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27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 09:15

    Je me suis un peu énervé hier, et, sans rien biffer, je tiens à revenir sur ces considérations relatives aux corrélations entre intelligence et incroyance. D’abord, j’ai quelques raisons, et pas seulement autodéfensives, de contester la notion même de Quotient Intellectuel et les tests qui le mesurent : j’ai abordé la question en divers lieux, ici par exemple, ou : pour nous résumer, il me semble que les questions posées favorisent une forme d’intelligence grégaire, dont la contestation, la créativité, voire la simple écoute et compréhension d’une idée nouvelle sont exclues. Une des plus grandes cruches que j’aie connues prétendait obtenir 130 ou 140, et je l’en croyais sans être impressionné le moins du monde. D’autre part, la prétention des tests à être culture-proof et education-proof me paraît sujette à caution : bien qu’une telle assertion relève du politiquement incorrect et soit punie par la loi, je n’hésiterais pas à marmonner dans ma barbe, comme la plupart des coopérants en Afrique, que les noirs sont bêtes, mais il m’en faudrait au préalable des preuves un peu plus sérieuses qu’une “enquête” qui accorde 105 de Q.I. à la Chine, 98 aux U.S.A. (et à la France!), et 65 de moyenne ou moins à l’Afrique subsaharienne. Tout à parier que les concepteurs des tests comprenaient peu de Camerounais ou de Centrafricains!

    Même si l’on admet que ces chiffres signifient autre chose qu’eux-mêmes, il me semble qu’en soi ils ne suffisent pas à faire de la croyance religieuse un signe de couennerie. Nous émergeons d’un “fond des âges” où l’athéisme semble presque inconnu. Les êtres qui se contentent d’adopter les rites, coutumes et convictions de leurs parents sont naturellement très majoritaires dans les pays pauvres où l’on a bien du mal à survivre sans être lié à un clan. Les grandes religions ont d’ailleurs, pour la plupart, cette vertu de n’être pas réservées à un peuple, à une classe, d’être ouvertes à tous, d’où un considérable recrutement d’ânes bâtés qui plombe la moyenne, ce qui n’exclut nullement la présence d’une élite : chez les croyants, je serais plutôt porté à supposer une courbe de Q.I. bibosse que gaussienne. Au reste, dans un pays comme la France, où l’athéisme, à son tour, se transmet de père en fils, il ne demande plus aucune exploration personnelle, et n’exclut pas la plus complète imbécillité.

    Cela posé, je persiste à trouver fichtrement tordue cette justification de l’enfer par la volonté suffisamment éclairée du damné lui-même, qui résulte chez la plupart des théologiens d’un raisonnement a priori : Dieu ne saurait vouloir une chose aussi effroyable, donc… c’est ce cochon de mécréant qui a décidé de mécroire. Je suppose qu’il existe une foultitude d’athées assez sûrs d’eux pour se marrer sans frémir de ce chantage; quant à moi, je ris jaune, ayant sinon pleinement, du moins conscience de la part de refus que comporte mon incroyance. Refus d’un tas de sottises d’un autre âge, qui ne méritent même pas d’être discutées? Peut-être. Mais j’ai beau faire, je ne puis me défendre de frissonner face à certains textes… Plutôt que de finir le Guitton, qui n’a plus à traiter que du Purgatoire, je vais “vous” taper aujourd’hui une page d’un dominicain pas spécialement enragé, le père Charles-Vincent Héris, page où il examine les possibilités de retour à Dieu du pécheur endurci :

 

    Quoi qu’en aient pensé certains théologiens augustiniens, il y a donc toujours en cette vie possibilité pour le pécheur le plus endurci de se relever par la pénitence. Mais cela ne veut pas dire que ce relèvement soit facile et que le pécheur puisse compter sur des grâces abondantes et des secours extraordinaires. En justice, il ne peut compter sur rien, et la miséricorde divine est libre d’accorder les grâces qu’il lui plaît. [J'oserai, pour ma part, affirmer que Dieu, s'Il nous a tirés du néant, doit au moins nous donner les moyens de constater Son existence, ou Se contenter, pour toute “punition”, de nous remettre où Il nous a pris.] C’est pourquoi il arrive, en fait, que bien des pécheurs obstinés ne se convertissent pas.

    Si le retrait total du secours divin ne s’opère pas en cette vie, ne s’effectue-t-il pas en retour dès le premier instant de l’entrée du pécheur dans son éternité? L’âme séparée du corps ne se trouve-t-elle pas à cet instant, du fait de son nouvel état, fixée immuablement dans le mal, sans aucune possibilité d’un nouveau choix susceptible de décider de son sort éternel?

    C’est ici qu’un nouveau et grave problème se pose. L’ange, lui, se fixe en toute liberté, dans son obstination pour le mal. Son mode de connaissance est intuitif, c’est-à-dire que d’un seul regard de son esprit, connaissant immédiatement tout son objet, l’ange saisit aussitôt tous les motifs qu’il peut avoir de le poursuivre ou de le repousser. Se décidant en pleine lumière, il n’a plus aucune raison de revenir sur sa décision. C’est dans une lucidité d’esprit totale qu’il se détourne de sa fin surnaturelle [et que, de ce fait, il choisit pour lui-même, en toute connaissance de cause, un malheur sans fin? Comment serait-ce possible? Pourquoi? N’est-ce pas idiot?]; dès lors, ayant agi par un mouvement purement volontaire et d’aucune façon passionnel, il ne peut modifier sa détermination; il est inflexible dans son vouloir. Ainsi voyons-nous dans l’ordre humain que plus un homme est intelligent, plus ses choix sont fermes et immuables [J’observe exactement le contraire : sans doute n’arrivé-je pas au seuil d’intelligence requis pour en juger], sans jamais parvenir cependant à cette irrévocabilité des décisions angéliques.

    L’homme en effet ne parvient à la vérité qu’avec peine, par de nombreux efforts et avec de continuels risques d’erreur, aggravés par les passions de sa nature sensible. Les motifs de ses décisions n’ont jamais cette clarté et cette fermeté que nous découvrons chez l’ange. En conséquence, la volonté humaine ne s’attache pas à l’objet qui lui est présenté d’une façon immuable et inflexible. Que d’autres motifs qui n’avaient pas été considérés d’abord viennent à se produire, et l’objet apparaîtra dans une lumière nouvelle; ce qui aujourd’hui est désiré passionnément, demain sera repoussé avec ardeur.

    Une grâce de conversion, pour l’ange, serait proprement miraculeuse; elle irait à l’encontre de sa nature même. Pour nous, tant que nous sommes en cette vie, nous pouvons passer du mal au bien, du péché à la vertu. Fussions-nous descendus au dernier degré de la déchéance morale, il nous restera toujours la possibilité de trouver dans les larmes du repentir un espoir de réhabilitation.

 

À l’heure de la mort.

 

    Le dernier choix de notre vie pourrait donc être soumis au changement, si le temps nous était donné de nous convertir. Or l’âme humaine, au moment de sa séparation du corps, entre dans le monde des esprits purs; son mode de connaissance et de vouloir devient semblable au mode angélique. Dégagée de ses passions, elle est capable de se déterminer, comme l’ange lui-même, d’une façon souveraine et irrévocable. Dès lors ne conviendrait-il pas   qu’en ce premier contact de son existence supra-terrestre, il lui soit donné, avec les grâces requises, la possibilité de décider, librement et en pleine connaissance de cause, de son sort, et de fixer pour toujours sa destinée éternelle? Ou faut-il concevoir que l’âme, ayant fait en cette vie un dernier choix entre le bien et le mal, choix révocable de soi, mais qui en fait ne l’a pas été puisqu’il fut le dernier, faut-il concevoir, dis-je, que l’âme se trouve, dès son entrée dans l’autre vie, déterminée infailliblement dans son vouloir d’après le choix antécédent? Se trouve-t-elle fixée pour toujours dans le bien ou le mal, sans qu’il lui soit possible à ce moment-là même, et alors qu’elle bénéficie de la lumière propre aux esprits purs, de revenir sur sa décision passée, décision prise tandis qu’elle se trouvait dans le tourbillon des passions et le tiraillement des appétits contraires?

    Si l’on se range à la première hypothèse, il faut admettre qu’à ce premier instant de sa vie nouvelle, l’âme peut encore poser un acte méritoire et libre, gros sans doute de tout son passé, mais qui peut cependant, avec la grâce de Dieu et la liberté de jugement de l’esprit pur, être une conversion totale et assurer son salut. Si l’on juge au contraire que la seconde hypothèse est seule admissible, faut-il dire que l’âme séparée, bien que naturellement capable de modifier les attitudes qu’avait l’âme unie au corps, s’en trouve empêchée par la volonté autoritaire de Dieu qui lui refuse sa grâce? Dans ce cas, Dieu « serait la véritable cause de l’obstination de l’âme dans le mal, en lui interdisant un changement qui physiquement serait encore possible ».

    M. le Chanoine Glorieux auquel nous empruntons ces dernières paroles est favorable à la première manière de voir. Il pense qu’en ce premier instant, qui met à la fois un terme à notre vie terrestre et inaugure notre éternité, à ce moment précis où elle est séparée du corps, l’âme se trouve dans les mêmes conditions que l’ange : elle peut librement prendre une décision de soi irrévocable et s’immobiliser par conséquent, elle-même, dans la décision prise, dans son amour ou dans sa haine de Dieu, sans plus jamais pouvoir revenir sur son choix.

    Que penser de cette opinion, qui, au premier abord, semble satisfaire la justice la plus rigoureuse?

    En premier lieu, est-il certain que l’âme, à cet instant suprême, reviendra sur la décision dernière qu’elle avait prise en cette vie? Sa malice, qui la met en aversion avec Dieu, ne va-t-elle pas au contraire se fixer irrévocablement? « Celui qui pèche par malice est dans de mauvaises dispositions en ce qui concerne la fin elle-même, laquelle est principe en matière d’action [1]. Les passions ne sont plus là, c’est vrai, mais la remarque de Saint Thomas, que nous avons déjà citée, ne s’applique-t-elle pas ici? « Le plus souvent si des pécheurs s’attristent de la faute, ce n’est pas parce que le péché lui-même leur déplaît, c’est à cause des ennuis qu’il leur fait encourir » [2]. L’âme pécheresse séparée, en opposition volontaire avec Dieu, peut fort bien s’épouvanter des châtiments qu’elle est sur le point d’encourir, mais cela ne suffit pas pour la convertir; il faudrait une détestation sincère du péché considéré comme une offense à Dieu que jusque là elle n’a fait qu’abhorrer. Aussi bien il ne nous vient pas à la pensée que, dans cette hypothèse que nous combattons, l’âme juste pourrait en ce moment suprême d’épreuve se retourner contre Dieu. Pourquoi dès lors admettre que l’âme pécheresse pourrait se convertir? Comme l’âme sainte, elle porte en elle tout son passé : pour qu’elle le rejette, il lui faudrait sans doute une grâce peu ordinaire; Dieu est-il obligé de lui accorder cette grâce?

