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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 13:24

Le « suaire » aux prises avec l’histoire

 

    Les historiens n’ont toutefois pas attendu les résultats de l’analyse radiocarbone pour attribuer au « suaire » une date médiévale.

    Au début du XXe siècle, le chanoine Ulysse Chevalier a exhumé des archives des textes prouvant déjà que la relique était une peinture du XIVe siècle. De ses études, il ressort ceci.

    En 1353, une église collégiale fut fondée à Lirey, près de Troyes, en Champagne, par le sire Geoffroy Ier de Charny, seigneur de Lirey, Savoisy et Monfort. Le chroniqueur Froissart dit de lui qu’il était « le plus prud’homme et le plus vaillant » des chevaliers.

    La collégiale, établie sous le vocable de l’Annonciation, était une construction de bois, d’une architecture assez pauvre. La communauté comptait six chanoines prébendés. Peu de temps après sa fondation, un « suaire » du Christ, portant la double effigie, de face et de dos du Christ, avec les stigmates de la Passion, y fit son apparition et fut présenté aux foules.

    Robert de Caillac, doyen de la collégiale, faisait courir le bruit que ce linge était le suaire avec lequel Jésus avait été enveloppé au Sépulcre. Des « miracles » avaient lieu pendant les ostensions… Mais les conseillers de Mgr Henri de Poitiers, l’évêque de Troyes, trouvèrent étrange l’apparition subite de ce « suaire » et apprirent que des individus soudoyés simulaient la guérison, dans le seul but d’extorquer l’argent des pèlerins. L’évêque commanda une enquête et ses résultats furent totalement négatifs pour la relique.

    Selon les termes de l’un de ses successeurs, Mgr Pierre d’Arcis, Mgr Henri de Poitiers « découvrit la fraude et la façon dont ce fameux linge avait été peint par un procédé artistique; il fut prouvé par l’artiste qui l’a peint, que c’était une oeuvre due à la main de l’homme et non miraculeusement confectionnée ou octroyée. »

    Comme saint Augustin, Mgr Henri de Poitiers ne tolérait pas les manifestations excessives auxquelles donnaient lieu les fausses reliques. Il engagea une procédure contre le doyen et ses complices. Mais, comme le rapporte toujours Pierre d’Arcis, « ceux-ci virent leur ruse découverte et cachèrent ailleurs ledit linge afin qu’il échappât aux recherches de l’ordinaire. ». Le « suaire » fut mis à l’abri pendant quelques décennies.

    Et en 1389 tout recommença. Poussé par le doyen de la collégiale, Geoffroy II de Charny, fils du fondateur de la collégiale, se rendit auprès du légat de Clément VII dans la région, pour lui demander l’autorisation d’exposer à nouveau la relique dans l’église de Lirey, omettant de lui rappeler l’expérience malheureuse de jadis. Mal informé, le cardinal lui concéda un indult.

    Mgr d’Arcis se rendit compte du subterfuge. Il s’aperçut de plus que « si l’on ne dit pas en public qu’il s’agit du véritable Suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est néanmoins annoncé et répété partout en privé et beaucoup le croient, d’autant plus (...) qu’il fut un temps où on le présentait comme le vrai suaire du Christ ».

    Les foules accoururent à nouveau et Mgr Pierre d’Arcis prit l’initiative d’interdire au doyen d’exposer le linge devant le peuple « sous peine d’excommunication ». Le doyen fit appel au pape d’Avignon Clément VII. Le 28 juillet, le pape adressa une lettre au seigneur de Lirey, par laquelle il confirmait l’indult de son légat. Il imposait également à Pierre d’Arcis un « silence perpétuel » sur la question. Cependant, Clément VII ne parlait de la relique qu’en terme de « figure ou représentation du suaire de Notre-Seigneur Jésus Christ », ne s’engageant pas sur son authenticité.

    Le 4 août, alerté par Pierre d’Arcis, le roi de France Charles VI dépêcha le bailli de Troyes signifier aux chanoines qu’ils devaient lui livrer leur « suaire » sur-le-champ. Ceux-ci refusèrent avec obstination. La seule chance, pour l’évêque de Troyes, d’obtenir gain de cause, était désormais d’en appeler au Souverain Pontife. Pierre d’Arcis fit donc rédiger un long Mémoire pour expliquer à Clément VII les raisons qui le poussaient à interdire les ostensions. Il lui signala l’enquête menée par Henri de Poitiers, qui avait obtenu l’aveu du faussaire. Le Mémoire fut envoyé au pape à la fin de l’année 1389.

En réponse, Clément VII promulgua trois bulles, datées du 6 janvier 1390.

    L’une d’entre elle stipulait que le Siège Apostolique modifiait les concessions accordées naguère à la collégiale. Les termes employés étaient explicites :

    « Nous donc, dans le souci de porter un remède approprié à la pratique des ostensions et d’en écarter tout danger d’erreur ou d’idolâtrie, nous voulons et, en vertu de notre autorité apostolique, nous statuons et ordonnons (...) (que) celui qui fera l’ostension devra avertir le peuple au moment de la plus forte affluence et dire à haute et intelligible voix, toute fraude cessant, que ladite figure ou représentation n’est pas le vrai Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, mais qu’elle n’est qu’une peinture ou tableau du Suaire qu’on dit avoir été celui du même Seigneur Jésus-Christ. » (souligné par moi, PEB)

    Le pape prenait catégoriquement parti sur l’authenticité de la relique : c’était un faux, une peinture, qui ne pouvait aucunement prétendre au titre de relique. Étrangement, il se refusa à interdire les ostensions. L’argent pouvait donc continuer d’affluer dans les caisses de la collégiale... Il ordonnait même à Pierre d’Arcis de supprimer « tous les obstacles suscités à ces expositions, pourvu qu’on y observe les règles édictées ». En fait, la veuve de Geoffroy I de Charny, Jeanne de Vergy, avait épousé Aymon de Genève et ce personnage était ni plus ni moins que l’oncle (à la mode de Bretagne) de Clément VII, qui s’appelait dans le monde Robert de Genève. Le pape venait donc de se livrer à un banal acte de népotisme, essayant de sauver les intérêts de sa famille mis à mal par l’évêque local…

    Ceci dit, connaissant les liens familiaux qui unissaient Clément VII et Jeanne de Vergy, la détermination du pape à déclarer fausse la relique de Lirey n’en devient à nos yeux que plus significative.

    Il est plus que probable, d’ailleurs, que ce fut sous Jeanne de Vergy et non sous Geoffroy Ier, qu’eurent lieu les premières ostensions. Si les sindonologues ont coutume de dire que le « suaire » existait du vivant de Geoffroy Ier de Charny, toutes les déclarations censées corroborer ce fait sont tardives et contradictoires, et aucun élément ne vient les appuyer. Nul chroniqueur ne rapporte une telle information et tous les documents se rapportant à la fondation de la collégiale de Lirey sont muets sur la relique.

    Comme Geoffroy Ier est mort en septembre 1356 à la bataille de Poitiers, c’est vraisemblablement après cette date que le « suaire » est apparu, certainement en 1357. [Ambigu, ce glissement de vraisemblablement à certainement : il est certain que des ostensions sont attestées en 1357, non que le suaire soit apparu cette année-là.]

    Pierre d’Arcis précise d’ailleurs que le commanditaire des ostensions fut le doyen « cupide et avaricieux » qui se procura le linge peint « pour motif de lucre ». Si Geoffroy était mort, ce « motif » s’explique naturellement. Comme les finances ne rentraient plus, (Jeanne de Vergy étant une veuve désargentée) il fallait attirer les pèlerins et nourrir les chanoines…

    On ne connaît malheureusement pas le nom du peintre qui a exercé ses talents à Lirey. Toutefois, on sait quelles ont été ses influences, en-dehors des textes du Nouveau Testament.

    Comme le constate l’historienne Odile Célier, le « suaire » de Lirey « semble être l’objet que la chrétienté attendait fiévreusement ». Les marques qu’il porte correspondent très précisément aux thèmes à la mode au XIVe siècle : ceux du linceul du Christ, de la Passion, des plaies sanglantes.

    Dès le XIe siècle, des représentations dramatiques jouées dans les églises ont intégré des linceuls factices dans le déroulement de la liturgie du temps pascal. L’élévation de ces draps était le grand moment de tels jeux scéniques. Au XIIIe siècle, on commença également à utiliser des epitaphioi, pièces de tissu représentant un Christ mort, étendu, les mains croisées C’est également à partir du XIe siècle, que l’on se prit à représenter le Christ mort. Au XIVe siècle, l’époque à laquelle apparaît le « suaire », ce type de représentation était même devenu la règle.

    La ressemblance du « suaire » avec l’iconographie chrétienne du XIVe siècle gothique est frappante : jambes légèrement fléchies, pieds suggérant qu’ils ont été ramenés l’un sur l’autre lors du crucifiement, couronne d’épines (qui apparaît dans l’iconographie chrétienne vers 1245), coulée de sang le long des bras avec le fort écoulement sanguin au côté (caractéristiques de l’œuvre de Giotto), doigts extrêmement longs, etc. – rien ne manque.

    Le portrait du Christ sur le « suaire » s’inscrit visiblement dans la tradition classique de l’iconographie chrétienne, qui s’est développée depuis Ve siècle, en passant plus tard par Byzance. La comparaison entre les caractères du « suaire » et l’iconographie chrétienne ne prouvent donc pas que celle-ci a été influencée par celui-là, comme le proclament les sindonologues, mais bien que l’auteur du « suaire » a intégré dans son oeuvre les éléments iconographiques de son temps.

