même, compter sur soi et non sur les autres. Montaigne recommandait déjà de se déprendre de l’appropriation des autres : « Faisons que notre contentement dépende de nous, déprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui, gagnons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls et y vivre à notre aise. » Ce que confirmait Rousseau : « Tout attachement est un signe d’insuffisance : si chacun de nous n’avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s’unir à eux. »

     Savoir être seul permet de s’affirmer, de se plaire suffisamment pour ne plus être dépendant de l’autre et de son jugement; ne plus se préoccuper de ce qu’il pense et, au lieu de le percevoir comme un rival, le considérer comme un compagnon de voyage. Pour avoir une relation riche et épanouissante avec un partenaire, il importe donc de garder une distance suffisante, de ne pas être dans la fusion. Personne ne peut vivre, aimer ou souffrir à notre place. Tout au plus pouvons-nous soutenir l’autre, compatir à sa souffrance. Respecter l’autre, c’est respecter son identité et son territoire psychique. » Comment mieux montrer que cette femme est incapable de penser la solitude, nouvelle ou ancienne? Elle essaie d’en parler, et ne décolle pas du couple : le prétendu solitaire a un partenaire. Et la caution de Montaigne et de Rousseau, tous deux maqués, ne passant pas un jour entier hors du commerce des hommes, n’est pas des plus solides ici, où on les dirait aussi superficiels que celle qui les cite. Le problème, ô J.J., tes ex-amis te l’ont assez répété, c’est que l’érémitisme (surtout quand il se borne à des aspirations douteuses) n’implique pas le détachement, et qu’il faudrait au moins examiner (comme le fait Proust) s’il n’est pas induit par un excessif attachement à l’opinion du “public”, qu’on préfère fuir, par peur de n’en être pas adulé. À quelqu’un qui plaignait le Citoyen de Genève d’être forcé à décamper de partout : « Ne le plaignez pas trop, répliqua Saint-Lambert, il voyage avec sa maîtresse, la Réputation. » Si Saint-Lambert avait logé un peu de cette perspicacité dans ses vers, peut-être lirait-on encore Les saisons! En extériorité, qui donc pourrait paraître plus autonome que mézigue, cloîtré dans mon clapier, sans interlocuteur que ceux que je m’invente, sans télé, sans autres, et ne lisant, dirait-on, que pour critiquer? Je pourrais me lover là-dedans, m’en bétonner l’estime de soi ou le self grandiose; or non seulement mon vide et ma dépendance ne font aucun doute, mais ce que j’espérais trouver dans ce bouquin (et quelques autres dont je n’ai pas parlé, et qui sont aussi piteux : on dirait que personne n’a rien à dégoiser de sagace sur le sujet) c’est une tentative d’élucidation du rapport entre dépendance et solitude; d’élucidation divergente, s’entend, puisqu’à mes yeux il n’a rien de bien sorcier de dénoncer cette soi-disant suffisance à soi-même comme un fruit de l’excès de dépendance, donc de la terreur d’être anéanti par un rejet.

     Non seulement donc le partenaire est incontournable, mais il le faut de chair, autrement il est faux : p. 116 :

     « Le virtuel rassure parce qu’il donne l’illusion d’une relation, mais il isole également, car il ne laisse plus d’espace-temps pour les relations de la vraie vie. Le virtuel, c’est ce qui peut nous consoler des souffrances du réel. Mais il s’agit d’un leurre, car, sur les sites de rencontres, l’autre n’existe pas en tant que tel. Il n’est qu’une chimère, un fantasme que l’on crée de toutes pièces. C’est ce que décrit la romancière espagnole Lucia Etxebarria dans son roman, Aime-moi, por favor :

     Dans le monde virtuel, j’avais une relation avec une entité incorporelle, inodore, insipide et même incolore (une entité en noir et blanc – écran et caractère –, car depuis le début j’avais refusé d’échanger des photos afin de stimuler l’imagination). Ses messages – quotidiens – avaient beau être amusants, inspirés, intelligents, je ne pouvais absolument pas, faute de savoir combien de temps il passait à les écrire, être certaine que mon correspondant était dans la vie réelle aussi amusant, inspiré, intelligent que je ne l’imaginais : peut-être ne s’agissait-il pas de messages spontanés, mais simplement de rédactions quotidiennes d’un apprenti-séducteur qui faisait de laborieux efforts. »