    À dire vrai, c’est dans la condition proprement humaine et non dans celle de l’âme séparée que nous devons faire notre salut. Cette condition humaine comporte essentiellement l’union de l’âme et du corps; le bonheur éternel qui nous est proposé est le bonheur de tout l’être humain, corps et âme. La justice exige, semble-t-il, que nous décidions de notre destinée dans les conditions naturelles qui sont propres à notre activité humaine. Or, de par la constitution propre à notre nature d’hommes, l’intelligence et le vouloir sont liés, dans leur opération, à l’exercice de nos facultés sensibles. Nous sommes des esprits incarnés, et c’est sur ce plan d’incarnation que notre responsabilité s’engage. Si nous sommes inférieurs à l’ange, en ce sens que nos choix sont toujours imprégnés d’affectivité sensible, que l’imagination et la passion peuvent nous aveugler sur la vraie route à suivre, en retour il nous est possible de redresser nos erreurs, de corriger nos fautes. Nous avons toute notre vie terrestre et des grâces sans nombre de Dieu pour opérer le redressement. Vouloir exiger que notre destinée ne soit irrésistiblement fixée qu’à l’heure où nous deviendrons, du fait de l’absence de notre corps, semblables aux anges, où en réalité nous ne serons plus des hommes mais de simples âmes séparées, semble bien fausser le problème du salut. C’est dans la chair passible et mortelle que le Christ nous a sauvés; c’est dans cette même chair que nous devons coopérer avec lui à notre salut personnel. Saint Thomas en est d’accord :

 

    Après cette vie, l’homme n’a plus le pouvoir d’atteindre sa fin dernière, car il a besoin de son corps pour parvenir à sa fin, les facultés corporelles étant pour lui la condition du progrès dans la science comme dans la vertu. L’âme, séparée du corps, est donc hors d’état de progresser vers le bien. Elle est donc fixée dans la peine qui la prive de sa fin dernière, et éternellement elle en sera privée. [3]

    

    Il nous explique ensuite qu’il n’y a aucune injustice de la part de Dieu dans ce procédé, mais enough is enough.  « À dire vrai »… on aura remarqué qu’absolument aucun argument sensé n’est opposé à la proposition insolite, mais humaine, du chanoine, de laisser l’âme décider, en véritable connaissance de cause, au seuil de l’au-delà. La tête coupée peut encore se repentir dans le son du panier, mais au quatrième top, fini! Cela dit, il est fort probable, en effet, qu’on n’obtiendrait là que l’attrition, et non la contrition. Donc, au feu! Je ne me vois pas, comme ça, d’un coup, détester le péché de chair, par exemple, ou, plus grave, revenir sur les devoirs de Dieu à l’égard de ses créatures, et, au premier chef, celui de se montrer, s’Il veut qu’on obéisse à Ses commandements à la noix. Quant à L’aimer, honnêtement, je n’ai jamais eu la moindre notion de ce que ça pouvait bien vouloir dire (L’abhorrer non plus!) : devant un bûcher, en quoi ça pourrait-il changer? Lécher le cul de l’Omniscient ne paraît pas un bon plan. Mais il est vrai aussi que je n’ai jamais fait le moindre effort sérieux en Sa direction, et que je pourrais bien me trouver mal de cette fruste argumentation comme quoi je n’ai pas demandé à naître, donc que tout m’est dû de Sa part.

    Ramassis de conneries? Certes, comme toute la théologie, puisqu’elle repose sur la foi en un tissu de puérilités : un Être tout-puissant qui s’amuserait à créer des êtres prétendument libres, pour jouer tout seul au petit jeu du ciel ou du feu, alors qu’Il en connaît l’issue pour chacun de toute éternité! Conneries à 999 chances sur mille. Mais ils sont des palanquées à avoir cru à tout cela, une poignée à y croire encore, et parmi eux des gens dont l’intelligence surplombait-et-plombe la mienne de mille coudées. L’autorité du nombre? Le comble, c’est qu’il suffit, pour m’ébranler, que dis-je? me terrifier, d’un seul qui affirme à peu près n’importe quoi. 

 

[1] Somme théologique Ia IIae, qu. 78, art. 4.

 

[2] Ibid., art. 2, sol. 3.

 

[3] Cont. Gent., II, 144.

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26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 07:40

IV

LE RISQUE DIVIN

 

    S’il est probable qu’il y a des hommes damnés, je dirai que le nombre importe peu. N’y en aurait-il qu’un seul, le problème du mal se poserait avec la même force pour le philosophe. Admettons, dira-t-il, que la création de l’univers des êtres moraux impliquât la faute et la damnation d’un seul de ces êtres, n’était-ce pas une raison suffisante pour ne pas créer cet univers? Telle est l’objection la plus profonde, parce qu’elle nous place dans l’acte de la prédestination.

    Je crois qu’on y répond très mal si on s’exprime en terme d’esthétique, comme sqaint Augustin (au moins dans ses premiers traités de Cassiciacum) s’y est laissé entraîner, poussé sans doute par la pente hellénique de son esprit. [Décidément, les Grecs ont bon dos!] Il raisonnait comme si le monde moral pouvait se comparer à une œuvre d’architecte, comportant des parties sacrifiées pour en faire saillir d’autres. L’ordre et la modulation du monde exigeraient des courtisanes pour la gloire des vierges, des damnés pour relever le bonheur des élus. De là à dire que certains êtres du monde moral seraient immolés à la béatitude des bons, il n’y a qu’un précipice. Je crois que ce n’est pas le moins du monde ce que saint Augustin veut dire, malgré son langage. Il exprime à mon sens assez maladroitement, à cause des catégories esthétiques dont il se sert, l’idée du risque divin et de la compensation.

    J’essaie une autre voie. Je prends l’expression : courir un risque et je vais tenter de l’appliquer à Dieu. Tout ce que nous exprimons dans notre langage comporte en Dieu son analogue, moins nos limites. [Le malheur, c’est que certains mots n’ont de sens qu’intra limites, et que les “mettre à l’infini” n’est qu’une opération vide.] Enlevons donc de l’idée de risque tout ce qui signifierait une limite; ne retenons que la notion d’un inconvénient en tant que lié à un avantage, c’est-à-dire la compensation et, pour parler avec Leibniz, la compossibilité. Demandons-nous à quel moment un mal lié à un bien comme sa conséquence doit m’empêcher de faire ce bien. Le problème est de chaque jour dans la conduite humaine. La nourriture suppose la destruction d’un vivant, qui est un mal, mais sans proportion avec le bien de vivre. [Quelle purée de pois! D’abord, il y a vivant et vivant. Je doute que qui que ce soit puisse se reprocher le meurtre d’une patate; en revanche, je ne crois pas impensable une époque où manger les bêtes nous paraîtra aussi incompréhensible que l’anthropophagie. Au reste, n’appartenait-il pas à Dieu de nous nourrir d’oxygène, si détruire un vivant est un mal?] Tuer un autre est un mal qui s’évanouit dans le cas de la justice. [Je me demande ce qui subsisterait aujourd’hui de cette pompeuse assurance! Eh! Guitton! Si On t’a collé ta paire l’ailes, descends donc me confier en songe si tu revoterais pour la peine de mort!] Il y a certes des maux qui ne peuvent jamais compenser des biens, comme serait de faire un péché pour en éviter un autre, car c’est le caractère du péché de ne jamais pouvoir être le moyen d’un bien : mais il s’agit de définir ce qui est péché, et il est des cas douteux où nous pouvons nous demander si cet acte indifférent, ou même généralement mauvais dans son ordinaire contexte, ne devient pas bon du moment qu’il sert au bien. [Autrement dit, le péché ne peut servir au bien, et quand il y sert, c’est qu’il n’est pas péché. Malgré l’apparence, je n’aime pas tellement radoter, mais il faut que je replace ici cette “petite secte au Danemark” dont parle Voltaire, et qui égorgeait les enfants au sortir du baptême pour leur faire gagner le ciel sans escale. Qu’ils aient existé ou non, des gens qui se damnaient pour assurer la suprême félicité à leurs semblables! Et nécessairement impénitents : au nom de qui se seraient-ils repentis? À peine un degré de “bien” (dans le cadre, il est vrai, des dogmes catholiques), facile à imaginer, et voici qu’on se heurte à des contradictions insolubles. Ce qui n’empêche pas les moudus de nous ramener un Dieu “infiniment bon”!]

    Cela dit, plaçons-nous dans l’optique divine. Dieu devait-il courir le risque qu’il y eût des damnés? Il faut ici remarquer que la possibilité de la damnation est l’envers ombreux de la possibilité de la sainteté, selon le mot profond de Barbey d’Aurevilly : « L’enfer, c’est le ciel en creux ». Je ne veux nullement dire qu’il y a nécessairement des damnés parce qu’il y a des saints, mais j’entends que la damnation doit demeurer toujours, pour chaque être du monde moral humain ou angélique, une solution possible, si cet être veut vraiment mériter d’être un élu. [Le beau mérite, qui repose, en l’état, sur la niaiserie de croire sans voir! De toute façon, ça ne justifie en rien l’éternité de la peine.] Il aurait pu se faire que jamais cette possibilité ne passât à l’acte. Mais la foi nous dit qu’en fait il y a des damnés parmi les Anges. Dieu a donc choisi cette création-ci, qui comportait au moins quelques damnés angéliques. Il a couru le risque. Il a assumé ce risque. [Lequel n’était, pour Dieu, nullement un risque, mais une certitude. On peut admettre cette idée infâme de compensation, mais l’appeler risque relève du tripotage verbal.]

    Il n’a pas conçu que l’existence de Lucifer fût une tache balançant la splendeur du tout. La liberté, la sainteté, la miséricorde, la souffrance, la communion des saints, la gloire externe de Dieu étaient de tels biens qu’ils justifiaient la perte libre et volontaire des malheureux. Mais, pour parler encore notre humain et imparfait langage, Dieu fit tout ce qui était possible pour atténuer ce risque. [À part Se montrer sans équivoque, et promulguer Ses lois et décrets directement, sans l’intermédiaire de personnages mythiques, d’hommes-qu’ont-vu-l’homme-qu’a-vu-l’homme, etc, et de cent ou mille clergés divers! Il n’y a pas de perte libre et volontaire sans information sûre. J’ai honte de recopier cette mauvaise resucée de Leibniz, l’homme du “Meilleur des Mondes”. La foi nous dit… tout simplement, des conneries indéfendables, même au prix de mille contorsions. Je suis vraiment la reine des pommes ou des masos, de me soucier d’une pareille “argumentation”, simplement pour un peu de lin oxydé, que le carbone 14 a daté du Moyen-âge!]  Précipitant le monde moral dans l’être avec tous ces existants tremblants, libres et fragiles, il s’y précipita aussi lui-même dans la plénitude du temps donnant son Fils et le Sang de ce Fils. Il fit, pour empêcher cette tragique possibilité, statistiquement si probable, tout ce qui était je ne dis pas humainement mais je dis divinement possible. [Voir plus haut. Ce qui ne paraît pas humainement possible, c’est que Guitton ne voie pas à quel point ce qu’il dit est idiot. S'imagine-t-il, par hasard, que la solennité compense?] Et, à ce moment même, il voyait ceux qui refuseraient ce salut. Et il les créait quand même : il déclenchait le mécanisme du Tout, dont ces êtres malheureux étaient une partie. Plus il multipliait les secours, plus il augmentait la liberté du mal et par conséquent le caractère même du mal, chez ceux qui sciemment refusaient ces secours. [C’est ça, c’est ça : en somme, si Dieu Se cache, c’est pour ne pas aggraver notre cas en Se montrant. Et le pis du pis, c’est que je suis sensible à cet argument. Je ne peux pas croire à cette religion absurde. Mais je ne veux pas y croire non plus, et moins encore, peut-être, que lors du miracle des chiottes, il y a une quarantaine d'années. Alors la vie s’ouvrait, et je ne voulais pas d’entraves. À présent elle s’achève, et je n’ai pas de mots assez durs pour flétrir le peu que j’en ai fait, et l’accueil nul que ce peu a reçu. Est-ce parce que personne n’en a voulu que je tiens à ce peu-là? Est-ce l'habitude, simplement, qui me retient de faire le saut dans la folie de la foi?] Mais aussi plus il augmentait la profondeur de son salut chez ceux qui acceptaient ce salut et qui apercevaient de quel mal éternel ils étaient préservés par la rédemption.

    Ainsi les damnés manifestent le caractère sacré et dramatique de cette existence-ci. Et sans doute, sans la possibilité réelle de la mort éternelle, ni la liberté de l’homme aimant Dieu ni la liberté de Dieu se sacrifiant pour sauver l’homme n’auraient leur sens véritable. [Je cesse de commenter. Ce “sens véritable” vaut l'“aimer vraiment” des midinettes. Cette manière de se gargariser de son propre verbalisme me fait mal au cœur. Je ne suis pas un paladin du Q.I., mais sa corrélation avec l’incroyance  finirait par ne plus m’étonner… Le besoin de justifier l’injustifiable, et, sous le nom de “foi”, une tranche congelée d’ignorance vigintiséculaire, devrait pourtant stimuler l’esprit dans le sens du pilpoul. Mais il y a belle lurette que les cathos ont opté pour la brume. Raison pour quoi ils sont si ennuyeux.]