    D’autre part, ce n’est pas une coïncidence fortuite si le culte du Christ sanglant est l’un des traits fondamentaux de la mystique du XIVe siècle. C’est dans ce siècle que prend naissance en effet la dévotion aux « cinq plaies ». C’est en ce siècle que la « voyante » Julienne de Norwich, décrit Jésus avec » de grosses gouttes (qui) tombaient de dessous la couronne comme des caillots qui paraissaient sortir des veines ». C’est également au XIVe siècle que des fidèles connus sous le nom de « flagellants » se rassemblent pour participer à des processions de pénitence, au cours desquelles ils se fouettent en public en chantant : « Or avant, entre nous tuit frère; battons nos charoignes bien fort en remembrant la grant misère de Dieu et sa piteuse mort ».

    S’il cherchait de l’inspiration, le peintre n’eut que l’embarras du choix.

    On ne sait pas avec certitude quelle technique il a utilisé. Mais sur ce point aussi, il avait à sa disposition des méthodes ingénieuses lui permettant d’élaborer une figure mystérieuse d’aspect fantomatique.

    Le Dr McCrone a demandé à un artiste de réaliser un portrait du Christ en inversant le clair et l’obscur (voir images). Celui-ci utilisa un pinceau fin, de l’eau pure, 1% de gélatine et quelques particules d’oxyde de fer. Le résultat est impressionnant. [Pas tellement.] Il est impossible de distinguer à l’oeil nu l’image obtenue par l’artiste contemporain de celle du « suaire »… [Inexact, hélas, c’est un réfractaire à la foi qui parle : le visage du Linceul a une présence qui relègue dans le ridicule ou l’anodin les forgeries de McCrone, Broch et Blanrue. Si c’est une peinture, quel que soit le procédé utilisé, il faut que l’artiste inconnu ait été tout à fait hors du commun.]

    Le Pr. Randall R. Bresee et d’Emily A. Craig ont décliné cette version. Ils ont d’abord peint le corps du Christ en positif sur un grand papier, puis ont placé ce papier sur une pièce de lin de même dimension ; ils ont frotté vigoureusement pour y décalquer l’image. Le « brunissage » comporte exactement les mêmes caractéristiques que le « suaire ».

    L’Américain Joe Nickell s’est, lui, servit d’un bas-relief, se souvenant peut-être de l’analyse tridimensionnelle du S.T.U.R.P… Il a trempé son drap dans de l’eau chaude, l’a appliqué sur un bas-relief, puis, une fois qu’il était sec, l’a frotté avec de l’oxyde de fer. Le résultat obtenu est saisissant. Et il a l’avantage d’être à la portée de n’importe quel gamin de cours élémentaire....

    Toutes ces techniques sont compatibles avec la technique médiévale et correspondent aux dossiers scientifiques du « suaire ».

 

Conclusion…

 

Au final, on ne peut donc que reconnaître que le « suaire » n’est plus un mystère depuis longtemps et que les sindonologues abusent de la crédulité du public, avec (parfois, souvent…) la complicité de médias peu scrupuleux en quête d’audimat. L’émission « Secrets d’actualité » sur M6 de mars 2005 est le dernier exemple en date : il y en aura d’autres.

 

    Certes. Cela dit, Ce résumé d’histoire, dont je ne suis pas en mesure de contester le détail, n’est pas pour autant d’une probité parfaite, en ce qu’il passe complètement sous silence les arguments de l’adversaire, qui relève des traces, il est vrai peu nombreuses et peu sûres, d’un long voyage du Linceul, de Jérusalem an I à ce patelin de Lirey, 1357. Essayons de faire à rebours ce trajet hypothétique dans le temps et l’espace. Bien entendu, je ne garantis absolument rien. Voici, selon Milliez (que je pille après l’avoir étrillé, et qui, selon toute apparence, a lui-même pillé d’autres auteurs, italiens, anglo-saxons, et même français, n’y ajoutant pour son compte que des absurdités) ce qu’on trouve dans le Rational ou Manuel des divins offices de Guillaume Durand, évêque de Mende, qui a vécu de 1230 à 1296, donc sous les règnes successifs de Saint Louis, Philippe III et Philippe le Bel : « Tabulam in qua Pilatus scripsit : Jesus Nazarenus rex Judæorum, quam vidimus Parisiis in capella illustris regis Francorum, una cum spinea corona & ferro & hasta lanceae, & cum purpura qua Christum induerunt, & cum sindone qua corpus fuit involutum [CMQI], & spongia, & ligno crucis, & uno ex clavis & aliis reliquiis multis » : il va sans dire que les u et les j ne sont pas d’époque; précisons que cet ouvrage, imprimé au XIXème, devrait être accessible, mais je n’ai réussi à obtenir, dans Gallica, que la couverture, et dans Google books, que le volume V,  qui commence au livre VII, alors que c’est du VI, “Des cierges bénis” qu’est censé être extrait ce passage, dont voici la traduction : « la (ou une) planche (tablette, écriteau…) sur laquelle Pilate a écrit : Jésus le Nazarénien roi des Juifs, que nous avons vue à Paris dans la chapelle de l’illustre roi des Francs, en même temps que la couronne d’épines, le fer et la hampe de la lance, la pourpre dont ils avaient habillé le Christ, le tissu (la mousseline, éventuellement le drap, du grec σινδών, via le latin : c’est le mot utilisé dans les Évangiles synoptiques) dans lequel le corps fut enveloppé [CMQI], l’éponge, le (ou plutôt du) bois de la croix, un des clous, et de nombreuses autres reliques »… aussi fausses les unes que les autres, peut-être; il n’empêche qu’il y a là, vers la mort de Saint Louis, un linceul : même si le vocable sindon n’avait pas ce sens en grec ou en latin classiques, l’usage de ce “linge” est précisé; et Robert de Clari use, dans sa description des merveilles de Constantinople, qu’il aurait observées en 1204, du terme sydoine (“li sydoines, la ou Nostres Sires fu envolepés, i estoit, qui cascuns des venres se drechoit tous drois, si que on i pooit bien veir le figure Nostre Seigneur, ne ne seut on onques, ne Griu, ne Franchois, que chis sydoines devint quant le vile fu prise”) : un linceul du Christ, donc, qui se dressait tout droit chaque vendredi, de sorte qu’on pouvait bien voir la forme de Notre Seigneur, linceul qui ne sera pas inventorié dans le trésor de la Sainte Chapelle en 1534. À supposer qu’il y ait figuré un jour, est-il inconcevable que Philippe VI, roi jusqu’en 1350, assurément moins dévot que Louis IX, en ait, plus léger de monnoye que de reliques, fait cadeau au prud’homme Geoffroy Ier de Charny, prisonnier des Anglais en 1347 (et libéré au bout de 18 mois, la rançon de 12000 écus n’étant payée qu’en 1351 par Jean le Bon), mais auparavant, semble-t-il, en 1342, et à qui, suite à un vœu fait à la Vierge (de Lui construire une chapelle, ô surprise), un ange aurait soufflé un plan d’évasion d’une merveilleuse efficience? C’est ce qui n’est attesté que par le mémoire des chanoines, Pour sçavoir la voirs, texte dont je n’ai réussi à trouver que des commentaires, et qui, postérieur aux faits d’un siècle et demi, comporterait une forte part de faux (il fond notamment les deux captivités de Geoffroy en une), mais ce don n’aurait rien de surprenant, si l’on en juge par l’aspect actuel de la corona spinea, délestée de toutes ses épines, distribuées à tel ou tel pote par les rois et régents, de Saint Louis à Catherine de Médicis (si tant est bien sûr que des épines aient jamais été accrochées à une couronne… de jonc).

    Le chevalier de Charny est tué à Poitiers en 1356, (bataille lors de laquelle Jean le Bon est fait prisonnier) : il est crédible que sa veuve aux abois néglige la rente des chanoines, et que ceux-ci, pour compenser le manque à l'encaisse, fassent peindre un linceul en vue de juteuses ostensions qui commencent en 1357; mais tout autant que pour les mêmes raisons de pécune on rende public le cadeau hérité de l’époux défunt – sans en préciser la provenance : Geoffroy pourrait l’avoir fauché, ou le roi avoir exigé le silence… Cet item assurément n’est pas traçable à la manière d’un Colissimo, et qu’on ne peut que rigoler devant les “résumés” glissants de Milliez : « Les héritiers de Geoffroy restent vagues au sujet de la provenance du Linceul. Pour son fils Geoffroy II la relique est “offerte avec libéralité” (liberaliter oblatam) c’est-à-dire avec générosité [plus simplement, donnée en cadeau]. Pour sa petite fille Marguerite, le Linceul est d’après ses dires de 1443 “conquis par feu messire Geoffroy de Charny, mon grand-père”, c’est-à-dire que [CMQI] cette donation est le résultat de la bravoure de Geoffroy Ier face aux Anglais. En cas de donation royale, les héritiers se devaient de rester discrets. » Pourquoi dissimuler une “générosité” qui n’appauvrit pas la Chrétienté? Ce n’est pas dit : on passe immédiatement au “résumé” : « Le roi Philippe VI offre avec générosité le Linceul à Geoffroy qui l’a d’une certaine façon conquis par sa valeur militaire et sa droiture. » C’est un peu vite escamoter la contradiction entre libéralité et conquête! Toutefois, considérant le caractère actuellement unique et troublant de ce linge, les éléments (pollens, hautement discutables, il est vrai) qui semblent le rattacher à la Palestine, et surtout le mystère au moins provisoire de ce “dépôt d’image”, ce transfert de la Sainte Chapelle à Lirey n’a rien, à titre d’hypothèse, de si choquant.