     Pour Hirigoyen, on subodore que si l’autre n’est que chimère et fantasme qu’on crée de toutes pièces, c’est simplement qu’elle parle sans savoir, que ce type de relation n’est pas de son temps, et qu’elle ne cherche ou ne parvient pas à s’adapter. Etxebarria est moins bouchée, et je ne nie pas qu’en peaufinant des heures, on ne puisse considérablement améliorer un premier jet; en tout cas, je m’y emploie de mon mieux, quand la correspondante me tient à cœur, et il est rarissime que j’en aie pour mes sueurs, ce qui m’énerve. Cela dit, le travail est souvent contre-productif, et ne métamorphose en aucun cas un ignare en érudit, ou un sot en verveux. Surtout, ne peut-on appliquer ces interrogations à la littérature? Je ne connais aucun roman de cette dame; mais il n’aurait pas le sens commun de les rejeter sous prétexte qu’elle y a passé trop de temps! Puisqu’elle, ou, disons, sa narratrice, a refusé les photos, donc la rencontre (nécessairement décevante quand on s’est mis en tête une binette imaginaire) et que le vis-à-vis est définitivement en noir et blanc, en quoi peut-il donc lui importer qu’il peine plus ou moins sur sa prose? En principe, il n’est qu’elle, et ça ne l’empêche nullement d’être autre, avec les surprises que ça comporte. Un autre qui devrait convenir pleinement à qui prône l’asexualité! Seulement voilà, l’enfermement dans la correspondance pourrait bien être aussi fallacieux que la limitation à l’amitié, et la quête des âmes ne renvoyer, chez tous et toutes, consciemment ou non, qu’à celle des corps, comme me le répète Averell. L’intérêt d’une sublimation dans l’échange épistolaire est évident, quand votre corps est devenu (ou fut toujours) votre pire représentant, mais il n’est pas dit qu’elle puisse pour autant pleinement satisfaire, et qu’on ne garde pas chevillé à la zone sud l’espoir de câlins charnels, même si l’on persiste à penser comme moi qu’ils sont essentiellement signe de totale acceptation. Chose certaine, il m’est inconcevable de tomber amoureux d’une correspondante sans visage, écrivît-elle comme Colette, Sévigné ou Delaunay.

     Je crois que ce qui m’exaspère le plus chez Hirigoyen, ce n’est pas la partialité, ni même la bêtise, mais la prétention omniprésente à nous donner des leçons de vie, du haut de sa stature de naine, et des leçons, voilà l’oppression, auxquelles je ne puis répondre que par des griffonnages marginaux rageurs ou un article dont les lecteurs se compteront sur les doigts d’un pied. Une de celles auxquelles elle revient sans cesse, un pilier de son credo, c’est que le vrai amour nécessite une distance. p. 59, « Beaucoup [d’hommes, est-il besoin de le préciser?] ne connaissent pas la bonne distance qui permet une relation saine, et recherchent la fusion. Craignant d’être abandonnés, ils établissent une relation où les deux ne font qu’un, sans espace pour respirer, sans position de recul. » idem en 188 (voir plus haut) ou en 195 : « La dose de solitude nécessaire est propre à chacun. Que l’on vive seul, en couple ou en famille, il est important de se donner – et de donner à l’autre – des moments et des lieux de solitude, car aimer l’autre, c’est accepter sa part d’inaccessible. » Bref, c’est un compagnon de voyage, en aucun cas un alter ego. Je n’ai garde de discuter le confort et la convivialité de la relation tiédasse passim préconisée, qu’on baptise parfois de la formule “amour conjugal” (un oxymore à mes yeux!) et qui permet des enrichissements tels que ceux qu’évoque la p. 147 : « une attitude moins fermée sur soi-même peut permettre de renforcer le lien autour de valeurs partagées ou de la mise en commun d’activités ou de projets. Le couple, c’est aussi l’habitude et le confort d’être avec quelqu’un, dormir avec un corps, éprouver sa chaleur. Ce n’est pas rien, cela peut donner de l’élan pour la journée. Comme disait Léo Ferré, ce sont les mots des pauvres gens : “Tu as bien dormi?” » Pas rien, peut-être, mais pas grand-chose non plus, et si c’est à ce modèle de « relation riche et épanouissante » qu’il faut sacrifier le fantasme de construction d’un ego duel, merci pour moi, j’irai mieux sans. Je sens bien qu’on touche là au cœur de ma déficience,  c’est-à-dire au refus, voire à la forclusion, de l’altérité, mais enfin, appeler amour ce quiet côtoiement de deux monades, cet échange de bons procédés, ces lits communs et parties de pétanque, ça me reste en travers, et fleure la manœuvre visant à détrôner la passion au profit de la popote, pour la raison qu’on sait n’être pas ou plus susceptible de susciter la première, ou, tout simplement, qu’on s’est enfoncé dans la routine du mariage, et qu’on veut la placer en haut du podium : Anne était là-dessus d’une éloquence à crier Coué. Désolé, mais l’amour m’est inconcevable sans tentative de dépassement de l’altérité. Il ne consiste pas à respecter la différence et le jardin secret d’une anorexique, d’une dyspareuniaque, d’une snob, d’un inhibé, d’un facho, d’un kleptomane ou d’un avare! Je suis tout à fait conscient des risques d’oppression, de rupture, de déception et de satiété que comporte le duel-fusionnel, et du fait qu’ayant passé le temps d’aimer (parce que celui d’être aimé) il m’est un peu facile de nous la jouer absolu ou rien, en disqualifiant la popote des autres. Mais enfin quiconque a reçu dans sa vie une flé-flèche de Cupidon sait au moins, même s’il se garde de la sacraliser, que l’amour est autre chose que le compagnonnage, qu’il implique la possessivité, et je doute qu’il en soit des brassées, même n’ignorant rien des angoisses et des déboires dont est tramée une grande passion, pour ne pas la préférer, si elle se profile, à ces petits bricolages mesquins que la bonne distance.