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25 septembre 2016 7 25 /09 /septembre /2016 07:51

    Je me permets d’enjamber un chapitre intitulé La catégorie de l’infernal dans l’athéisme contemporain, qui me semble peu inspiré, et mal faire avancer le débat, pour sauter illico au III :

 

NATURE DU PÉCHÉ ÉTERNEL

 

    Sur ce point, je crois que la lumière doit descendre d’en haut et qu’elle ne peut en aucune façon monter d’en bas par une induction tirée de l’observation morale.

    Si en effet nous étudions le péché dans le cœur de l’homme, il nous paraît qu’il n’y a aucune faute temporelle assez consciente, assez soutenue pour mériter d’être châtiée éternellement. Mais cette conception tient sans doute pour une assez large part à ce que nous avons laissé s’affaiblir en nous l’idée de ce que nos pères auraient appelé les droits de Dieu, l’honneur de Dieu, la “malice du péché”. Si l’on prend l’acte de péché en lui-même, il est le seul moment où Dieu soit mis en échec dans sa création; et nous savons assez, par les analogies du cœur humain, comme sont irréparables les moindres gestes de défiance, les moindres fautes contre l’honneur de l’amour. [Donc, si je comprends bien, on n’évite d’“étudier le péché dans le cœur de l’homme” que pour imaginer Dieu sur la base du cœur humain! Et d’un cœur humain particulièrement chatouilleux, puisque le moindre geste de défiance lui paraît irréparable! L’honneur de l’amour! Seigneur! Nulle ne s’offense davantage d’un soupçon que celles qui vous trompent sans vergogne : je ne vais tout de même pas fabriquer Dieu à leur image!] Mais, considérons ce qui en fait, par suite du péché, est divinement arrivé, propter nos homines et propter nostram salutem : l’incarnation, sous sa forme humble, « obéissante jusqu’à la mort et jusqu’à la mort de la croix ». Pourquoi la rédemption qui a été si cruelle, si l’offense qu’elle répare n’avait été aussi profonde qu’elle? Il doit y avoir une proportion entre le prix du rachat et l’abîme du péché : nous connaissons le premier de ces deux termes, ce qui nous permet de mesurer l’autre. Considérons les pensées des saints, en particulier des saints de pénitence, comme le curé d’Ars : c’est la méditation sur les souffrances de la Passion qui les amène à croire pas tant à la malice humaine qu’à la grandeur du mal. Que veut dire le mot “Sauveur” appliqué au Christ par rapport à nous, sinon que la grâce nous permet d’échapper à un mal éternel qui, en droit, nous serait dû à cause de l’injustice du péché. S’il n’y a pas ce risque dramatique pour chacun de nous d’une mort éternelle, le sacrifice de la croix perd beaucoup de son sens. Comme le disait l’abbé Rambaud, « Ce n’est pas à partir du péché que l’on doit comprendre ce que devrait être la rédemption, mais à partir du fait du Christ, Fils de Dieu, de sa mort et de sa résurrection, que l’on peut comprendre tout à la fois lc péché et la rédemption ».

    À quoi certains répondront que pour pécher aussi radicalement il faut une puissance d’attention que la complexion humaine, la mobilité humaine, la dépendance où nous sommes vis-à-vis du corps ne rendent guère possible. Le péché mortifère est semblable à un cercle parfait: qu’on fasse comparaître tous les géomètres : qui le dessinera sur le sable? Qui aura assez d’obstination pour s’opposer dans la claire vue au Dieu vivant? Mystère. Mais que ce mystère soit possible, cela nous semble probable. Nous avons perdu le sens du péché dans la mesure même où nous avons perdu le sens de la Transcendance de Dieu, de la Sainteté de Dieu, de sa Justice rigoureuse, du Droit absolu qu’il a d’être reconnu de nous, non seulement dans le privé, mais officiellement : sur ce point, les païens auraient pu nous instruire et Platon, qui dans sa République avait prévu pour des coupables monstrueux des peines irrémissibles.

    Le monde où nous sommes laisse hélas! supposer la possibilité de ces monstres lucides : la révélation des atrocités commises dans la dernière guerre est comme une coupe dans ce sombre royaume du mal : elle nous amène à supposer l’existence de consciences humaines lucifériennes; Et peut-être les plus voyantes ne sont-elles pas, aux yeux de Dieu, les seules.

[Tremblez, carcasses! Je crois que j’aurais pu me dispenser aussi de copier ce chapitre. D’abord parce que l’articulation logique n’en est pas très claire. On peut facilement concéder que « S’il n’y a pas ce risque dramatique pour chacun de nous d’une mort éternelle, le sacrifice de la croix perd beaucoup de son sens », surtout si l’on ne trouve audit sacrifice aucun sens, que pèse ou non sur nous la menace de l’enfer. Un Dieu omnipotent pouvait bien nous pardonner nos fautes sans sacrifier Son Fils, ou, sachant de tout temps à quoi Il L’exposait, et nous avec, ne pas nous créer. Supposons pourtant qu’on souscrive à l’argument vicelard de prouver la gravité du mal et la nécessité de l’enfer par la grandeur du sacrifice de Jésus : je vois mal comment s’opère le saut jusqu’à un “péché radical” : après tout, ne pourrait-on pas prouver par la Passion que la moindre branlette, la fauche de quatre sous, le plus modeste « Raca! » sont passibles d’une éternité de souffrances? Mais éludons encore cet hiatus [1] et admettons qu’il faille à la Passion des crimes lucifériens à racheter. Déjà fâcheux qu’ils aient été commis après elle. Et lesquels retenir? Ceux d’Hitler, mégalomane assurément, mais pur d’égoïsme, et qui “agissait selon sa conscience”, s’imaginant œuvrer pour son peuple et pour l’humanité en éliminant une race dangereuse, si tant est que ses vues soient allées jusque là? Ou l’Hiroshima-Nagasaki de Truman et de ses généraux? Les famines organisées de Staline? Le massacre des Indiens d’Amérique? La croisade cathare? Il manque à ces crimes, ce me semble, pour qu’on les appelle “lucifériens”, le désir de braver Dieu, lequel suppose la conviction préalable qu’Il existe. Après avoir admis qu’il y a des hérétiques et des athées de bonne foi, qu’est-ce que ça peut bien signifier, de clamer « le droit absolu qu’a <Dieu> d’être reconnu de nous, non seulement dans le privé, mais officiellement »? Si “nous”, c’est seulement les croyants, l’enfer leur est réservé, et la foi devient une charge bien lourde. Si c’est “tous”, on revient à cette vieillerie comme quoi tous les athées, “au fond”, renient Dieu sciemment, et l’on devient démoniaque à peu de frais. Cette position me paraît du reste plus cohérente que la précédente – et favorise les prises de tête, point n’est besoin de le dire : il n’est que de se scruter un peu pour se trouver pire que les pires assassins. Pour ce qui me concerne, je n’en vois aucun qui, prison à part (et encore! Bundy, Ramirez… la plupart des têtes d’affiches ont trouvé moyen de s’y marier!), ait été aussi solitaire que moi : je crois que le nombre de nénettes qu’ils ont séduites dans les buter est ce qui m’étonne le plus, quand je lis des biographies de tueurs en série.  Qui sait si, “là-haut”, la solitude, l’enfermement dans le soi, l’inamour, ne constituent pas un crime plus grave contre l’œuvre de Dieu que l’assassinat? Du reste, le Christ le dit lui-même : « Διδάσκαλε, ποία ἐντολὴ μεγάλη ἐν τῷ νόμῳ; ὁ δὲ Ἰησοῦς ἔφη αὐτῷ, Ἀγαπήσεις κύριον τὸν θεόν σου, ἐν ὅλῃ καρδίᾳ σου, καὶ ἐν ὅλῃ ψυχῇ σου, καὶ ἐν ὅλῃ τῇ διανοίᾳ σου. Αὕτη ἐστὶν πρώτη καὶ μεγάλη ἐντολή. Δευτέρα δὲ ὁμοία αὐτῇ, Ἀγαπήσεις τὸν πλησίον σου ὡς σεαυτόν. Ἐν ταύταις ταῖς δυσὶν ἐντολαῖς ὅλος ὁ νόμος καὶ οἱ προφῆται κρέμανται. » Je tire un peu à la ligne en frimant à l’helléniste, mais c’est pour permettre au happy few de contrôler la plus juxtalinéaire (et la plus moche) des trados : « Maître (au sens de “prof”), quel commandement est grand dans la loi? Jésus lui dit : tu aimeras le seigneur ton Dieu dans tout ton cœur, et dans toute ton âme, et dans toute ta pensée : celui-là est le premier et le grand commandement. Le second, semblable à lui : tu aimeras ton prochain (ton voisin, ton proche, autrui…) comme toi-même. À ces deux commandements sont suspendus toute la loi et les prophètes. » Et on y revient toujours : si vous n’avez pas cela, si l’agapè ne figure pas dans votre patrimoine génétique ou si votre formation lui a tordu le cou, tout se passe, dans cette morale évangélique, comme si vos actes étaient perdus. Ça n’incite pas à se fouler.]

 

 

 

[1] Juste un mot aux puristes : je ne me soucie pas de prendre position sur “aspiré ou non?” et je confesse que le hiatus prêcherait d’exemple; mais qu’on soit au moins cohérent : quand on parle d’hiatus, qu’on écrit l’hiatus, cet s’impose.

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24 septembre 2016 6 24 /09 /septembre /2016 06:36

    3. J’ajouterai les considérations suivantes sur l’influence de la croyance dans le châtiment éternel. C’est un lieu commun de dire que la crainte de l’enfer, à défaut d’autres raisons, agit sur les consciences des incroyants pour les inquiéter. Renan recevait chaque année des lettres anonymes où sa damnation était clairement prédite. Mais je sais par des confidences d’incroyants que, dans plusieurs cas, l’argument du risque d’enfer a des effets inverses. [1]

    « Admettons, me disait R., que l’enfer n’existe pas. Ce qui ne peut être contesté, c’est le dogme catholique du châtiment éternel. Or, ce dogme est contraire à ce que nous savons de Dieu et de sa bonté, il est la preuve palpable de l’inhumanité de l’Église, il lui enlève une marque de vérité. Maintenant, je me place à l’extrémité de l’improbable et je dis : supposons que l’enfer soit; il n’est pas possible que j’y entre jamais puisque je vis selon ma conscience, puisque, du point de vue de l’Église elle-même, ceux qui vivent selon leur conscience ne sont pas dans l’inimitié de Dieu. C’est par là que le pari de Pascal est annulé. Vous voulez me faire parier pour en me faisant “dire des messes” : vous agitez le risque que je cours, en ne le faisant pas, d’une torture infinie. Mais précisément, d’après votre église, je ne risque pas cela en me conduisant selon ma lumière. Enfin, poussons les choses à une plus grande extrémité et supposons que l’Enfer existe, et que j’y sois jeté malgré ma bonne conscience et pour n’avoir pas satisfait à certains rites. Eh bien! Il me semble que, si malheureux que je sois alors, j’aurais encore raison contre un Dieu si cruel où je ne reconnais aucun trait de la perfection ».

[Pas grand-chose à ajouter, si ce n’est que ce gars a bien de la chance d’être si sûr, non seulement de sa raison, mais surtout de sa conscience. Non que je l’envie, car le pourcentage de salopards que j’ai vus vivre en accord avec leur conscience est si écrasant que je n’hésiterais guère à affirmer qu’une des caractéristiques les plus voyantes du mal, tel qu’il existe ici-bas, c’est de se prendre pour le bien – de par la lettre de la Loi, comme voulait sans doute dire Paul, de par la pression pourrie du groupe, ou plutôt de ceux qui en tirent les ficelles (l’incitation au mouchardage pour délit d’opinion, signaler un abus, ne le cède en rien dans notre “démocratie” à ce qu’elle fut sous Hitler ou Staline) mais aussi de par une Conscience très portée à prodiguer des excuses au désir, et à tenir pour nul le malheur d’autrui. « L’œil était dans la tombe »… Tu parles! Les Caïns de ce monde auront pour la plupart tué Abel par vertu, dont ils ne démordront qu’une fois punis, pour rentabiliser la punition. 