    Le plus gros du trajet aurait pu s’exécuter comme suit : en 1247, Baudouin II, l’empereur “latin” de Constantinople (“empire” constitué suite au détournement de la IVème croisade, et qui durera de 1204 à 1261) envoie à Louis IX, pour une somme considérable, la “sanctam spineam coronam Domini” (sainte couronne d’épines du Seigneur), accompagnée d’un nombre un peu trop important de reliques sacrées pour les infliger toutes au lecteur : du lait de la bienheureuse Vierge Marie, du sang qui, par un “stupendo miraculo”, a jailli d’une image du Christ “ab infideli percussa”, etc, parmi lesquels cætera un certain nombre de reliques énumérées un peu plus tard par Guillaume Durand, et deux qui pourraient désigner le linceul : l’une tout simplement : partem Sudarii quo involutum fuit corpus ejus in sepulchro, “une partie du Suaire dans lequel son corps fut enveloppé dans le sépulcre”, sauf qu’il est difficile d’appeler “partem Sudarii” un Linceul entier, mais on aura retrouvé les termes de l’évêque de Mende ; et l’autre que Milliez met en gras [1] : sanctam toellam tabulæ insertam : la sainte toile (la touaille de Villon, qui peut aller, je suppose, du torchon au drap) insérée, glissée, fourrée? dans une planche, une tablette, un cadre? Je ne suis pas médiéviste, ni rien d’autre, d’ailleurs, mais je doute fort qu’une telle désignation fût plus claire en 1247 qu’à présent : que la toile ait été, avant, une image du Christ vénérée à Constantinople sous le nom de Mandylion, et que Baudouin ne prenne pas la peine de le préciser; que, lors de l’inventaire de la Sainte Chapelle de 1534, cette “toella” se trouve métamorphosée en “trella”, en ces termes : “et au regard du huitième article, contenant la trelle insérée à la table, après plusieurs difficultés, a esté finalement trouvée en un grand reliquaire et tableau garny d’argent surdoré, où il y a apparence d’une effigie, ladite trelle comme consommée contre ledit tableau, autour, environ, et dans ladite effigie” : la toelle serait donc devenue une trelle (“un treillis, ornement classique encadrant le visage du Christ dans les images inspirées du Mandylion d’Édesse”?), et le cadre dans lequel était montré, à Constantinople, le Linceul, dûment plié (si on l’assimile au Mandylion, alors que Robert de Clari dit clairement qu’ils se trouvaient dans deux églises différentes) serait devenu un tableau (un tablel? je n’ai pas réussi à trouver le texte authentique), auquel la toile ou treille se serait fondue, la planche conservant trace de l’effigie? Il est bien clair que si l’on n’a pas d’autre preuve que le Linceul, primo, est  arrivé à Paris, et secundo, a été offert ou volé entre 1247 et 1534, ou plutôt 1357, il vaut mieux tirer l’échelle… Encore n’ai je fait qu’effleurer une des hypothèses visant à combler le vide qui sépare Lirey de Constantinople (où la présence d’un Linceul est attestée, on l’a vu, mais il aurait disparu lors du sac de la ville par les Croisés) et j’ai passé une douzaine d’heures à me balader de doc en doc pour ahaner cette misérable resucée! Un de mes auteurs de rencontre conclut tranquillement, au sujet de cette hypothèse de donation royale : « Finally, it can be stated without any doubt that the Shroud itself has never been in the Holy Chapel of Paris. »

 

    J’ai bien peur qu’à moins de s’improviser une compétence en physique, chimie, latin, grec, hébreu, et j’en passe, plus d’ingurgiter une bonne part de la littérature du sujet, ce qui me prendrait plus d’ans qu’il ne m’en reste à vivre (elle croît d’ailleurs plus vite que je ne saurais lire), il est impossible de s’en faire une idée juste. J’ai fini par recevoir le bouquin de Blanrue, convaincant sur certains points, très léger sur d’autres, pas toujours équitable (il omet notamment, comme dans son article, mais c’est plus grave en 230 pages, de préciser que Le microscope, où ont été publiées les conclusions de feu McCrone, qu’il considère comme définitives, n’est pas une revue scientifique à comité de lecture), et certainement moins bien informé que certains de ses adversaires, qui ont consacré leur vie au problème – mais au service de la Foi, qui a avec la bonne foi des rapports plutôt conflictuels. Au reste, je me fiche complètement, in se, de l’authenticité du Linceul : la question pour moi est seulement de savoir si, en l’état actuel des connaissances scientifiques, il prouve la Résurrection (laquelle, soit, impliquerait son authenticité). Deux éléments semblent l’indiquer : que les fibres de lin n’aient pas été, dit-on, arrachées, lorsque le linge a été détaché du cadavre, mais peut-on vraiment voir cela au microscope et l’affirmer?… et cette image, sur laquelle McCrone avait trouvé des traces significatives selon lui de pigments et de liant, mais qui semble résulter, pour l’essentiel, d’une oxydation de la cellulose : a-t-elle pu être provoquée par la peinture elle-même? À mes yeux tout le problème est là. Blanrue s’en débarrasse en un alinéa, qui ne trahit pas une grande solidité : “Pour le STURP, l’image résulte uniquement d’un processus d’oxydation et de déshydratation de la cellulose du lin. Dans l’esprit des sindonologues américains, cette oxydation-déshydratation est si mystérieuse qu’elle s’apparente à une impossibilité physique. Seulement l’oxyde de fer est précisément susceptible de causer une semblable dégradation de la cellulose; seuls de nouveaux tests pourraient déterminer ce qui revient à l’ocre rouge, au liant et à l’oxydation, dans la perception de l’image actuelle” : on sent le côté “chaudronesque” (pour me référer à l’argument bien connu qu’on a opposé jadis à Faurisson, avant que la Loi ne rende les arguments inutiles) des deux assertions : la couleur vient de l’ocre rouge et du liant, même s’il n’y en a pas ou plus, car ce sont eux qui ont oxydé la surface. Comme Blanrue n’est pas chimiste, et ne cite pas ses sources, j’ai bien peur que l’affirmation centrale, dont j’aimerais tant me satisfaire, ne vaille pas un pet de lapin. Je vais pourtant en rester là pour le moment, car je n’ai pas l’impression que cette tâche sans fin ait grand-chose à voir avec celle qui m’est impartie, if any, ni que, dans le cadre d’une religion qui tiendrait debout, je puisse racheter soixante ans d’égoïsme, de narcissisme, et d’occasionnelle cruauté (verbale) en essayant de me donner les moyens d’y voir clair dans cette purée de pois. J’ai une peur abominable de l’enfer, décrit par Lucia dos Santos, la voyante-chef de Fatima, comme une mer de feu d’où bondissaient les damnés (mais elle se sentait peinarde devant ce spectacle, la Vierge lui ayant promis le paradis), peur équilibrée par une incroyance à peu près totale en une pareille bêtise/atrocité, qui ferait de Dieu un être infiniment abominable : d’où cette résultante de toujours repousser à plus tard de retrousser mes manches pour me mettre au service de “prochains” qui ne me demandent rien, si ce n’est, de temps en temps, du fric – mais pas ceux qui en ont besoin. À supposer que j’aie une conscience morale, elle ne me dicte en aucune façon de me prosterner devant l’Être Suprême et de m’étourdir de patenôtres, de construire des chapelles ou des pagodes (voir Terre d’or, le délicieux bouquin de Lewis sur la Birmanie, chez Picquier : c’est en tous points pareil… avec, au beau milieu, cette oblation toute simple et sublime des sœurs catholiques de Mandalay, qui, auto-exilées à vie, s’occupent des lépreux sans espoir de les guérir) mais peut-être de ne pas rester enfermé dans une besogne qui ne profite à personne, et une forteresse d’outrecuidance délirante, qui se renforce sans doute de la canonnade intérieure qu’elle subit.

    Je ne prétends pas que la civilisation chrétienne ait été pire que l’immonde consumérisme actuel, la dictature à peu près mondiale de Wall Street, et son emprise sur les consciences. Mais le christianisme est mort, et je doute qu’il ait jamais été vivant, pour moi s’entend des deux : si j’ai vécu moi-même, c’est dans la révolte, dans un brin de création, dans l’amour narcissique d’une fille ou/et de mes élèves. Le monachisme sans Dieu m’aurait attiré, mais du catholicisme je n’ai connu que la contrainte et l’ennui, et il en est définitivement infecté. Quand au protestantisme, c’est la première étape vers le déisme… et la suite. Peut-être ai-je tout faux, suis-je tout faux, et ces êtres qui se réjouissent si fort d’être du désormais minuscule troupeau des élus ont-ils raison. Peut-être m’a-t-On épargné il y a une vingtaine de mois, pour me permettre de revoir in extremis ma copie. Mais on ne se refait pas comme ça, surtout sans bonne raison d’essayer, et de prendre ce pari insensé. Peut-être paierai-je davantage pour cette mesquinerie et ma vie cadavéreuse que pour le maigre mal que j’ai fait. Mais zob. Right or wrong, my way. 

 

 

[1] adoptant, toutefois, la leçon infertam, à ma connaissance un barbarisme, qui permet de repérer les auteurs anglo-saxons pompés pour l’occasion (ils ont dû prendre pour un f le s initial ou interne en vigueur jusqu'au XVIIIème) : je n’aurais jamais cru qu’il y en eût tant!