     Quant à savoir si le vice constitutif de l’amour dont je me fais le chantre ne serait pas son narcissisme, ce n’est pas chez Hirigoyen que je trouverai des réponses, puisque ce concept semble chez elle encore plus flou que les autres :

     p. 17 : « Quelques-uns de ceux qui craignent la solitude se sentent coupables d’être seuls. C’est comme si leur situation était le résultat d’une faute : “ Je suis seul parce que je ne suis pas ce qu’il faut être, parce que les autres ne me supportent pas.” Et quand ces personnes consultent, le danger – j’y reviendrai – est que beaucoup de psychothérapeutes actuels, au lieu de les aider à aimer leur solitude et à l’enrichir, leur proposent des techniques pour augmenter leur narcissisme : ils les amènent à se fuir dans de multiples rencontres, plutôt que d’apprendre à s’accepter et à s’aimer. » Allez comprendre quelque chose à ce magma. Étrange narcissisme, qui consisterait à se fuir dans des rencontres, et qui se résorberait quand on apprend à s’aimer et à s’accepter dans la solitude. En somme, si je parvenais à renforcer l’estime de soi, en me passant de support, j’irais vers la guérison sans sortir de mon clapier? Vous n’y êtes pas : p. 134 : « Quelles que soient les méthodes de ces conseillers, leurs recommandations consistent à augmenter l’“estime de soi” et à diminuer la dépendance à l’égard des autres. Ce qui revient à préconiser encore plus de narcissisme et encore moins d’engagement. C’est un pas de plus dans la guerre des ego. » Si l’on relève une contradiction avec les préceptes de la p. 188, (voir supra) c’est sans doute qu’on n’a rien compris à quelque différence subtile entre “ne plus être dépendant” et “diminuer la dépendance”. En tout cas, quoi qu’elle entende par là, l’estime de soi va dans le sens du narcissisme, loin de le combattre : confirmation en 185 : « À travers ces méthodes rapides, on apprend à s’aimer suffisamment soi-même pour n’avoir plus besoin des autres, même si, pour s’estimer, on a quand même besoin du regard approbateur de l’autre.

     Partout, on nous parle d’estime de soi. Mais, fasciné par son propre corps, l’homme est confronté à sa propre impuissance. Pourtant, un vrai travail thérapeutique devrait nous amener à nous accepter simplement comme des humains imparfaits et fragiles, à admettre que nous ne sommes pas des surhommes. […] Il faut accepter que nous ne sommes que des individus “moyens” et que l’important est d’abord de travailler à devenir quelqu’un de “bien”. » Si l’on est minable et inutile, si personne ne veut de nous et ne nous demande rien, on suppose alors que la guérison consisterait à le voir en face, et à s’en accommoder? Non, nous dit la p. 17 : « leur vrai problème, c’est qu’elles ont une image pathologique d’elles-mêmes, comme Francis, 64 ans :

     La solitude me donne l’impression de ne pas être “aimable”. Quand je vais traîner dans les saunas et que personne ne veut de moi ou quand je donne une fête de cinquante personnes et que je ne reçois aucun retour après… Il est clair que le vieillissement accentue la solitude affective : c’est la peau qui se flétrit, une marche un peu moins rapide dans la rue, une sexualité de moins en moins satisfaisante; tout cela fait qu’on vous laisse de côté. » Si ce modeste effort de lucidité véhicule une “image pathologique de soi”, alors c’est la self-estime qu’il faudrait remuscler?… Suffit : assez perdu de temps sur ce soliloque prétentieux et décérébré. Dire que cette femme est censée soigner des gens, et qu’après tout elle n’y arrive peut-être pas plus mal qu’une autre!

Par Narcipat - Publié dans : Voix Autorisées (cum commento)
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  • : « Une tentative d’exploration – et de cure – du narcissisme pathologique par l’introspection, et, si possible, le dialogue. Comparons nos symptômes, ne serait-ce que pour trier l’essentiel de l’accessoire. » Tel était le message originel, mais le dialogue, je ne sais trop pourquoi, s'est opiniâtrement dérobé, et ce blog tourne au fourre-tout. Si le narcissisme pathologique vous intéresse, plutôt fouiller dans “voix autorisées” et “théorie plus perso”. Tout le reste est littérature.
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