    Mais surtout, je ne ressens pas “ma conscience”, même quand je m’applique à l’écouter, comme univoque, puisqu’elle professe au moins trois morales contradictoires, que la plus tripale des trois (mais non nécessairement la moins contraignante, car il est plus facile, par exemple, d’envoyer du fric à l’UNICEF que de botter le cul d’un détenteur d’autorité ou de déclarer sa flamme à une fille) n’a rien d’altruiste, mais qu’à des degrés divers elles sont toutes histrioniques, et que “la voix de ma conscience” n’est autre que celle d’un public imaginaire : je ne suis pas de ces heureux (qui me précéderont peut-être en enfer) à qui Dieu souffle à l’oreille comment agir. Ou s’Il souffle, c’est polyphoniquement. Dans cette affaire, par exemple, ce peut être Lui Qui me conseille de me convertir fissa, mes jours étant comptés, mais peut-être Lui aussi Qui tonne : « Laisse-Moi tomber ces conneries, et acharne-toi à explorer ton nombril, la seule tâche pour laquelle Je t’aie donné quelques dons! Je ne te demande pas de brûler ton Inventaire, mais de le finir! » Sans compter des indications plus concrètes, et parfois franchement comiques : comme j’écris ou rapetasse, grosso modo, de 4 ou 5 à 14 ou 15 heures, c’est un vrai crève-cœur d’aller, rien qu’une fois par semaine, perdre mon temps à la messe, du moins à cet qu’elle est devenue : je me tuyaute sur Internet, et m’avise qu’on en célèbre une par jour, à 10h et peu de kms de mon clapier, “dans la forme extraordinaire”, id est en latin : le grégorien m’élèverait-il l’âme davantage que ces niais chants scouts? Tenez-vous bien : le dimanche où j’ai décidé, sacrifiant cinq heures de turbin, de sauter le pas, et déjà appelé l’ascenseur, voici que ma porte refuse de se fermer! Serrure grippée : il y a des ans qu’elle ne m’a fait le coup… Et tout en lubrifiant et trifouillant en vain, je m’interroge, à 99% pour rire, mais seulement 99 : est-ce que Dieu s’oppose à ce que je souille Son office, ou m’indique que j’ai mieux à faire, ce dont je ne suis que trop convaincu… ou éprouve ma bonne volonté, en me mettant sa messe au prix d’un cambriolage potentiel?]

    Chez les croyants, de nos jours du moins, il est rare que la considération de l’enfer intervienne vraiment comme motif de conduite, et cela s’explique à cause de la doctrine chrétienne sur le repentir. Certes le croyant sait qu’il a mérité l’enfer, comme le disent encore certaines formules de prière en usage, mais il sait aussi qu’en un instant de détestation, le mal peut être réparé. Le curé d’Ars consolait la veuve d’un suicidé en lui affirmant qu’entre le parapet et le fleuve, son mari avait eu le temps de se repentir. Que d’instants infinis entre le parapet et l’eau du fleuve!

    Certes, les statistiques sont ici bien impossibles. Le motif d’enfer peut jouer de diverses manières selon les tempéraments. Il se peut qu’il soit encore très fort chez les âmes sauvages que tout châtiment à terme laisserait indifférentes. Pourquoi ne se passerait-il pas ici ce qu’on observe dans la justice pénale?  Il y a des criminels qui ne s’abstiendraient pas sans peine de mort. [L’affirmation, fort hasardée, date de 1950, ou d’avant. Suis-je une “âme sauvage”?  Il est en tout cas certain que sans la menace de l’enfer, l’hypothèse d’une authentique résurrection de Jésus me laisserait fort équanime. Enfin… encore plus!]

    Une connaissance plus exacte de la doctrine chrétienne sur le “salut des infidèles” nous empêche de damner nos contemporains. Nous savons mieux que jadis que Dieu nous juge d’après nos connaissances et nos intentions. Saint Thomas avait eu l’idée la plus nette de cette obligation de suivre sa conscience, alors même qu’elle est erronée. Il l’appliquait même à l’ordre surnaturel. « Croire au Christ, disait-il, est de soi bon et nécessaire au salut; mais la volonté ne s’y porte que sur proposition de la raison. Si donc l’acte de foi est proposé comme un mal, la volonté s’y porte comme au mal ». Ce que le Père Sertillanges commentait en ces termes : « Celui qui croit devoir attaquer le Christ, l’hérésie ou l’incroyance tenant sa conscience captive, celui-là, tant que cette conscience dure, ne peut pas ne point attaquer le Christ : s’il ne l’attaque point, il pèche. » Au reste, le Christ avait parlé de ceux qui, en mettant à mort les apôtres, « croiront rendre hommage à Dieu ». (Jn, 16, 2) [Il ne les en absout pas pour autant, ce me semble.] Ces pensées sont plus sensibles aux esprits de ce temps qu’à ceux du XIIIème siècle, où la logique les déduisait sans que le sentiment les vive. Habitués à fréquenter des incroyants et des “hérétiques” dont la bonne foi est évidente et que nous n’osons plus appeler communément de ce nom, les trouvant dans nos écoles et dans nos familles, connaissant aussi les difficultés du seuil, nous sommes plus portés que jadis à étendre les frontières de l’Église jusqu’à y ramasser toutes les âmes qui n’ont pas péché contre la lumière. Nous comprenons l’adage imprescriptible Salus extra ecclesiam non est par la maxime Ecclesia in sanctis est : l’Église est partout où il y a des saints. Et ceci a pour effet de nous rendre circonspects, non sur l’existence de l’Enfer mais sur la présence en enfer du plus grand pécheur connu. Qui sait? Deus scit et Deus tacet. L’Église serait incapable, alors même qu’elle le voudrait, de canoniser un damné. Elle n’en a “canonisé” qu’un seul : Lucifer, et c’était un ange.

[Tout ceci peut ne paraître que très moyennement encourageant, mais témoigne tout de même d’une louable ouverture d’esprit, bien des théologiens considérant en quelque sorte comme pourri à la racine tout acte charitable accompli hors de l’Église, et surtout sans la moindre considération pour un Dieu auquel on ne croit pas. Comme l’assertion de Saint Thomas n’est pas référencée, je ne me suis pas décarcassé à la chercher dans son Abrégé; à vue de nez, elle se contente de définir un péché de plus, et Sertillanges de même ne nous dit pas qu’attaquer le Christ quand on en pense du mal soit bien faire. Mais enfin, il ne s’agit pour le moment que d’éviter l’enfer, or Guitton veut bien supposer, autorités sous le coude, qu’un athée puisse être de bonne foi, et, dans cette mesure être agrégé de facto à l’Église s'il fait le bien, ce qui ne manque pas de hardiesse. On ne va pas jusqu’à se demander si le type (celui que, plus désirant, moins dégonflard et moins inhibé, je serais sans doute) qui aura poussé « Si Dieu n’existe pas, tout est permis » jusqu’à des conséquences concrètes extrêmes, ne pourrait pas, ipso facto, être intégré dans la communion des saints. Ni d’autre part, nous expliquer en quoi peut bien consister un “péché contre la lumière” : s’il s’agit des lumières spirituelles qui nous sont données, est-ce que le simple fait d’établir un index de bouquins à ne pas lire, ou de s’y conformer, est-ce que le simple choix de la foi contre la raison, est-ce que l’attitude constante de l’Église depuis vingt siècles face à l’“hérésie”, ne sont pas des crimes de lèse-lumières? Mais je crains bien qu’il ne s’agisse encore et toujours du “péché contre l’Esprit”, insignifiant au sens étroit, d’une impénétrable obscurité au sens large, et néanmoins impardonnable…

    Le bon sens de Guitton rejoint à peu près le mien, si j’ose dire cela d'un texte écrit avant ma naissance : il m’est impensable que des athées compassionnels et caritatifs aillent griller en enfer, alors qu’on collerait une paire d’ailes à des grenouilles de bénitier au cœur de pierre. Mais, comme je l’ai dit et répété, ça ne me rassérène en rien, vu que si je peux me forcer – et bien maigrement – à la charité, je n’arrive pas à y consacrer du temps (je pense notamment à mes parents) ni à y mettre du cœur, les “objets” qui se présentent dans la vie ne m’inspirant pas comme les petites Cosettes mitonnées par les romans. 

    Je suis hélas de ceux qui ne peuvent pas dire : « J’ai ma conscience pour moi », d’abord parce qu’encore une fois cette “conscience” est multipiste. Si elle inclut ce qu’on se cache, rien n’empêche le plus autosatisfait d’être le pire des scélérats; et sinon… il suffit de ne pas se poser de questions, pour devenir ipso facto un saint. Est-il vraiment sain, est-il vraiment bon, de laisser là la recherche de la vérité, et les rares étoiles qu’elle décroche, pour aller aider à mourir deux vieillards qui au surplus se haïssent l’un l’autre, alors que je suis dépourvu de toute compétence ès paroles émollientes, et même pas désiré? De toute façon, même si ma “conscience” répondait résolument oui, je ne le ferais que sous la menace de l’enfer. Est-ce un tel “péché” d’avoir fait mon nid dans la solitude, et de n’avoir à offrir aux hommes que des écrits dont il ne veulent pas? Est-il juste que je sois damné pour l’égoïsme, l’orgueil, la sociopathie internes que mes gènes, ma naissance, ma petite enfance rendaient inéluctables, mais qui n’ont guère fait de dégât? Ces questions ne me sont pas propres, il s’en faut bien.]

    Ces traits nous permettent de mesurer la différence de la mentalité ancienne et de la mentalité moderne. On pourrait la résumer ainsi : il semble que pour les Anciens, l’enfer fût pour ainsi dire de droit divin. On avait “mérité l’enfer” : c’était par un décret de miséricorde qu’on en était excepté. Et il fallait se prouver à soi-même que ce décret ne vous concernait pas. Pour la sensibilité et l’intelligence des modernes, l’enfer est un fait défini par l’Église; si l’on avait consulté le chrétien moderne, il n’y aurait sans doute pas de châtiment éternel; mais il n’entre pas dans les conseils de Dieu et il s’incline devant ce mystère de malice et de justice. En tous les cas, il tend à croire, ce moderne, que l’enfer se trouve exceptionnel et que la plus grande partie des âmes sont sauvées. Au temps du doux Fénelon, c’était au contraire l’idée du petit nombre des élus  qui semblait la plus probable. 

[Soit. Mais l’argument, si c’en est un, se retourne : car les “anciens chrétiens” sont bien, eux, entrés dans les conseils de Dieu, en écrivant les évangiles, en les décrétant canoniques, et en ajoutant toute la sauce. L’enfer est incompatible avec ce qu’on nous dit par ailleurs de Dieu, si stupide que ce soit (je pense à l’adverbe “infiniment” accolé à un adjectif comme “bon”, qui n’a de sens qu’à l’échelle humaine… et encore). Mais il constituait l’argument de conversion le plus efficace – et il l’est resté.]

 

[1] Je ne crois pas que l’opinion de la damnation éternelle de tant de gens presque innocents soit aussi édifiante et aussi utile à empêcher le péché qu’on s’imagine. Elle donne des pensées peu compatibles avec l’amour de Dieu, et sert à entretenir le libertinisme, ôtant la créance à la religion dans plusieurs esprits. Et bien loin que la crainte qu’on prétend donner par là aux hommes soit capable de les retenir, elle fait un méchant effet; ils doutent de tout, quand on outre les choses. » LEIBNIZ, Textes inédits, 1948, Gros, p. 238.

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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 07:03

I

DIFFICULTÉS ET RÉPUGNANCES

 

    Il convient de distinguer, dans les résistances de l’esprit à un énoncé de foi catholique, les difficultés et les répugnances. Les difficultés procèdent d’une contradiction saisie par l’intelligence entre deux exigences, par exemple celle de la justice et de la miséricorde divines. La répugnance vient de la sensibilité. Contre les répugnances, on ne peut rien parce que le sentiment ne se surmonte par aucune dialectique. Certes, il est difficile de dire où commence la difficulté et où finit la répugnance. Il se peut que plusieurs, malgré leur conviction, n’aient jamais de difficultés mais seulement des répugnances.

    En ce qui concerne l’enfer, répugnances et difficultés sont extrêmes.