Published by Narcipat - dans Conversion
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2 juillet 2016 6 02 /07 /juillet /2016 07:47

   L’étude des pollens est un cas à part. Les sindonologues du S.T.U.R.P ont pour leur part rejeté l’argument de Max Frei, au motif que les pollens peuvent être transportés par les vents et se retrouver sur n’importe quelle étoffe sans rien indiquer sur sa provenance. Mais pour le micropaléontologue Steven Shafersman, Frei ne fut pas un chercheur incompétent mais un « fraudeur ». Son argumentation est convaincante. Contrairement au S.T.U.R.P, Shafersman remarque en effet qu’il est exceptionnel que le vent transporte les pollens sur d’aussi longues distances, car en général ceux-ci retombent dans le voisinage immédiat de leurs plantes. Il serait donc particulièrement surprenant que 33 espèces de pollens du Moyen Orient (chiffres donné par Frei) aient été transportées par le vent pour se concentrer sur une même étoffe. A moins de prétendre qu’il s’agit de pollens à tête chercheuse, une telle concentration est hautement improbable.

    Shafersman s’est également aperçu que sur les illustrations que Frei projetait à son public « chaque espèce de pollens était représenté par quatre ou cinq spécimens parfaitement conservés, comme s’ils étaient neufs ». Bien que partisan du « suaire », le moine traditionaliste Bonnet-Eymard s’est lui aussi rendu compte de cette étrangeté... jusqu’à ce que Max Frei lui concède que les photographies qu’il présentait lors de ses réunions n’étaient que des pollens de référence. Comment appeler autrement que « fraude » de telles méthodes ?

    Il faut enfin signaler qu’à sa mort (1983), Frei n’avait pas publiéses résultats dans une revue scientifique

    L’information tridimensionnelle du « suaire » est-elle au moins assurée ? En partie, oui. Mais il est faux de déclarer qu’elle prouve que le « suaire » a enveloppé un corps humain.

    Pour démontrer que le « suaire » comporte une telle propriété, les sindonologues ont reporté les détails de l’image sur une toile taillée aux dimensions du « suaire », dont ils ont recouvert un de leurs collègues officiers. Ils ont mesuré sur ce drap les distances corps-tissu et les ont ensuite comparées aux différences de densité relevées sur le « suaire ». Puis, le Dr Jackson a demandé aux laboratoires Sandia de passer l’image du « suaire » dans un analyseur d’images VP-8, un appareil qui présente la particularité de traduire l’intensité lumineuse en termes de distance.

    Or lorsque les sindonologues ont mesuré l’intensité de l’image du « suaire », ils ont obtenu une image de qualité plate qui ne correspond pas au relief d’un corps humain, mais à celui d’un simple bas-relief. Comme ils n’étaient pas satisfaits de cette image, ils ont donc décidé d’en modifier le plan de référence. Et cette modification, qui implique des ajouts multiples, correspond exactement à l’image d’un corps. Comme le note le Pr Broch : « les sindonologues ont donc introduit dans leur appareil de mesure le corps qu’ils voulaient trouver à la sortie (...) Les données ont été trafiquées ». [Voilà encore un argument que je suis totalement hors d’état d’évaluer, mais qui ne semble pas avoir reçu de réponse. On dirait que les “pro” et les “anti” vivent et pensent dans deux mondes parallèles. Est-ce que l’option “bas-relief” ne résoudrait pas de façon strictement humaine la contradiction entre les “3D” et l’image d’un visage humain sans déformation? Si l’on applique un linge sur un vrai visage, il va nécessairement devenir quelque peu lunaire sur le tissu remis à plat. Les résurrectionnistes n’en sont apparemment pas gênés, bien au contraire. Pourtant, même si cette transformation du corps en lumière a été instantanée, c’est d’un corps en 3D qu’il est gardé trace : pourquoi, sinon par un miracle supplémentaire, la Sainte Face aurait-elle les proportions qu’elle présenterait sur un tableau ou une photo? Simple question.]

    L’étude hématologique accomplie par les sindonologues présente un autre genre « d’erreur ». Car cette fois, les chercheurs n’ont pas tenu compte de l’ensemble des données du dossier et n’ont pas non plus réalisé les analyses qui s’imposaient.

    La commission réunie en 1973 à Turin a été la première à mener des expériences sur ce point précis. Le laboratoire du Pr Frache, directeur de l’Institut de médecine légale de l’Université de Modène, reçut à l’époque dix échantillons de fils prélevés sur les « taches de sang ». Les chercheurs procédèrent à des tests destinés à mettre en évidence la présence de sang. Ils firent d’abord le test de la fluorescence UV : l’examen se révéla négatif. Ils poursuivirent avec le test de la benzidine : là encore, aucune réaction. Ils firent enfin des tests destinés à mettre en évidence de très petites quantité de sang, tel que la microspectrophotométrie. Ceux-ci furent à nouveau négatifs.

    De fait, tous les résultats furent négatifs.

    Or dans leurs deux études, les Drs Heller et Adler, qui n’étaient ni l’un ni l’autre spécialisés dans la chimie du sang, ont omis de conduire des tests spécifiques pour la présence de sang. La porphyrine, la bilirubine, les protéines et l’albumine qu’ils ont mises en évidence ne se trouvent pas seulement dans le sang : on les trouve dans de nombreuses autres substances, comme, par exemple, celles qui servent de liant à une peinture… Leurs analyses ne sont donc absolument pas significatives. [Absolument pas évident, cf. ici . Nuage d’encre? McCrone était peut-être un antéchrist militant, nullement “spécialisé dans la chimie du sang”; quant à Blanrue, il ne s’y connaît pas plus que moi. Mais en face, le parti-pris semble inébranlable, et quand on n’est pas d’accord, c’est la lourde.]

 

L’examen scientifique du « suaire »

 

    En vérité, la thèse de l’authenticité du « suaire » a été définitivement battue en brèche par deux séries d’analyses qui satisfont aux critères de sérieux et d’objectivité.

    La première d’entre elles est celle du défunt Dr Walter McCrone, directeur du McCrone Research Institute, un laboratoire spécialisé dans la détection scientifique des faux en art. Le sindonologue Ian Wilson a écrit (avant les analyses…) que ce laboratoire était « peut-être le lieu du monde où l’on peut extraire un maximum d’informations de l’échantillon le plus infime qui soit ». L’équipe du Dr. McCrone s’est ainsi illustrée dans la détection de nombreux faux (de Vinci, Turner, Picasso, etc.), ainsi que de la « carte du Vinland », qui a défrayé la chronique dans les années 70.

    Les chercheurs de la commission de 1973 ayant noté sur l’image du « suaire » la présence de granules rouges qu’ils n’étaient pas parvenus à identifier, c’est à cette identification que s’employa justement le Dr McCrone.

    En tant que membre du S.T.U.R.P., il reçut, après les examens d’octobre 1978, une série de 32 échantillons prélevés à l’aide d’un ruban adhésif spécial : 14 provenaient de zones sans image (zones-témoins), 12 de l’image du corps; 6 des zones du « sang ». McCrone les étudia au microscope à lumière polarisée.

    Il s’aperçut que dix-huit de ces échantillons présentaient une quantité significative d’un très pur oxyde de fer, utilisé depuis les temps préhistoriques comme pigment de peinture. Une étude en aveugle de ces 32 échantillons démontra en revanche qu’aucun des échantillons de contrôle (ceux sans image) ne contenait de telles particules.

    Les particules de pigments d’oxyde de fer (Fe2 O3) collaient aux fibres, comme si elles étaient en suspension dans un médium. Elles étaient d’autre part identiques à l’ocre rouge, un pigment très courant au moyen âge.

    McCrone découvrit encore que les fibres des zones à image étaient faiblement teintes en jaune. Avec une collègue, il examina « plus de 8 000 fibres des zones à images et sans image» et trouva que « les zones à image avaient beaucoup plus de fibres teintes (30-72% des fibres) que le contrôle sans image ou les échantillons d’image faible (10-26%). » Cette découverte accréditait la thèse d’un médium ayant jauni avec le temps.

    McCrone utilisa alors une technique de rehaussement des contrastes, qui lui confirma que la dispersion des pigments correspondait à la présence d’un liant. Procédant à divers tests, il fut capable de préciser qu’il s’agissait d’une détrempe composée à partir de collagène animal, un produit à base de peaux d’animaux, de muscles, d’os, etc. Comme seules les fibres jaunes et/ou à pigments réagirent positivement, c’était le signe que ce liant était absent des zones témoins et correspondait à l’emplacement des pigments d’ocre rouge.

    Conclusion du Dr. McCrone : « l’image entière a été appliquée sur le linge par un artiste très habile et bien informé ». L’artiste avait utilisé un pigment d’oxyde de fer associé à un médium à base de collagène.

    Avec son équipe, McCrone mena des analyses complémentaires. Grâce au microscope électronique à balayage et à la microsonde électronique (electron microprobe), ils déterminèrent qu’un pigment particulier correspondait au « sang », en s’ajoutant à l’ocre rouge : le vermillon, également appelé cinabre, un pigment également courant au moyen âge.

    Le S.T.U.R.P n’apprécia pas ces conclusions qui remettaient en cause le travail de près d’un siècle de sindonologie. Au printemps 1980, McCrone fut prié de rendre ses échantillons. En juin, se voyant dans l’incapacité de produire de nouveaux travaux, il envoya une lettre de démission à John Jackson. Seul le Rév. David Sox, sindonologue anglican, accepta son verdict et se rangea à ses côtés.

    Les sindonologues cherchèrent des échappatoires, mais ne parvinrent jamais à réfuter la découverte fondamentale de McCrone :la mise en évidence de la présence de pigments d’oxyde de fer sur les zones à image et son absence sur les zones vierges. [Le moins qu’on pourrait faire, quand, à l’appui du portrait de Frei comme “faussaire”, on a rappelé qu’il n’a pas publié dans une revue scientifique, ce serait de signaler que McCrone, pour sa part, n’a fait connaître ses résultats que dans celle de son labo, où il n’avait aucune opposition à craindre. Cela étant, les “pro” expliquent, semble-t-il, la présence de pigments dans les parties “image” par le fait que les faussaires et autres copieurs appuyaient leur œuvre sur le Linceul pour la sanctifier par contact, ce qui ne rend nul compte de l’absence de pigment sur les parties “sans”. À l’heure actuelle, de toute façon, ces traces de peinture doivent avoir disparu : la question est de savoir si elle a pu oxyder la cellulose TRÈS superficiellement… avant de disparaître.]

 

L’ordalie du C14

 

    Dès qu’il commença son étude sur le « suaire », le Dr. McCrone demanda que l’on fasse passer à la relique le test de datation au C14. Au milieu des années 70, le pasteur Sox se chargea de contacter le Pr. Gove, co-inventeur de la spectrométrie de masse par accélérateur, une technique nouvelle de datation C14 qui consiste à séparer les ions C14 des C12, pour déterminer le rapport des deux isotopies.

    Longtemps les autorités ecclésiastiques firent valoir qu’il n’était pas envisageable de détruire la relique pour procéder à de telles analyses. Mais l’idée suivit son chemin.

    En 1983, une opération d’intercomparaison avec l’ancienne technique des petits compteurs à gaz et la technique des accélérateurs démontra que la datation au C14 était fiable. Les échantillons nécessaires pour une datation étant infimes, les dernières réticences de l’Église tombèrent.

    En octobre 1986, un accord de protocole fut établi entre les représentants de sept laboratoires. Le 10 octobre 1987, l’archevêque de Turin, agissant pour le compte du Saint Siège, désigna trois d’entre eux : ceux d’Arizona, d’Oxford, et de Zurich. Tous trois utilisaient la technique des accélérateurs. Le British Museum fut choisi comme garant de la datation.

    C’est le 21 avril 1988 qu’eut lieu la prise d’échantillon. L’Italien Riggi, du S.T.U.R.P, tailla un échantillon de tissu à côté de l’endroit où l’on avait déjà prélevé des échantillons en 1973, en bas et à gauche de l’empreinte ventrale. Cet emplacement était volontairement éloigné « de tout rapiéçage ou de toute zone carbonisée », comme le souligne le rapport publié dans la revue scientifique Nature.

    L’échantillon fut divisé en trois parties équivalentes, d’environ 50 mg chacune. Riggi découpa de la même façon les deux échantillons de contrôle apportés par le Dr. Tite, du British Museum. Testore, l’expert textile, les pesa. Les neuf fragments furent ensuite introduits dans neuf récipients d’acier inoxydable. Les tubes furent scellés, numérotés, puis remis aux trois laboratoires. Le second expert textile, Gabriel Vial, remit à Tite un échantillon de contrôle supplémentaire. Cet excédent fut également remis aux laboratoires. Toute l’opération fut photographiée et prise en vidéo. [Vidéo interrompue, selon Milliez (très sujet à caution, d’autant qu’il ne cite pas ses sources) entre les prélèvements et le scellement des éprouvettes métalliques. Il y a là un cardinal, mais la complicité du Vatican est un thème courant dans cette affaire : Cauwelaert va jusqu’à suspecter qu’on a, dernièrement, fourré le linceul sous verre pour le laisser dévorer par des bactéries anaérobies.]

    Dans les différents laboratoires, les échantillons furent soumis à des procédures de nettoyage. Ensuite les analyses furent exécutées. Lorsque les mesures furent achevées, les laboratoires les envoyèrent au British Museum, chargé d’en faire l’analyse statistique.

    Les résultats obtenus pour les trois échantillons de contrôle s’accordèrent avec leurs dates historiques connues. Pour le lin du « suaire », ces résultats aboutirent « à une plage d’âge calendaire calibrée, pour un intervalle de confiance d’au moins 95%, de 1260-1390 ». Conclusion : « Ces résultats conduisent donc à conclure d’une manière décisive que le lin du Suaire de Turin est médiéval. »

    Le 13 octobre 1988, le cardinal Ballestrero, custode pontifical du « suaire », rendit publics les résultats des laboratoires. Il déclara que le « suaire » de Turin n’était plus considéré par l’Église comme une relique insigne, mais seulement comme une « vénérable icône du Christ ».

    Les sindonologues ont tenté de réfuter ces résultats par tous les moyens possibles. Le moine intégriste Bonnet-Eymard a évoqué un « complot maçonnique », mais a peu été suivi par ses collègues... La thèse majoritaire du camp des sindonologues prétend aujourd’hui qu’une contamination due à des bactéries et des champignons a rajeuni le lin. Le Pr. Broch a démontré que cet argument ne vaut rien, car « si l'on suppose que la "contamination" a eu lieu vers l'an 1800, alors la masse de carbone contaminant vaut 2,7 fois celle du suaire » et « si l'on suppose que la "contamination" a eu lieu vers l'an 1500, alors la masse de carbone contaminant est égale à plus de 8 fois celle du suaire. » A ce compte-là, il faudrait considérer que c’est le lin qui a pollué les « polluants »…

    Il ne reste plus aux sindonologues que la thèse du « flash de la Résurrection », une libération d’énergie émanant du cadavre du Christ qui aurait brouillé les mesures. Ne pouvant être testée, cette thèse extravagante a l’avenir pour elle. Mais elle se situe tout à fait en dehors du champ de la science et n’est qu’une tentative désespérée pour sauver les (dernières) apparences.

    En réalité, aucun spécialiste de la technique radiocarbone n’a remis en cause les résultats des laboratoires. Le Pr Hall, du laboratoire d’Oxford, considère que ceux qui le feraient peuvent s’allier avec « les partisans de la Terre plate ». [Je suis hors d’état de contrôler les calculs d’Henri Broch, voire d’en comprendre un mot : de plus malins ou de mieux formés les trouveront ici ; mais on trouvera  et en bien d’autres lieux l’écho des doutes que peut inspirer la méthode, qui aurait d’énormes erreurs à son passif. Qu’“aucun spécialiste de la technique radiocarbone” n’ait remis les résultats en cause ne saurait en imposer qu’à un encore plus nigaud que moi. Cela posé, il est clair que les sindonolâtres gagneraient à choisir entre le complot, la contamination due aux incendies et/ou au laser résurrectionnel, la non-représentativité de l’échantillon (dont la densité serait presque double de celle du reste, et qui aurait été retissé au moyen-âge par des ravaudeurs-experts avec du coton : ce qui semble ressortir de déclarations aussi définitives d’un côté que de l’autre, c’est, primo, que “la science” n’est pas très sûre dans le domaine qui nous occupe, et, secundo, qu’il est peut-être impossible de trouver un chercheur qui cherche pour de bon : pour les croyants, le Suaire, c’est du béton; pour les athées, du bidon.]

 
Published by Narcipat - dans Conversion
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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 07:20

 Cette histoire me rend malade : apparemment, je n’en sortirai de sitôt. L’évidence indiscutable, c’est à quel point la Résurrection me géhennerait (“Déjà!”, pour reprendre le délicieusement cruel apocryphe de Louis XVIII à Talleyrand mourant [1]). Ce que je cherche avec passion, c’est une bonne raison d’en finir avec cette perturbation, d’autant que jamais je ne pourrai oublier qu’une religion dont j’ai jadis suivi la formation à la trace dans les lumineux bouquins de Maurice Goguel, une religion dont l’Histoire a si manifestement laissé la carcasse sur le bord de la route, et qui ne m’a jamais inspiré que le plus atroce ennui, que cette religion soit la bonne, et que je puisse me condamner sciemment à la fournaise ou au noir éternel si je néglige le “signe de Jonas” qui m’a été fait. Le néant, le néant, Seigneur, par pitié! Je n’ai pas encore réussi à me procurer le bouquin de Blanrue, le seul, à ce qu’il semble, qui soit consacré à prouver l’inauthenticité. Un vendeur était en vacances, et le deuxième tire au flanc. Tombé tout de même sur un article qui me secoue un peu. Pourquoi m’avait-il échappé? Il est plutôt idiot de le coller ici, d’autant que j’ai peu de grains de sel à ajouter, du moins au début… Tant pis.

 

    Le « suaire » de Turin est un drap de lin rectangulaire de 4,30 m x 1,08 m, tissé en chevron, sur laquelle on distingue la double effigie brunâtre d'un homme en pied, entièrement nu. Les images ventrale et dorsale de cet homme, disposées tête contre tête, portent des traces évoquant les blessures de la Passion du Christ. La silhouette est estompée et sans contour, ce qui lui donne un aspect spectral qui étonne les observateurs. Des taches carmin ayant l’apparence du sang se remarquent aux emplacements des « blessures ».

    Depuis 1694, la relique est en temps normal conservée dans la chapelle royale contiguë à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin. Elle a longtemps appartenu aux chefs de la maison de Savoie, avant de devenir propriété du Saint Siège, en 1983, par legs du roi exilé Humbert II d’Italie.