 

    1. La répugnance procède de l’imagination d’une souffrance éternelle appliquée par Dieu à un coupable. Cette répugnance s’est accrue avec l’affinement de la sensibilité en matière pénale. La sensibilité humaine varie avec les temps et lieux, et pour juger d’un système pénal, il faut toujours avoir soin de le rapporter, comme à une unité de mesure, à la sensibilité de l’époque. Ces variations de la sensibilité humaine, nous avons pu les constater pendant la guerre : des hommes qui n’auraient pas pu voir souffrir un chien écoutaient sans frémir la longue agonie d’un camarade. Ce qui maintenant nous paraît abominable en matière de répression paraissait moral et salutaire, il y a seulement cent cinquante ans. Quel siècle fut plus éclairé, plus “sensible”, plus “larmoyant” que celui de Jean-Jacques Rousseau et de Marivaux? [Marivaux n’est nullement larmoyant, et il ne serait pas honnête de faire du XVIIIème le “siècle de Jean-Jacques”. Les gens pleuraient, c’est vrai, mâles compris, en assistant à une tragédie, alors qu’au XIXème les larmes deviendront peu à peu une spécialité féminine (il serait intéressant de dater le phénomène : des historiens l’ont peut-être déjà fait). Mais la sensibilité n’est certes pas la caractéristique principale des œuvres de l’époque… du moins de celles qui ont atteint la postérité. Car il faut rajouter ce bémol : que les larmes vieillissent plus vite que le cynisme et l’ironie. La nouvelle Héloïse, qu’on ne pouvait pas lâcher, est devenue presque illisible, alors que la carrière de Candide et des Liaisons dangereuses ne finira pas de sitôt. ] Or, cette société si sensitive acceptait la question préalable et la torture; elle regardait supplicier deux heures durant le malheureux Damiens, coupable de lèse-majesté. [Sous la forme tout de même d’un coup de canif au roi. Mais soit : il faut lire, dans les Mémoires de Casanova, la scène où Mme XXX se fait fourrer par derrière par Tiretta (avec erreur de parcours dont elle demandera réparation) sans manquer une miette du supplice. Il est certain que toutes les fenêtres donnant sur la place de Grève sont louées, et qu’il y a un monde fou. Ma main au feu qu’en dépit de la honte d’être vu il y en aurait bien autant de nos jours et que les combats de gladiateurs ne manqueraient pas d'amateurs. Souvenons-nous, surtout, de la multitude qui n’y était pas, ainsi que de Casanova lui-même, qui dut détourner les yeux. Hommage au moins du vice à la vertu.]  Lorsqu’en 1780 et 1788, Louis XVI voulut abolir la question, il se heurta à une vive résistance. [Peut-être; mais Dei delitti e delle pene de Beccaria, paru en 1764, chaudement approuvé par Voltaire, qui n’était pourtant pas un sentimental, s’élevait contre la question et la peine de mort, laquelle n’en a pas moins duré 217 ans de plus.]

    De nos jours les techniques de supplice ont reparu avec plus d’hypocrisie. Nous nous sommes habitués à ces récits, à tel point que pour vraiment nous émouvoir le romancier doit plutôt diminuer la vérité. Il est probable que nos ancêtres étaient aussi blasés que nous le sommes redevenus, et que les descriptions des peines infernales ne les ébranlaient pas. L’enfer n’était pas si terrible, parce qu’on s’en exceptait par l’espérance. C’est l’autre qui était en enfer. [Et cette indifférence au sort de l’autre pourrait être tenue pour un bon motif de damnation! Je ne suis pas sûr du tout que les moribonds manifestassent une telle équanimité : le pasteur Theobald, par exemple, dans The way of all flesh de Butler, que le lis ces temps-ci, considère comme la plus pénible de ses tâches l’assistance aux mourantes, qui d’avance se voient toutes au bûcher.]

    

    2. La difficulté se situe dans la zone des exigences et des principes, dans l’idée de Justice appliquée à Dieu. Elle pourrait se résumer ainsi : la Justice infinie ne peut être de nature différente que la justice finie : elle porte seulement à l’infini les attributs de cette justice finie. Or un homme juste ne donnerait jamais à un coupable, si grand soit-il, un châtiment éternel. Le châtiment amende, il guérit. [Faut voir : il guérit par la peur de se faire repincer, donc superficiellement, et rarement. Il est vrai que les geôles américaines sont pleines, paraît-il, de reborn christians, mais le restent-ils une fois remis en liberté? Ne se sont-ils pas convertis pour la montre, en vue d’être “parolés”? D’ailleurs, jamais la foi n’a empêché le péché, il s’en faut bien.] Un châtiment éternel ne guérit pas. Dans le domaine des choses humaines, la peine de mort temporelle ne se soutient que par son aspect d’intimidation : prise en elle-même elle ne serait pas juste, sauf par une idée de défense que Dieu n’a pas et ne peut avoir.

    « Comment une faute d’un jour, du moins une faute commise dans le temps, et par un être éphémère, peut-elle mériter un tourment éternel? Si Dieu est infiniment bon [et même si ça ne signifie infiniment rien], comment comprendre qu’il accable pour toujours l’être qui lui doit l’être, et, puisqu’il aurait pu ne le point créer, comment comprendre qu’il ait tiré du néant celui qu’il savait devoir être un damné? Ne valait-il pas mieux ne rien créer du tout et demeurer dans cette solitude bienheureuse? »

[Qu’ajouter? Je l’aurais dit autrement, sans doute, mais certes pas mieux.]

    Citons, à titre d’exemple, ce texte de Ravaisson :

    « Au nom de la justice, une théologie étrangère à l’esprit de miséricorde, qui est celui même du christianisme, abusant du nom d’éternité qui ne signifie souvent qu’une longue durée, condamne à des maux sans fin les pécheurs morts sans repentir, c’est-à-dire l’humanité presque entière. Comment comprendre alors ce que deviendrait la félicité d’un Dieu qui entendrait pendant l’éternité tant de voix gémissantes? »

    Bergson, qui cite ces lignes dans son éloge de Ravaisson, s’en est peut-être souvenu, quand il écrit dans Les deux sources : « Consultons-nous sur ce point; posons-nous la fameuse question : “Que ferions-nous si nous apprenions que pour le salut du peuple, pour l’existence même de l’humanité, il y a quelque part un homme, un innocent, qui est condamné à subir des tortures éternelles?” Nous y consentirions peut-être s’il était entendu qu’un filtre magique nous le fera oublier… Mais s’il fallait le savoir, y penser, nous dire que cet homme est soumis à des supplices atroces pour que nous puissions exister, que c’est là une condition fondamentale de l’existence en général, ah non! plutôt accepter que plus rien n’existe, plutôt faire sauter la planète! » [Manifestation de la sensibilité propre de Bergson, de Guitton, et d’une pincée d’âmes délicates, comme celle de mon ex-camarade Maupoix-le-Tala : « S’il y a un enfer, qu’Il m’y mette! » Je n’en demeure pas moins persuadé que la quasi-totalité des hommes tels qu’ils sont condamneraient non seulement un innocent, mais la quasi-totalité de l’humanité, innocents et coupables, à des peines éternelles, pour vivre eux-mêmes rien qu’un an de plus, un mois, un jour, et sans l’ombre d’une hésitation ou d’un frémissement. Peut-être seraient-ils gênés d’en avoir le spectacle; mais du moment que ça se passerait ailleurs… Les bouffeurs de viande (dont je suis) ignorent-ils les souffrances des animaux? Saucisses et gigot n’en passent pas plus mal. Se faire tueur aux abattoirs, c’est une autre paire de manches.]

    Il est vrai qu’il s’agit d’un innocent condamné; mais dans la perspective catholique il y a une telle disproportion apparente entre la faute temporelle et le châtiment éternel que la différence entre le temps dû en justice au châtiment et l’éternité de ce châtiment semble une peine imméritée. D’autre part, l’existence des damnés, étant donné la faiblesse du monde moral dans notre planète, apparaît comme une condition fatale de l’existence, voulue indirectement ou tout au moins acceptée par l’auteur des êtres. N’aurait-il pas mieux valu ne rien créer que de créer une humanité qui, si belle qu’elle soit de tant de manières, aura cette tache  éternelle?

[D’autant que l’obstination avec laquelle Dieu se cache ne peut qu’aggraver les choses. Mais inutile d’y insister, car on y vient.]

…/…

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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 07:16

    En tapant le passage de Senft, qui ne dit mot du sort qui nous est réservé après la morte corporale, et qui d’ailleurs met tous les hommes dans la même poubelle, je me suis avisé sans peine qu’il n’avait rien à faire dans des Visions de l’enfer, et qu’au surplus je ne comprenais sans doute rien à ce dont il y était question. Mais s’il est des subtilités qui me sont inaccessibles, il en est aussi dans lesquelles je refuse d’entrer : l’insanité et l’obsolescence du christianisme (comme du judaïsme et de l’islam, à des degrés divers) relèvent d’une évidence qu’on peut toujours contester par mille torsions des textes et des faits, mais on n’y coupe pas : actuellement, pour que la foi soit possible, il faut la poser d’abord : elle est trop absurde pour qu’on y vienne. Telle était (et au fond reste) ma position, lorsqu’un fait polémique vint lézarder cette belle assurance : un très intense et très bref bombardement de photons constituerait, en l’état de la Science, l’explication la plus crédible de l’image qui figure sur le Linceul de Turin. Or, si le cadavre qui a été enveloppé dans ce linge s’est brusquement changé en lumière, alors cette religion extravagante et obsolète redevient vraie, jusqu’en ses détails les plus aberrants (pour moi), et c’est ma raison qui déconne de A à Z, ce que je suis assez porté à croire, mais aurai quelque mal à comprendre dans le détail.

    Je me rends fort bien compte que je me suis emballé sur un bouquin de la Bibliothèque Bleue, dont l’auteur (Cauwelaert) m’est apparu depuis, sur bien des sujets, de mauvaise foi, comme tous les thuriféraires du Linceul, et, hélas, tous ses détracteurs. Seulement, comme il en fut de mon vieux miracle des chiottes, la “révélation” s’autonourrit, en quelque sorte : sa valeur initiale n’est pas oubliée, mais où elle semble faire défaut, elle est de plus en plus relayée par le signe que Dieu m’a fait, par l’attention spéciale, même frivole, que j’y ai portée, etc. Je n’irai pas jusqu’à dire que plus c’est idiot, plus il est troublant que je m’y sois attardé, et m’y attarde encore, mais on n’en est pas si loin.

    Or à mes yeux il y va du tout. Je ne peux pas m’en tirer en répondant : « Soit, le mort s’est changé en lumière, il y a du surnaturel dans l’affaire. Mais l’Église, ou les églises, naissantes puis installées, ont nappé l’événement de blablabla purement humain. » Car la résurrection ne sert à rien si je me borne au fait brut, et l’on voit mal Dieu d’adonner à ce genre d’amusette. Or, si une religion est vraie, si insensée qu’elle paraisse, je ne puis pas en prendre et en laisser. Les Évangiles, de livres d’hagiographie qu’ils étaient, reflétant çà et là, sans aucune garantie, les propos et croyances sans portée actuelle d’un prophète qui connut une fin tragique, ne deviennent pas d’un coup des livres d’histoire; mais quand un Christ authentiquement ressuscité menace une dizaine de fois (je ne les ai pas comptées) les pécheurs, et même les tout petits pécheurs, de la géhenne de feu ou des ténèbres extérieures, il y a de quoi serrer les fesses. Je n’ai certes pas commis de grands crimes, étant minable en ce domaine comme en tout autre, mais le peu que je lis de théologie me donne à trembler, tant le portrait du damné-type (n’en fût-il qu’un) paraît fait à l’image de ce que j’aperçois, par éclairs, dans la glace : un olibrius d’un orgueil démentiel, à ce point enfermé dans son égoïsme qu’il est hors d’état de le notifier, un lascar qui refuse Dieu de toute son énergie (notamment les preuves par les œuvres et la lecture des textes, qui n’avance pas), et profite d’une prétendue crise d’athéisme pour Le couvrir de sarcasmes; qui ne comprend rien à ce que pourrait signifier L’aimer, et tient que la foi relève de l’aliénation; qui se targue en secret d’être bien le seul à être assez ouvert pour accepter, à son âge, de remettre en cause les convictions d’une vie entière, alors que ce doute ne lui sert que de thème d’appoint, et qu’il n’a pas entrepris la moindre recherche sérieuse… Pascal est de retour! Même si le christianisme n’a qu’une chance sur mille d’être fondé, tout me porte à penser que c’en est une sur mille, pour moi, de servir de combustible au feu éternel.