 

Un siècle de sindonologie

 

    Pour ses partisans, le « suaire » est la relique « la plus insigne de la chrétienté », car elle contient l’empreinte et le sang du Christ. Le Fils de Dieu y a été enveloppé après sa Crucifixion, pour être porté au Sépulcre. Comme les corps des cadavres ne s'impriment pas ainsi sur le tissu qui les enveloppe, l’image du « suaire » est inexplicable. Selon l’archevêque de Turin, gardien de la relique, c’est un « objet impossible ». Pour beaucoup de catholiques, la mystérieuse image portée par l’étoffe est la « preuve physico-chimique » de la Résurrection.

    Le « suaire » de Turin a été exposé six fois au cours du XXe siècle : en 1931, 1933, 1973, 1978, 1998 et lors du Grand Jubilé de l’an 2000. A chaque reprise – sauf en 1973, qui ne fut qu’une ostension télévisée – des centaines de milliers de fidèles catholiques se sont déplacés pour le vénérer.

    Les papes du XXe siècle ont constamment encouragé cette dévotion. En 1953, Pie XII évoque « le saint Linceul qui, pour notre émotion et notre réconfort, nous montre l’image du corps inanimé et du visage divin anéanti de Jésus ». En 1959, Jean XXIII déclare qu’il y voit le « doigt de Dieu ». En 1973, Paul VI médite sur « son mystère caché et fascinant ». En 1980, Jean-Paul II se rend à Turin, où il baise « la Relique la plus splendide de la Passion et de la Résurrection. » ; pour l’ostension de 1998, il s’y est déplacé à nouveau pour prier auprès de « l’un des signes les plus bouleversants de l’amour dans la souffrance du Rédempteur », etc.

    Contrairement à la plupart des autres reliques catholiques, le « suaire » fait l’objet depuis près de 50 ans de recherches scientifiques et historiques. Il existe une discipline qui s’attache exclusivement à son étude : la sindonologie (du grec, sindon, linceul), qui mêle histoire, archéologie, étude du textile, physique, chimie, numismatique, palynologie, photographie, etc. Elle n’est toutefois pas reconnue par la Faculté (au motif premier qu’une science ne se restreint pas à un seul objet) et reste le fait des avocats de la relique. [Voilà bien le problème : ils sont quasi les seuls à s’en occuper, et à avoir eu, jusqu’ici, accès au Linceul. La datation au C14 constituant la plus notable exception.]

    L’attention du monde catholique et des chercheurs s’est éveillée en 1898, lorsque l’avocat Secondo Pia prit les premières photographies de la relique. Sur son négatif, le chevalier Pia remarqua que c’est l’image positive du corps du Christ qui se dégage du fond de la toile, devenue sombre, et non l’image inversée traditionnelle. Alors que sur l’original on ne voit qu’une silhouette assez vague, on distingue sur le négatif des détails insoupçonnés qui rendent le Christ étonnamment présent. N’est-ce pas précisément grâce au négatif que les empreintes floues de la relique sont rendues compréhensibles à notre regard ? Si tel est le cas, comment le « suaire » peut-il être un faux, puisque le principe de la photographie n’est connu que depuis le XIXe siècle ? Ce sont là, en tout cas, les premières questions que se posent les premiers sindonologues.

    La propriété négative du « suaire » fascina les croyants, relança une dévotion perdue depuis le XVIIIe siècle et propulsa la relique dans le « siècle de la science ».

    Les proto-sindonologues s’occupèrent surtout de glaner des témoignages historiques en faveur de la relique. Le Français Pierre Vignon fit une comparaison entre les portraits des christs byzantins et remarqua des signes communs qui lui semblèrent accréditer l’histoire ancienne du « suaire ». Mais ce n’est qu’en 1950 que se tint le premier congrès international d’études à prétentions scientifiques consacrées au « saint suaire ». L’aspect médical du « crucifié » y fut abordé, avec en point d’orgue la prestation du Dr. Barbet, chirurgien de l’hôpital Saint-Joseph de Paris.

    A l’en croire, le Dr Barbet avait fait deux découvertes révolutionnaires. Il avait d’abord observé que les clous de l’homme du « suaire » n’étaient pas fichés dans les paumes des mains, à l’endroit où les artistes médiévaux avaient coutume de les représenter, mais « dans les poignets ». Il avait conduit des expériences sur des cadavres qui, disait-il, avaient démontré que lorsque l’on plante des clous dans les paumes d’un homme en croix, la peau des mains se déchire sous la traction du corps jusqu’à la commissure. Si on les plante au contraire dans « l’espace de Destot » – un espace libre limité par le grand os, le semilunaire, le pyramidal et l’os crochu, c’est-à-dire là où Barbet voyait la plaie sur le « suaire » – le clou lésait le nerf médian et avait pour résultat la contraction réflexe des muscles thénariens, faisant fléchir le pouce contre la paume de la main. Or, selon Barbet, on ne voyait justement que quatre doigts sur les deux mains de « l’homme du suaire »... Comment un artiste quelconque aurait-il pu avoir l’idée de représenter ces détails anatomiques ? N’était-ce pas la preuve, par l’observation médicale, que le « suaire » avait bien contenu le corps d’un homme ?

    Les observations de Barbet relancèrent les recherches. Ce n’est toutefois qu’en 1969 qu’une commission (secrète) put approcher le « suaire ». Les « savants » de cette commission furent désignés par le cardinal Michele Pellegrino, archevêque de Turin, avec l’aval du pape Paul VI. Ils examinèrent le « suaire » aux rayons ultraviolets et infrarouges – mais ne rendirent aucune conclusion définitive…

    En 1973, les membres d’une nouvelle commission (toujours secrète…) eurent le droit de mener des investigations plus poussées. Ils purent prélever des pollens et deux petits échantillons de tissu. La conclusion de cette commission ne fut publiée qu’en 1976. Elle était assez nuancée, mais on en retint que le « suaire » n’était pas une peinture.

    Dans les années qui suivirent, le criminologue suisse Max Frei fit beaucoup parler de lui. Frei affirmait que l’étude des pollens disséminés sur l’étoffe démontraient que le « suaire » avait séjourné aux abords de Jérusalem. Le journaliste anglais Ian Wilson, président de la British Society for the Turin Shroud, lui emboîta le pas et rédigea Le suaire de Turin, qui devint un best-seller mondial.

    C’est en 1978, sous l’égide du S.T.U.R.P, qu’eut lieu l’examen scientifique le plus médiatisé de la relique. Les Drs Jackson et Jumper, capitaines de l’armée de l’Air américaine, furent les leaders de l’opération. Ils avaient démontré l’année précédente que le « suaire » contient une information tridimensionnelle, c’est-à-dire que l’intensité de son image variait en raison inverse de la distance qui sépare la toile du cadavre qu’elle est censée avoir enveloppé. Comme un portrait classique est bi-dimensionnel, leur découverte semblait démontrer que le « suaire » ne pouvait être une oeuvre humaine.

    Le S.T.U.R.P. se composait d’une quarantaine de membres, dont une grande partie se déplaça à Turin avec 6 tonnes de matériel sophistiqué. Du 9 au 13 octobre 1978, l’équipe prit des photographies et des microphotographies de la relique. Elle en effectua une radiographie complète, l’examina aux rayons infrarouges, sous éclairage ultraviolet, préleva des échantillons de poussières et de molécules. Mais elle ne fit aucun prélèvement de tissu car les propriétaires ne le permettaient pas.

    Le 18 avril 1981, le S.T.U.R.P. rendit public ses conclusions. Pour l’organisation sindonologique, il y avait bien du sang sur la relique et l’image résultait d’un procédé mystérieux excluant la peinture. Les articles scientifiques supportant ses conclusions furent publiés les années suivantes.

    Parmi ces études, ce sont celles des Drs John Heller et Alan Adler qui rencontrèrent le plus grand succès médiatique. Dans leur premier article, Heller et Adler indiquèrent que leur échantillon contenait de la porphyrine. Comme la porphyrine est un pigment entrant dans la synthèse de l’hémoglobine, ils en conclurent qu’ils tenaient une « preuve positive par présomption » ( ?) de la présence de sang sur le « suaire ». Dans leur second article, ils rapportèrent avoir trouvé de la bilirubine (un pigment biliaire) et détecté la présence de protéines et plus particulièrement de l’albumine (une variété de protéine simple existant dans le sérum sanguin). La mise en évidence de ces composants du sang semblait confirmer la présence de sang sur la relique.

    Les milieux catholiques furent très émus en apprenant cette information. Pour eux, le sang du Christ est au centre de la messe (l’Eucharistie) et au cœur du plus étrange mystère chrétien (le sang versé par le Christ pour le rachat des péchés de l’humanité). Le « suaire » devenait donc un objet doublement sacré.

    C’est en se fondant sur ces observations que les associations sindonologiques engagèrent une nouvelle croisade en faveur de l’authenticité de la relique. Pour elles, la science du XXe siècle démontre sans l’ombre d’un doute que le « suaire » est le véritable linceul du Sépulcre. De nombreux médias relayent aujourd’hui encore leurs campagnes et des milliers de livres propagent ces informations.

 

Des résultats… non significatifs

 

    En réalité, les résultats proclamés sont loin, très loin, d’être aussi concluants qu’ils le paraissent. Ils sont même radicalement contredits par des analyses plus fines qui ont, elles aussi, été réalisées sur la relique.

    D’abord, point primordial, l’image du « suaire » n’est pas un négatif photographique, contrairement à ce que prétendent les sindonologues. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les « taches de sang » qui, de couleur foncée sur l’image du « suaire », « deviennent blanches sur une image inversée » (Henri Broch). Sur l’original, ces taches se présentent sous leur aspect normal et ne deviennent vraiment négatives que lorsqu’on les observe sur un négatif photographique. [Personne, ce me semble, n’a jamais prétendu que les taches de sang fissent partie de l’image proprement dite.]

    L’image du corps, étudiée isolément, n’offre pas non plus de propriété photographique. Le photographe James Burke a ainsi démontré qu’il y a « des espaces en blanc entourant les diverses formes imprimées (par exemple, le nez, les joues, etc.) dans les contours de la silhouette » qui ne correspondent pas à ce que l’on observe dans les photographies habituelles. De plus, « la barbe est d’un ton opposé à celui que nous pourrions attendre (foncé sur le « négatif » original imprimé) ». Si le suaire était bien un négatif photographique, il faudrait donc en conclure que « Jésus était un vieil homme à la barbe blanche », ce qui serait une révolution exégétique en même temps qu’un pis-aller sindonologique. 

    Bref, le « suaire » se comporte comme un négatif, mais comme un négatif non photographique. Ce type de négatif est si ancien qu’on le retrouve dans l’art pariétal et les « mains négatives » retrouvées dans des grottes datant du paléolithique nous en livrent en parfait exemple. [Est-il vraiment besoin de signaler que cet argument ne brille pas par une bonne foi intense? D’autre part, pourquoi le Linceul serait-il “un négatif photographique”? En serait-il plus crédible?]

    Par ailleurs – et malgré ce qui est répété dans tous les congrès de sindonologie – la plaie dans la main ne se situe pas à l’endroit déterminé par Barbet, c’est-à-dire au niveau du poignet, mais au contraire dans la paume de la main. En 1534, à l’occasion du raccommodage faisant suite à l’incendie qui avait en partie endommagé le « suaire », les sœurs clarisses de Chambéry l’avaient d’ailleurs noté, puisqu’elles écrivirent dans leur rapport : « Les ouvertures des clous sont au milieu des mains longues et belles, d’où serpente un ruisseau de sang depuis les côtes jusqu’aux épaules. »[Faire appel aux Clarisses de 1534! Quel faux-jeton! Comme si on n’avait pas les photos! Une vérification ne peut pas faire de mal, cependant : j’y vas, et… il a raison! Les “plaies” de se situent pas au milieu des mains, ou de la main, puisque la droite dissimule la gauche, mais bien dans la partie supérieure de la paume. La plus solide preuve d’authenticité découverte par Barbet s’effondre! Ce qui en dit long non seulement sur la mauvaise foi des “suairophiles”, du moins d’un Milliez qui reprend la tartine habituelle sur “l’espace de Destot”, mais surtout, et c’est ce qui m’angoisse le plus, sur la merde que j’ai dans l’œil! Neuf fois sur dix, je n’ai pas les éléments directs pour juger d’une affirmation. Et quand j’en dispose, je ne sais même pas regarder! Pourtant rien n’y fait : pour mon compte personnel et la suite de mes actes, c’est à moi qu’il appartient de décider en dernier recours.]

    Le Dr Zugibe fait de nos jours remarquer que « si le nerf médian était blessé, causant une stimulation mécanique comme le proclame Barbet, cela ne pourrait entraîner le pouce à l’intérieur de la paume de la main ». Le Dr. Ernest Lampe, l’un des plus grands chirurgiens de la main au monde, rapporte ainsi que lorsqu’il y a rupture du nerf médian « il y a incapacité à fléchir le pouce, l’index et le médium », ce qui ruine définitivement la théorie de Barbet. [Sauf tout de même que Barbet ne parlait pas de rupture, mais de lésion; et que la position de repli sur la paume pourrait bien être la naturelle…]

    Les pouces manquants s’expliquent simplement par leur position naturelle dans la mort : en face et légèrement sur le côté de l’index.[Eh bien, alors…] Une telle caractéristique ne signifie pas, bien sûr, que le « suaire » ait enveloppé un véritable cadavre, puisque elle est présente sur de nombreuses oeuvres artistiques comme le Pavement de Toulouse, conservé au Louvre. [Je n’ai pas réussi à en trouver trace sur Internet. Si les “œuvres artistiques” sont si nombreuses que ça, pourquoi n’en pas citer de plus accessibles?]

    Les reconstitutions de Barbet démontrant l’impossibilité de suspendre un cadavre en plantant un clou dans la paume de ses mains ont elles aussi été infirmées à plusieurs reprises. Une thèse de doctorat a notamment fourni l’exemple d’un cadavre crucifié par les paumes. [Hum… Il est vrai qu’aux Philippines, à San Fernando, tous les vendredis saints, ce sont des crucifixions “light” de cinq ou dix minutes qui sont pratiquées; que les “clous” sont de diamètre minimal; mais bras et avant-bras sont soutenus en plus par des cordes.]

    Ce qui est plus gênant pour l’authenticité de la relique, c’est que celle-ci comporte des erreurs anatomiques patentes comme les doigtsdémesurément longs et le bras droit beaucoup plus long que le gauche, qui, lorsqu’on le déplie, arrive d’ailleurs à la hauteur du genou du Christ, ce qui lui confère une allure simiesque très étonnante… [Simiesque… d’un seul côté! Il y a quelque chose de suspect à prêter au contrefacteur un minimum d’habileté, et à supposer qu’une erreur aussi grossière lui aurait échappé. Cette dissymétrie me paraîtrait plutôt un argument en faveur de l’authenticité.]

 

 

[1] « Je souffre comme un damné! – Déjà? »

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30 juin 2016 4 30 /06 /juin /2016 08:05

    Je progresse tout de même dans mes lectures, et il faut convenir que la plus récente ne fut rien moins qu’édifiante. Pourquoi avais-je opté pour ce bouquin-là, d’un certain Milliez, dont je m’avise un  peu tard qu’il est autoédité? Parce que c’était le plus récent des épais, ou le plus épais des récents? Un féroce zététicien, ce me semble, malmènerait moins durement la cause de l’authenticité que ce bonhomme qui écrit à genoux, regarde avec les yeux de la foi, recopie ou invente, en tout cas affirme à jet continu, avec un culot qu’aucune connaissance ne paraît justifier, presque uniquement soucieux de “faire coller” tous ses linges (car il en “étudie” cinq, par cette méthode théologico-scientifique…) avec les textes du Nouveau Testament. Je ne connais rien à la médecine, à la biologie, etc, mais comment prendre au sérieux, surtout quand on a les photos sous les yeux, une élucubration de ce genre : « Si l’on observe le Linceul aux ultraviolets, en plus des tuméfactions du fouet sur le dos, une abrasion des blessures est visible. Ceci se rattache au portement d’un objet lourd, une croix selon les Écritures, qui laisse une large plaque rosée couvrant l’omoplate et le trapèze droits. Ce portement d’une croix est postérieur au supplice du fouet. […] Une autre plaque rosée, un peu plus petite, couvre l’omoplate gauche, particulièrement visible à sa partie inférieure. Les ecchymoses correspondent aux marques laissées par un objet lourd et rugueux.

    Les plaies excoriées sur l’épaule droite évoquent le port d’un objet lourd, rugueux et large de plusieurs centimètres qui a frotté assez longtemps pour arracher la peau. Cet objet a été porté sur l’épaule droite, en travers du dos, presque horizontalement, le dos penché en avant, l’objet venant reposer parfois brutalement sur le dos, au niveau de la pointe de l’omoplate gauche. [C’est moi qui italique : qu’on se représente un peu ce “portement de croix”, de travers, alors que c’était bien le moindre des soulagements de la laisser traîner à terre! Sur les photos, du reste, les deux épaules sont aussi “rosées”, c’est-à-dire, rappelons-le, jaunâtres, l’une que l’autre.]

    Que nous disent les évangélistes sur le portement de la croix?

    Matthieu (Mt 27, 32), Marc (Mc 15, 21) et Luc (Lc 23, 26) indiquent la réquisition de Simon de Cyrène pour porter la croix. Jean par contre indique que Jésus porta sa croix (Jn 19, 17) : Ils emmenèrent donc Jésus. Portant sa croix, il sortit vers le lieu dit du “Crâne,” ce qui se dit en hébreu Golgotha,-” À noter que Jean est le seul témoin direct car il a accompagné Jésus jusqu’au crucifiement. » J’italique de nouveau, mais le gras est de l’auteur. Tout est de cette encre, avec çà et là des sommets. Ainsi, du voile de Manoppello, (ἀχειροποίητον tant qu’on voudra, mais à quoi bonne une intervention divine, si c’est pour imiter si fidèlement un tableau?), parmi, apparemment, les preuves d’authenticité : « L’observation de ce visage donne un ressenti unique. C’est l’ombre lumineuse d’un visage glorieux et transparent ». Pour moi, j’ai eu beau fixer l’image un quart d’heure, je n’ai réussi à y voir que le visage banal d’un homme soit niais de naissance soit hébété par les mauvais traitements, œuvre d’un artiste très moyennement doué – mais jamais je n’érigerais mon ressenti en preuve! Un peu plus haut, il nous est rappelé que la Trace est déposée sur un tissu si fin qu’elle est visible des deux côtés – sauf qu’une forte source de lumière la fait disparaître! Bon Dieu, mais c’est bien sûr! Jn, 1, 9, Jn 8, 12 (« Je suis la lumière du monde »), Jn 12, 46a, et enfin Mt 17, 1-2 : « Et il se transfigura devant eux : son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. » Si ce genre d’argument vous afflige ou fait sourire… comme disait Claudel devant une crêpe en cours de flambage : « et voilà comment Gide rôtira en enfer! »