    Complexe de culpabilité, bien entendu, issu du rejet successif, mi-réel mi-fantasmatique, de mes deux parents… Et outre ça, la voix très basse qui susurre qu’On me pardonnerait tout de même, parce qu’en dépit de la vie assez douillette que je me suis aménagée dans l’inamour, je suis plus à plaindre qu’à blâmer… Je n’ai pas l’étoffe d’une certitude, d’une conviction, d’une croyance, pas même d’un sentiment, je n’existe pas tant que je n’ai pas trouvé le regard d’un autre dans lequel me refléter : qui donc pourrait-On damner? Même pas l’illusion d’un ego…

    Je ne fais là qu’ébaucher le décor de la redécouverte (elle-même assez étrange : je l’ai cherché des heures, nullement certain de le posséder, et l’ai retrouvé… derrière un radiateur, où il n’avait pu glisser de nulle part) du petit bouquin sur L’enfer, publié quelques mois avant ma naissance, et bien catho, celui-là, dont je vais recopier quelques passages, en commençant (et finissant, peut-être) par celui qui me paraît le plus émollient, signé Jean Guitton :

 

    L’ENFER ET LA MENTALITÉ CONTEMPORAINE

 

    La première qualité d’un homme qui étudie les vérités saintes, c’est de savoir discerner les endroits où il est permis de s’étendre et ceux où il faut s’arrêter tout court, à cause des bornes où est resserrée notre intelligence.

BOSSUET,

Oraison funèbre de Nicolas Cornet

 

    C’est une tentation naturelle à l’esprit humain que de vouloir aller au delà de ce qu’il sait. Nous savons mal nous taire sur ce que nous ignorons et mettre comme le vieux Job la main sur la bouche. Cette précipitation à savoir se remarque particulièrement dans cette partie de la théologie qui étudie l’état final de notre nature. Nous connaissons clairement nos “fins dernières”, mais très obscurément le mode de nos éternités. Cournot remarquait avec justesse que l’Église a laissé dans l’ombre et sans développement ceux de ses dogmes qui concernent les morts. C’est sans doute pour s’opposer au paganisme, qui offrait aux esprits la mappemonde de l’au-delà et les moyens de communiquer avec les morts. L’Église est restée fidèle à l’esprit de son divin fondateur, qui bornait les curiosités des apôtres sur l’avenir du Royaume, sur la date du second avènement, sur son mode : Que t’importe, toi, suis-moi. (Jn, XXI,  22)

    Il était bien prévisible que l’idée de géhenne, assez discrètement indiquée dans l’Évangile officiel, attirât l’imagination. Le mal est plus parlant aux sens et plus figurable que le bien. Il faut moins de talent pour peindre les choses noires que les choses belles, et c’est pourquoi les romanciers ont toujours préféré s’exercer dans le sombre : ils sont plus à leur aise avec les scélérats qu’avec les saints. Au reste, la crainte est plus pédagogue que l’amour. Il faut avouer qu’il existe un goût malsain pour l’évocation du supplice des autres, qui s’est donné libre carrière dans les spéculations sur les damnés. Je lisais dans des textes inédits de Leibniz, publiés en 1948, cette remarque perspicace : « Je ne sais pas pourquoi nous prenons tant de plaisir à croire les gens damnés. N’y a-t-il pas un peu de vanité et de la corruption du genre humain qui trouve une joie dans les maux d’autrui, en s’élevant au-dessus de tant de gens qu’on croit misérables? »

    Si l’on cherchait maintenant ce qui est défini par l’Église au sujet de l’Enfer, ce qui est de foi, par delà toutes les  représentations et toutes les théories, par delà même le plus communément admis, je crois qu’on obtiendrait quelque formule de ce genre : « Il y a pour chaque être du monde moral, humain ou angélique, dans un premier état de liberté, une possibilité permanente d’aboutir par sa faute à un malheur éternel. Nous ne pouvons savoir en quelle mesure cette possibilité est passée à l’acte parmi les hommes. Nous savons par la foi que plusieurs créatures spirituelles n’ont pas échappé à ce malheur, et qu’elles ont influence sur nous. Ce malheur consiste dans la séparation éternelle de l’homme d’avec sa fin, qui est la jouissance de Dieu et dans une peine mystérieuse généralement traduite par le mot de feu ».

    Ces propositions, même sous cette forme réduite, posent aux esprits de très graves embarras, qui contribuent soit à les écarter de la foi, soit à les faire vivre sous le régime de la crainte, les écartant de l’amour. Il est bien important d’y faire face, et je voudrais présenter quelques réflexions sur ces thèmes, en m’efforçant de marquer les dispositions de nos contemporains par rapport à ces mystères de la foi.

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 06:59

    Ici doit être faite une remarque importante. Ce que Paul appelle la chair n’est pas une explication du péché. Il est vrai qu’on le comprend souvent ainsi. Selon un malentendu largement répandu, la chair, c’est le corps, ou plus particulièrement la sexualité ou l’instinct sexuel. On parle aussi parfois des “péchés de la chair”. Cette confusion aux graves conséquences s’est produite très tôt, sous l’influence de la pensée grecque païenne, chez les docteurs de l’Église et dans certaines pratiques de la piété chrétienne. Elle n’en est pas moins condamnable. La chair n’est pas le corps et elle n’est pas le sexe. Le corps, y compris la sexualité, est l’œuvre du Créateur, une œuvre bonne : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et voici, c’était très bon » (Gn, 1, 31). Jamais dans la Bible le corps n’est considéré comme une substance inférieure; le corps n’est pas “matière” avec une qualification négative, comme dans la pensée grecque antique.

    Certes, puisque l’homme a un corps et est un corps, le péché se manifeste aussi corporellement; mais le corps n’est pas la chair. Si la chair n’est pas le corps, qu’est-elle donc? L’homme tout entier, y compris sa pensée et ses plus hautes pensées, y compris même sa manière de servir Dieu, peut être “chair”. La chair, c’est l’homme tombé dans le piège de sa liberté. En d’autres termes, c’est l’homme et toute son orientation de vie, quand il oublie, ou rejette, la limite à l’intérieur de laquelle il lui est donné d’être vraiment libre, quand il gère son existence comme un don reçu de Dieu. Il pervertit sa liberté, il vit “selon la chair”, quand il refuse d’être créature et prétend s’échapper de l’espace de vie que lui assigne la bonté du Créateur.

[Il y a déjà un bout de temps que le christianisme, après avoir nous avoir écrasé 2000 ans sous le poids de ce “péché”, et brisé un nombre de vies incalculable, a lâché du lest sur la sexualité, je veux dire sur le principe de ne copuler que pour procréer, et avec un époux légitime. Coller la censure du sexe sur le dos de la “pensée grecque païenne” qui y était en général fort indifférente, c’est un tour de passe-passe hardi. Quant à la “chair”, ce n’est plus la baise, ni même le corps, cette “chair que trop avons nourrie” de la Ballade des pendus, qui “est piéça dévorée et pourrie” : ça devient… une orientation de vie, un choix de l’esprit, qui se résume, en somme, à l’incroyance. L’athée altruiste (N.B. que je n’en suis pas, et ne comprends même pas qu’on fasse le moindre effort pour les autres si l’on n’y trouve aucun plaisir et n’en escompte aucun retour), qui, au lieu de se goberger, se décarcasserait pour rendre moins pénible la vie de ses semblables, est de toute façon disqualifié d’avance par l’hommage qu’il ne fait pas à Dieu de ses actes.]

 

4. Le péché n’est pas l’accident : il n’est pas la faute morale; il n’est pas la transgression qu’avec un peu de volonté on peut éviter : il en est l’inexplicable et inexcusable cause.

    On a souvent traité Paul d’affreux pessimiste. C’est souvent en pensant à lui qu’on accuse (c’est la formule habituelle) « la religion judéo-chrétienne culpabilisante » ou qu’on parle de « besoin morbide d’abaisser l’homme ». Que faut-il en penser? Ceci d’abord, peut-être : qu’on a souvent interprété la pensée de Paul, notamment sa notion de chair, d’une manière qui peut provoquer de tels jugements. Mais en fait, il n’y a chez Paul ni pessimisme, ni moralisme, ni aucune intention culpabilisante : cette pédagogie-là lui est absolument étrangère. La vérité, c’est qu’à la lumière de l’Évangile, il a fait une analyse étonnamment pénétrante de la condition de la vraie liberté et de ce qui la pervertit. La liberté se perd elle-même, quand se retournant en quelque sorte sur elle-même, elle refuse cela même qui est la condition de sa réalité.

    Si le péché est cela, il est bien évident qu’on ne sort pas de ce piège avec un peu de morale optimiste. L’homme peut certes ressentir les conséquences; mais même s’il était capable de vouloir en sortir, il retomberait toujours sur lui-même. La relation à Dieu pervertie en convoitise ne peut, par elle-même, se reconvertir en amour et en confiance.

    La porte de sortie ne peut être ouverte que du dehors.

[Bref, à supposer que j’aie compris quelque chose : « Ne t’aide pas, Dieu t’aidera s’il Lui plaît. Ta bonne volonté pervertie n’arrivera à rien.» Je ne crois pas une minute que Paul ait dit mot de tout cela, du moins dans les passages qui nous sont cités, ni dans la suite, que j’ai parcourue pour l’occasion, et qui (de la loi comme source du péché) ne manque pas de piquant, mais suffit. Moi qui suis un gros péquenaud, les sabots bien collés à la glèbe, je persiste à me demander ce que c’est que cette “vraie liberté”, dans les limites définies par Dieu, c’est-à-dire par ceux qui se sont institués, depuis deux millénaires, Ses porte-parole, et qui, avant de nous la faire aux libéraux, pour attraper le train en marche, nous ont fait vivre dans un monde de petites observances, un monde de l’Interdit, et de l’Interdit souvent imbécile, comme celui du plaisir sexuel, lequel à vue de nez ne gênait en rien les pouvoirs, d’où semble bien pourtant avoir toujours émané le droit. À présent on nous dit que c’était une erreur, un Paul mal lu, un Augustin mal digéré : allez raconter ça aux millions d’êtres qui se sont serré la ceinture ou ont mariné vingt siècles dans la culpabilité, pour ne rien dire de la poignée d’homos qui a grimpé sur le bûcher! Interdit surtout de certaines curiosités, de regarder le texte du réel par dessus l’épaule de Dieu, de se demander, simplement, comme le petit Smerdiakov, d’où venait la lumière avant les luminaires, ou pourquoi un Être Infini aurait besoin d’être complété par les actions de grâces de Sa créature, et pourquoi, en ce cas, Il aurait d’abord soin de Se cacher.

    En quoi la “vraie liberté” aurait pour condition la soumission à un Livre, à une Tradition surannés, dont chaque page, chaque “progrès” crie l’absence d’inspiration divine, et aux trop-humains qui nous en assènent la bonne leçon (car c’est par là, et par là seul, qu’apparaît Dieu à l’immense majorité des fidèles), le moins qu’on puisse dire est que ça m’échappe. Si pourtant je n’ai pas enterré ce passage d’un haussement d’épaules, c’est qu’il alimente cette sourde terreur d’être puni, non pas pour des fautes réelles, ni pour l’immoralisme qu’elles avaient pour principe (conséquence de l’incroyance, j’en conviens, mais avant elle peut-être de la liaison qui m’a été inculquée entre altruisme et foi), mais pour ce que je suis, c’est-à-dire un type, de naissance ou d’enfance, incapable de croire en Dieu, ou, variante, de L’aimer, donc prédestiné à la fournaise. Le libre-arbitre ne peut pas s’appliquer à des sentiments ou à des opinions dont on n’est pas maître. Si la foi et l’amour sont fermés à ceux qui ont raté leur identification au père, il y a quelque chose qui cloche du côté de Sa justice, et c’est pour le coup qu’on revient à un destin archaïque, antérieur au libre arbitre : celui d’Œdipe, qui tue son père et couche avec sa mère suite aux efforts mêmes qu’il fait pour l’éviter.

    Il est vrai 1) qu’ici tous les hommes semblent passer à la même trappe; 2) qu’il n’est pas question de châtiment; 3) qu’avant de décider que l’affaire est dans le sac, j’aurais pu faire au préalable quelques efforts. Et très certain que je n’ai aucune envie de “croire”, l’appréhendant comme une mutilation de tout ce qui a compté pour moi pendant cinquante ans, et qui ne m’a pas mené loin, peut-être, mais je n’ai que ça. Foutre au feu les 4000 pages de mon Inventaire, sacrifice dérisoire en extériorité, passerait mes forces, même à l’article de la mort. Après tout, ce commentaire saugrenu de Paul, ne le comprendrais-je pas mieux que je ne l’imagine? En me “libérant” vers treize ou quatorze ans d’un Dieu qui me gênait aux entournures, ne me suis-je pas fait une espèce d’idole du self grandiose, et n’ai-je pas confié le soin de me donner l’être au regard imaginaire de l’Autre? Arrête! Tu vas encore te “retrouver” à la Procuste dans ce texte insensé, comme dans toutes les névroses d’un manuel de psychiatrie!]

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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 06:02

  b) Romains 7, 7-13.

    De ce texte, nous ne retenons pour le moment que les deux premiers versets, car au point où nous en sommes, seul un mot, le mot “convoitise” qui apparaît dans les v. 7 et 8, doit  faire l’objet de notre réflexion : « Je n’ai connu le péché que par la Loi. En effet, je ne reconnaîtrais pas la convoitise, si la Loi ne disait pas : Tu ne convoiteras pas. Mais saisissant l’occasion, le péché a produit en moi, par le moyen du commandement, toute espèce de convoitise ». Nous nous étonnons peut-être que Paul prenne pour exemple le dixième commandement, qui nous paraît assez secondaire [Pas du tout, surtout si l’on prête, comme j’y suis enclin, un rôle moteur à l’envie. Au surplus ce commandement est un peu plus subtil que les autres.] : pourquoi pas le premier, ou le sixième, ou le septième? Mais la question est celle-ci : qu’est-ce que Paul entend ici par “convoitise”? Tout devient clair, quand on voit que Paul, pour décrire le surgissement du péché, s’est inspiré des versets 7 à 13 du récit de la chute, livre de la Genèse chapitre 3, et particulièrement de la scène de la tentation. Dans cette scène le serpent sème la méfiance dans le cœur de la femme : « Serait-il vrai que Dieu a dit?… En réalité Dieu sait que quand vous mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal ».

    Le serpent suggère à la femme que l’intention de Dieu n’est pas pure : quand il leur interdit de manger du fruit de l’arbre de la connaissance, il veut les frustrer. Alors de la méfiance naît la convoitise : prendre ce qu’en réalité on ne peut qu’attendre et recevoir de la bonté de Dieu. Le péché, c’est précisément cela : la convoitise. La convoitise, on le voit, est le contraire de la foi. Le péché, c’est le contraire de la foi.

    Il n’est pas difficile de le voir, cette définition rejoint exactement ce que nous avons trouvé dans le texte de Rm 1. Ce texte dit : le péché, c’est refuser la condition de créature. L’homme refuse de glorifier  Dieu et de lui rendre grâces, il refuse le Dieu qui donne. Il ne veut pas savoir qu’il vit de ce qu’il reçoit et qu’il ne possède en vérité que ce qui lui a été donné. C’est la convoitise, précisément. On refuse de tenir sa vie de Dieu, on s’en empare. On refuse de savoir qu’on n’a la liberté, et que cette liberté n’est vraie, qu’à l’intérieur de l’espace que nous assignent la générosité et la sagesse de dieu; on s’empare donc de la liberté, qui devient aussitôt une liberté pervertie.

Le péché, c’est le contraire de la foi » : c’est lui qui italique, mais on s’en doutait un peu, et cela du moins correspond sans doute à la pensée de Paul, telle qu’on peut à grand-peine l’extraire de son salmigondis. Point n’est besoin d’être grand clerc, en revanche, pour distinguer quel fossé sépare les quelques lignes apostoliques qui nous sont citées de leur commentaire. Si « le péché a introduit en moi toute espèce de convoitise », c’est au moins que le péché n’est pas précisément la convoitise. Franchement, je ne comprends pas quelle mouche m’a piqué, de recopier des conneries pareilles, impossibles à traduire dans le concret, ou dans une moindre abstraction. À l’évidence il s’agit ici uniquement de convoitise intellectuelle, comme dans la Genèse, alors que le Xème du décalogue ne parle que de maison, de femme, de bœufs et d’ânes. Convoiter le savoir d’autrui, ou celui que Dieu seul détient, et le convoiter activement, s’entend, faire son possible non pour s’en parer, mais pour s’en emparer (ce qui n’appauvrit personne), au lieu d’attendre patiemment qu’On veuille bien nous l’octroyer, serait donc le péché par excellence? On a l’impression de dormir debout quand on lit cela, surtout sous la plume d’un protestant. Mais bien sûr, on ne le lit pas en forme : par un nouveau glissement, ce qu’on “convoite”, et dont on s’empare, c’est sa propre vie et sa liberté, perverties par là même.]

    3. Ainsi les textes de Rm 1 et 7 confirment ce que suggérait déjà l’emploi presque exclusivement singulier du mot “péché”. Quand Paul dit “le péché”, il n’entend pas les péchés, les fautes occasionnelles ou plus ou moins habituelles, nos manquements, comme on dit dans les prières de confession des péchés. Il entend quelque chose de plus profond, une atteinte à notre racine même, dont les péchés concrets ne sont que les manifestations particulières. [Alors ça, mon bonhomme, j’aimerais bien que tu le montrasses, au lieu de te contenter de l’affirmer en l’air!] La convoitise : non les convoitises énumérées dans le dixième commandement, mais la convoitise fondamentale qui vise  – même quand elle ne le proclame pas et même quand elle n’en est pas consciente [cette fois, c’est moi qui italique]– à se libérer de Dieu, à conquérir l’autonomie.

    Sans doute aimerions-nous savoir maintenant pourquoi les choses se sont passées et se passent ainsi. Comment expliquer ce mouvement de refus? Du temps de Paul existait un mouvement philosophico-religieux, la gnose, dans lequel on essayait de percer le mystère de la faute. On l’expliquait par une sorte de dégradation survenue dans la sphère divine elle-même, dégradation qui est à l’origine de l’existence du monde matériel. C’est la création elle-même qui est l’erreur, dont l’homme supporte maintenant les conséquences : prisonnier de la matière, prisonnier de son corps, il est en proie à l’agitation et à l’aveuglement des passions, et obnubilé par elles, il ne peut connaître Dieu.

    Et Paul, comment explique-t-il ce surgissement de la convoitise? Eh bien, Paul, contrairement aux cercles gnostiques, ne veut rien expliquer : il est un penseur trop sobre pour s’adonner à des rêveries. Surtout, il sait trop bien ce qu’est le péché, pour ignorer que le péché ne s’explique pas. [Et n’est-ce pas déjà prétendre l’expliquer que le définir par un refus?] On ne peut que le constater et si on pouvait l’expliquer, il ne serait plus le péché, mais un destin, comme dans la pensée gnostique. [Nego consequentiam : ce qu’on explique, on peut s’en libérer… si l’explication est correcte. Mais j’oublie un peu vite que cette libération, elle aussi, risque un peu le hors-jeu.] Si dans Rm 7, Paul évoque le récit de la chute, ce n’est pas pour suggérer une explication, mais parce que ce récit dit très exactement comment, depuis les origines, l’homme tombe dans le piège. L’histoire d’Adam, chacun la reproduit [Oh, quand même, tu exagères : il doit bien y avoir moyen de ne pas pécher, en se refusant toute espèce de liberté intellectuelle et en remerciant Dieu à longueur de jour!]; non du tout par une sorte de fatalité qui serait en fait une excuse : c’est notre liberté elle-même qui est le piège dans lequel nous tombons, et cela ne s’explique pas. [Mieux vaut, évidemment, car il faudrait du coup expliquer pourquoi Dieu, sachant de tout temps que nous tomberions dans ce “piège” (par qui donc posé, sinon par Lui?), nous ait ce nonobstant créés.]

 

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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 06:06

    2. On trouve dans les lettres authentiques de Paul de nombreux passages qui montrent ce qu’il entend quand il parle du péché. Mais c’est dans la lettre aux Romains, la lettre dans laquelle il fait un exposé systématique des principaux points de sa doctrine, que nous trouvons l’information la plus claire sur le sujet. Voici d’une part les trois premiers chapitres, sur l’universalité du péché; voici d’autre part le chapitre 7, un des textes les plus étonnants de ses lettres, où il montre que la Loi – la Loi de Dieu! – ne réfrène pas le péché, mais le provoque.

  a) Romains 1, 18-23.

En effet, la colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et injustice des hommes, qui tiennent la vérité sous l’oppression de l’injustice. Car ce que l’on peut connaître de dieu est pour eux manifeste. En effet, depuis la création du monde, ses perfections invisibles, éternelle puissance et divinité, sont visibles dans ses œuvres pour l’intelligence; ils sont donc inexcusables, puisque connaissant Dieu ils ne lui ont rendu ni la gloire ni l’action de grâce qui reviennent à Dieu. Au contraire, ils se sont fourvoyés dans leurs vains raisonnements et leur cœur insensé est devenu la proie des ténèbres : se prétendant sages, ils sont devenus fous : ils ont troqué la gloire de Dieu incorruptible contre des images représentant l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes, des reptiles.

 

    Dans la première partie de sa lettre, Paul doit expliquer pourquoi Dieu est intervenu par la proclamation de la “bonne nouvelle”. Il est intervenu, parce que l’humanité telle qu’elle est ne peut attirer sur elle que la “colère”, c’est-à-dire le jugement de Dieu. Les hommes sont coupables d’impiété et d’injustice. Injustice, ici, n’est pas pris dans un sens moral. Dans ce contexte le mot est presque synonyme d’impiété : il désigne le refus de ce qui serait juste face à Dieu : reconnaître Dieu et se reconnaître créature. Ainsi la vérité est opprimée. Quelle vérité? Ce qui suit le montre : il s’agit de la connaissance de Dieu en tant que créateur et le corollaire de cette connaissance, l’attitude vraie, juste de l’homme devant Dieu, la reconnaissance et la louange.

    Accusation fondée! Elle ne le serait pas, si l’homme se comportait ainsi faute de lumières suffisantes. Mais les lumières ne lui ont jamais manqué. Dieu s’est fait connaître : « Ses perfections visibles, son éternelle puissance et sa divinité, sont visibles dans ses œuvres depuis la création du monde ». L’homme vit et se voit au sein d’un monde qui n’est pas son œuvre, lui-même un être créé parmi les créatures. Et pourtant il ne reconnaît pas Dieu et refuse de lui rendre grâces. Il ne veut pas être créature. Il veut être autonome, car son imagination obnubilée lui fait voir sa condition de créature comme une dépendance avilissante. Parvient-il à l’autonomie? La conquiert-il vraiment? Non, car il est parfaitement vain de vouloir se libérer de Dieu. Tout ce qu’il obtient par son refus, c’est de vivre maintenant une relation à Dieu pervertie : il devient idolâtre. Il a échangé l’authentique liberté de la créature contre une liberté illusoire, une liberté faussée : la liberté de prendre pour Dieu ce qui n’est pas Dieu et de servir comme Dieu des créatures, des œuvres de l’homme.

    Intelligence pervertie, liberté pervertie, relation à Dieu pervertie : voilà ce que Paul entend quand il dit “péché”. Bien autre chose, évidemment, que les accidents de parcours plus ou moins graves, dont on se repent, et pour lesquels on demande pardon.

[Qu’est-ce qui me révolte ici? D’évidence, ce qui cherche à m’en imposer, et malgré moi m’en impose, comme toute affirmation péremptoire. Non la prose confuse et pâteuse de ce pauvre Paul, qui est bien excusable de faire intervenir son Dieu partout, lui qui croit l’univers tout jeune, s’imagine sans doute, comme Jésus, que les étoiles peuvent tomber du ciel, ou, comme le rédacteur de la Genèse, qu’une immense membrane nous sépare des “eaux d’en haut”. À quoi l’on peut répondre que s’il avait une notion du big bang, de l’immensité de l’univers, et des cent mille générations délaissées qui séparent Pithécadam de Jésus, elle servirait de thème à de nouvelles adorations. Possible. Il me semble tout de même que la découverte d’un certain nombre de causes secondes n’est pas étrangère à l’attiédissement de la recherche d’une cause première, même s’il a surtout pour origine une possibilité d’assouvissement des besoins et des désirs les plus matériels, auquel la plupart des divinités ont la manie de s’opposer. Les riches se passent mieux de Dieu que les pauvres, comme Rousseau nous l’a répété; et malgré la croissance “exponentielle” des inégalités, nous sommes un peu plus riches, sur notre bout d’Eurasie, qu’il y a un siècle, et nos loisirs, sur une vie, ont facile quadruplé. Quoi qu’il en soit, il est de fait qu’un nombre croissant de “créatures” n’aperçoit plus de créateur nulle part en ouvrant la fenêtre. Suite à un refus inconscient? Je ne peux pas écarter l’hypothèse, et j’en suis bien marri. Du moins ne me sentirais-je pas contraint à choisir ce Dieu-là, s’il fallait parier, comme le veut Pascal, pour qui c’était croix ou pile, et non un coup de dé icosaèdre.

    Ce qui m’exaspère, c’est l’aplomb de ce fichu exégète qui sort de son rôle pour affirmer : « Accusation fondée! » et vient nous bâtir une théorie de la vraie liberté sur les bases ou les vases pauliniennes, lesquelles, au reste, ne demeurent plus, sur la fin du laïus, qu’un souvenir. Naturellement, si l’on part de l’existence de Dieu comme donnée, on peut appeler fausse la liberté de l’athée. De là à en faire le péché par excellence, et à en faire dépendre des micro-manquements, des “accidents de parcours” comme la tuerie de masse et le viol d’enfants, je trouve la marge un peu large. Si je m’énerve, c’est bien évidemment parce qu’en faisant la part de l’inconscient, du semi-conscient, de la mauvaise foi, je suis absolument hors d’état d’affirmer qu’en écartant l’hypothèse-Dieu, je ne refuse pas Dieu en personne. Les lettres de Paul me paraissent un salmigondis indigeste : ne serait-ce pas là le déguisement d’un rejet de la Lumière? Jésus m’a fait signe en bombardant son linceul de photons : est-il admissible que trois ou quatre mois plus tard je n’aie pas avancé d’un pouce sur la question? On n’en finirait pas. 

    En quoi consisterait donc l’assomption d’une “liberté de créature”, concrètement, si je me laissais bluffer par un texte pareil? Je crains qu’elle ne se résumât à consumer la vie qui nous reste en patenôtres, le bien qu’on peut faire aux autres mortels étant tenu pour zéro, au regard de la “reconnaissance et de la louange” dues au créateur! Je ne pense pas que ledit créateur se contente des dithyrambes hypocrites d’un athée, de sorte que voilà encore un “péché absolu” aussi inévitable et irrémissible que le défaut d’amour dont nous scient les cathos. D’ailleurs, c’est le même, et, en tout cela, c’est l’incroyance qui est visée, rien de plus et rien de moins. C’est d’ailleurs de bonne guerre, puisque j’affirme, moi, quoiqu’en tremblant, que si je n’ai pas la foi, c’est la faute de Dieu, donc qu’Il n’existe pas, ou n’est ni si bon ni si puissant que vous le prétendez.

    Le comble, c’est de voir recouvrir du doctissime sceau du théologien un propos qui chez Paul est justifié, si l’on tient compte de son ignorance du symbolisme des peuples qu’il traite d’idolâtres. Ils adorent un veau d’or, un chat, un scarabée : passons sur le mot. Mais en quoi l’athée devient-il idolâtre, j’entends s’il ne substitue pas, comme tant et tant, un maître humain à Dieu? À dire vrai, ce n’est pas que je manque de réponses à cette question, certaines purement spécieuses : on peut se faire de l’argent, ce bon serviteur, un mauvais maître; mais un dieu, ça n’a qu’un sens hâtif : l’argent est pour nos contemporains l’objet du suprême désir, s’imaginent-ils du moins, et un rempart contre leurs angoisses; un dieu, non. Idem pour l’ego : on peut avoir de soi une estime démesurée, mais dire qu’UnTel se divinise, à moins qu’il ne soit fou, n’est qu’une facilité de langage. À bon droit en revanche me demanderais-je si je n’ai pas fait une sorte d’idole de la Vérité, en un domaine où elle est inaccessible, et surtout de cette inexistante entité, l’Autre, à qui je la demande. Il se pourrait bien en effet que j’aie placé en lui l’espoir d’être vu et compris, hérité de la conviction que m’en donnait Dieu, quand j’étais gosse. Suffit. C’est par trop soutenir une phrase en l’air, et qui décroche d’elle-même. Du reste le texte reste ambigu, et je ne suis plus si sûr, à le relire, que l’exégète parle en son nom propre. 

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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 08:10

    L’ouvrage “éblouissant” de ma jeunesse a bien terni en quarante ans (j’avais fait, l’année dernière, une expérience semblable avec le Poe de Marie Bonaparte, mon presque premier contact avec la psychanalyse à 17 ans), sans doute parce que j’ai progressé depuis, bien que ça ne relève pas de l’évidence. Si Goguel m’avait tellement impressionné en 71 ou 72, c’est par la révélation que les dogmes, que j’avais gobés gamin, puis refusés en bloc (et qui présentaient d’immenses lacunes, au premier rang desquelles l’amour de Dieu, dont je ne crois pas avoir entendu parler au catéchisme, ou qui n’avait frappé mon oreille d’enfant sociopathe que comme une serinette insignifiante), avaient une histoire, et que cette histoire se passait aussi bien (que dis-je? beaucoup mieux!) d’intervention divine que la création du monde et de l’homme. À présent, bien sûr, c’est chose acquise, et la relecture du pavé qui m’illumina jadis (dans sa première édition, qui sait? éventuellement plus hardie?) s’en trouve injustement endeuillée. Comme d’autre part j’ai indéniablement régressé, les efforts que – mon outrecuidance me peignant un avenir où j’aurais tout maîtrisé – je faisais tout naturellement jadis sur un grimoire un peu ardu ou ennuyeux me sont devenus pénibles à force de lectures de vautrement, et je crains de larguer ce Jésus-là aussi avant la fin.

    Mais, avant que nous ne soyons interrompus par une de ses étudiantes, j’ai quand même disposé de quelques minutes pour demander quelques conseils de lecture à mon théologien, qui m’a fourgué en sus de Goguel une brochure d’un de ses confrères plus frais, un certain Senft, intitulée : Jésus ou Paul? Qui fut l’inventeur du christianisme? (question intéressante pour ceux à qui Jésus parle; je n’ai ni lu ni connu personne à qui Paul parlât), et dont le texte, malgré son intelligence acérée, est assez comique, en ce sens qu’il présente sinon comme articles de foi, du moins comme “vrai sens” des logia du Christ, et surtout des cauchemardesques épîtres de Paul (je n’en suis, pour ma part, jamais venu à bout), des interprétations ignorées de 999‰ des “croyants”, lesquels, croyant donc à et en des trucs faux, ne se prépareraient pas (si seule compte la foi, inséparable de son objet) un au-delà qui chante. Je n’ai pas tout compris, et “rien” demeure possible, mais j’aimerais citer, à titre d’exemple, quelques extraits l’intégralité du chapitre deux de la seconde partie : Qu’est-ce que le péché? (selon Paul, s’entend, mais on découvrira sans surprise que c’est aussi l’avis de l’exégète).

 

    « On s’imagine en général que l’Évangile est essentiellement et centralement l’annonce du pardon des péchés. C’est un malentendu, et un malentendu très ancien. En effet il s’amorce déjà dans le Nouveau Testament. Il provient du fait que très vite, on ne sait trop dans quelle branche de la chrétienté primitive, mais sans doute dans une branche judéo-chrétienne, la mort de Jésus a été interprétée comme sacrifice expiatoire, sur le modèle du rituel du Grand Pardon (Lv 16). Cette explication, nous l’avons vu et nous avons expliqué pourquoi, ne peut remonter à Jésus lui-même, bien que la tradition ait mis dans sa bouche quelques déclarations allant dans ce sens. Elle ne figure pas dans l’histoire de la Passion telle qu’elle a été intégrée dans les évangiles : la mort de Jésus y est présentée, par le biais de citations des psaumes, comme l’oppression du Juste par les méchants. Cette manière de présenter les choses rend compte de façon assez précise des faits tels qu’ils se sont simplement déroulés.

    Mais il se trouve que c’est l’interprétation sacrificielle qui a prévalu, et elle a consolidé sa position grâce notamment aux ingénieuses spéculations de la lettre aux Hébreux. Et c’est ainsi que l’Évangile a été réduit, aussi dans la tradition doctrinale  des Églises chrétiennes, à l’annonce du pardon des péchés : une réduction en vérité inadmissible, qui fait de la foi chrétienne une simple variante du judaïsme.

[Cette “simple variante du judaïsme”, c’est ce que croient à peu près tous les chrétiens : simple rappel, ou plutôt coup de fluo.]

    1. Qu’en est-il chez Paul?

    Il est impossible de répondre en trois mots, car la situation, dans ses lettres, n’est pas tout à fait simple. Voici pourquoi.

    D’une part Paul se montre dans ses lettres l’héritier de l’Évangile de la mort expiatoire ou propitiatoire. On y rencontre les formules traditionnelles : Jésus-Christ « propitiatoire par son sang » (Rm 3, 25); « Christ est mort pour nos péchés » (1 Co 15, 3); « Nous sommes justifiés par son sang » (Rm 5, 9). Le lecteur, qui lit les lettres dans la perspective du catéchisme qu’il a appris, s’arrêtera à ces formules, croyant que c’est le centre et le cœur de l’Évangile paulinien. Mais une lecture plus cohérente des textes lui fera apparaître que le centre de gravité, le centre vif de l’Évangile paulinien, est ailleurs. Certes, Paul a repris les formules sacrificielles; mais quand on les lit dans leur contexte, on s’aperçoit qu’il les soumet à un processus de réinterprétation des plus énergiques. Un véritable recentrement dont résulte un Évangile paulinien présentant, nous le verrons, d’étonnantes consonances avec ce que Jésus a proclamé.

    Le thème de Paul n’est pas l’expiation ou la propitiation des péchés; son thème n’est pas le pardon. Deux observations très simples montrent que ce n’est pas là une affirmation en l’air.

  a) Paul ne parle pratiquement jamais des péchés, au pluriel; à de très rares exceptions près, il parle toujours du péché, au singulier. Bien entendu, ce n’est pas une simple affaire de grammaire ou de style : il y a à cela une raison théologique. Si son thème était le pardon, il parlerait du pardon des péchés, des péchés qui sont nos fautes, nos désobéissances concrètes, qu’il faut savoir reconnaître et pour lesquelles on demande pardon. L’emploi constant du singulier suffit à lui seul, ou devrait suffire à lui seul, pour montrer que le pardon n’est pas son thème. La chose est d’ailleurs confirmée avec éclat par la seconde observation.

  b)  Dans les sept lettres que nous avons de Paul, le mot “péché” apparaît, il est vrai, 59 fois; mais pas une seule fois le mot “pardon” [1]. Cela donne à réfléchir. Entendons-nous : cela ne signifie pas que Paul ignore le pardon ou le considère comme chose négligeable; mais cela signifie à coup sûr qu’il n’est pas le thème central de sa réflexion. L’Évangile du Christ, dans la prédication et dans la théologie de Paul, n’est pas le message du pardon des péchés. Comme l’Évangile du règne de Dieu maintenant proche annoncé par Jésus, il est beaucoup plus; l’annonce d’un commencement, la libération par l’avènement d’un régime nouveau. 

    Ainsi donc, quand Paul parle du péché, ce n’est pas une manière globalisante de parler des péchés. Le péché, c’est autre chose. Mais quoi au juste? Il est très important que nous ne sachions et que nous en ayons une vision claire et nette : faute de quoi nous serions dans l’impossibilité de comprendre correctement de qui est au centre de sa théologie et de son message : la justification.

[Moui. En fait, tout ce passage n’est qu’une introduction. Si l’intérêt doit naître, c’est seulement demain.]

 

…/…

[1] Une fois, il est vrai dans une citation de l’Ancien Testament, on trouve le verbe : Rm 4, 7

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