    Le plus comique cependant (ou le plus triste), c’est l’examen des prétendues “inscriptions”, disposées de manière bizarroïde (à condition qu’on consente à les voir, et il faut qu’on vous guide énergiquement la vue), tantôt sur le visage du supplicié tantôt autour : ici les “savants” sturpiens [1] et autres sindonologues ont déjà tellement fait assaut d’extravagances que notre homme croit pouvoir tranquillement en ajouter un peu de son estoc. Allons directement à son “résumé” de ce sujet :

    « Texte du U intérieur : “PEZ(ω) DAMNATUS INNECE(M)”

    Texte du U extérieur : “(O)Ψε ΚΙΑ (Ι)ΗΣΟΥ(Σ) ΝΝΑΖΑΡΕΝΝΟΣ”

    Date sur le front et à droite du U extérieur : “(T)IBEP(IOΣ) Iϛ ΑΔΑ(Ρ) (sheni)”

    La signification serait : 

    “J’exécute la condamnation à mort

    à la neuvième heure du jour

    qu’il soit enlevé Jésus de Nazareth

    dans la seizième année du règne de Tibère

    au mois d’adar (sheni)

    C’est à un “scribe peu lettré” qu’est attribué ce bizarre mélange de latin et de grec, si l’on ose l’appeler ainsi. Précisons que le tandem Marion-Courage, déjà hardis comme “savants”, n’avaient relevé, comme “U intérieur” (plus qu’à moitié caviardé), qu’un “PEZ(ω) [………………] NN [……] INNΣ (ou ε)CE”, mais pourquoi l’ignorance serait-elle une gêne, quand la foi est là? “Condamnation” est si proche de NN qu’il est difficile de résister. Seulement, même pour dire “j’exécute le condamné” (N.B. que ῥέζειν, faire, accomplir, ne pourrait plus se traduire ainsi), il faudrait au moins un accusatif : damnatum. Ce n’est pas moi qui vais reprocher à qui que ce soit d’ignorer en quoi consiste une langue à flexion, comme l’allemand ou le russe, seulement je trouve gênant, quand on montre constamment un tel aplomb dans l’assertion, d’apporter la preuve qu’il ne repose sur rien, en affirmant ne serait-ce qu’une fois sans avoir la moindre idée de ce qu’on dit.

    Est-ce au reste l’ignorance qu’il faut invoquer, quand on touche au vocabulaire, que tout le monde pourrait vérifier? « Dans la bible le nouveau testament est écrit en grec ancien. Or en grec ancien il n’y a pas de mot spécifique pour poignet. C’est le même mot en grec ancien qui est utilisé pour dire main et poignet. » Admettons, quand on cause flou, que  « Vois mes mains » puisse comprendre les poignets; mais καρπός, moins utilisé que χείρ, bien entendu, signifie “poignet” depuis Homère, et cette imperturbable affirmation semble un peu trop délibérée pour ne pas ressembler à un mensonge.

    Le pas était d’ailleurs franchi quelques pages plus haut : « Il n’y a pas la moindre particule de colorant extérieur (peinture, colle, pigment ou autre). Les traces jaunes ne correspondent pas à un pigment coloré, mais à une oxydation de la fibre du lin. » C’est peut-être le cas actuellement, après un certain nombre de prélèvements et de manipulations. Mais n’est-ce pas tromper délibérément le lecteur que passer sous silence les analyses de McCrone, spécialiste en faux mondialement reconnu, qui, alors membre du STURP, avait reçu pour sa part 32 bandes adhésives spéciales, apposées en 1978 sur différentes zones (zone sans image, zone image [monochrome] et taches de “sang”), et avait détecté au microscope : 1) des particules d’ocre rouge (oxyde de fer) sur toute la zone image; 2) des particules de vermillon à l’emplacement des taches de sang; 3) du collagène : gélatine animale utilisée comme liant pour fixer les couleurs, et qui expliquait selon lui la présence de bilirubine, porphyrine et albumine; enfin, 4) aucune trace de composé sanguin sur les traces de “sang” : je recopie tout cela, ou à peu près, dans l’article d’un certain Bara, qui répond “victorieusement” à toutes ces assertions, mais omet de préciser que pour fruit de ses sueurs McCrone fut proprement vidé du STURP, avec récupération des échantillons à lui confiés, ce qui dissuade d’utiliser l’acronyme d’un tel organisme comme quasi-synonyme de “la science”, comme le font Cauwelaert & alii. Milliez, lui, fait très bien allusion à McCrone comme “opposant à l’authenticité du Linceul” quand il s’agit de confirmer la présence, sur celui-ci, de pollens prétendument moyen-orientaux, mais l’oublie complètement quand il s’agit de pigments, c’est-à-dire de l’hypothèse d’une peinture. Je crois que je déraillais un peu avant-hier, quand j’imaginais quelque contradiction entre la foi et la mauvaise foi… Mais en choisissant au poids et à la nouveauté, on dirait que je suis tombé sur un ouvrage d’apologétique spécialement lourdingue… et léger. « La recherche n’a pas pour but de convaincre, encore moins de convertir », écrit son préfacier. Mieux vaut, surtout quand elle mérite si peu ce nom. Mais un saugrenu “Écoute, Israël”, p. 289, qui semble bien de la main du bizarre compilateur, semble contredire le propos de l’ami honteux :

    « Écoute Israël ce tremblement de terre, la crainte du centurion, des Romains qui gardent.

    Écoute Israël ce qu’ils te disent : “Vraiment, celui-ci était fils de Dieu.”

    Regarde Israël, cette croix, cette croix est la croix du crucifié

    Regarde Israël, cette croix, cette croix domine le monde pour la nuit des temps. »

    Je ne cite que les versets 4 et 5, à peu près les plus courts. Le bonhomme semble s’être lancé là dans une besogne quelque peu au-dessus de ses forces. J’imagine la rigolade rabbinique…

    Mais essayons de revenir à ce qui, pour moi comme pour, je suppose, bien d’autres (je ne suis tout de même pas le seul à chercher la vérité là-dessus!) est l’essentiel : comment cette image est-elle apparue? À ce sujet, je n’ai rien vu de neuf dans ce bouquin : selon l’auteur, hélas peu crédible, comme on vient de voir, l’image, à la fois tri-dimensionnelle et imprimée à plat, ne peut avoir été causée que par un très bref et très intense bombardement de photons; il semble admis que « L’image résulte d’une oxydation superficielle de la cellulose qui n’affecte que le sommet des fibrilles du tissu », p. 122. La phrase qui suit introduit pourtant une énigme : « Cette oxydation est due à un phénomène thermique, puisque les pièces posées sur les yeux de l’homme du Linceul ont, elles aussi, provoqué la même oxydation. L’image est une roussissure, une légère brûlure. » Pour ma part, je ne vois pas plus les pièces que les inscriptions; mais si l’on admet qu’elles soient bien là, une par œil, il faut convenir qu’il est fort étrange qu’elles n’opposent pas le moindre obstacle au “flash” de la Résurrection.

    L’assertion la plus troublante à mes yeux se trouve pourtant en p. 118 : « La coloration jaune est essentiellement monochrome. L’intensité de la teinte jaune ne dépend pas d’une variation de l’intensité de la teinte de chaque fibrille. Elle est fonction du plus ou moins grand nombre de fibrilles colorées. » CMQI. Je pense que notre homme n’oserait pas inventer cela : il l’a trouvé dans un des innombrables bouquins ou sites que je n’ai pas abordés. Et inutile par ailleurs de rappeler mon ignaritude, patente à chaque ligne. M’enfin je ne vois pas pourquoi un éclair de lumière, un laser, comme le veut Cauwelaert, ne toucherait pas également (mais avec une intensité inégale, fonction de leur éloignement) toutes les fibrilles. Le fait que seulement certaines soient oxydées semblerait plutôt plaider pour l’application, sinon d’un colorant, du moins de quelque conservateur qui aurait eu pour effet secondaire d’oxyder un nombre de fibres proportionnel au contact, en quelque sorte.

 

 

[1] STURP : Shroud of TUrin Research Project : désigne un groupe de “savants” de disciplines diverses, presque tous américains, qui se sont voués à l’étude du Linceul dans les années 70, et ont rendu en 1981 des conclusions “définitives”, mais étoffées depuis sans cesse ni relâche par quiconque veut bien se baptiser “sindonologue”.

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29 juin 2016 3 29 /06 /juin /2016 07:05

    Mais c’est une sacrée pelleteuse qu’il me faudrait pour “creuser” un mirage comme celui de Fatima, le 13 octobre 1917, cette danse du soleil annoncée par la jeune voyante, et observée par une foule de 70000 personnes (selon les organisateurs, arf, les photos en tout cas ne paraissent pas si peuplées) dont un bon peu de savants et libres-penseurs du coinstot, qui s’en étaient, d’avance, claqué les jambons, et venaient plutôt étudier la psy des foules. Le Dr Almeida Garrett, prof à la Fac de Sciences de Coïmbre, raconte : « (…) J’étais à un peu plus de cent mètres… La pluie tombait à verse sur nos têtes, ruisselait le long de nos habits, les détrempait complètement. Quelques instants avant 2 heures de l’après-midi (heure officielle qui, en réalité, correspondait à midi au soleil), l’astre radieux perça l’épais rideau de nuages qui le tenait caché. Tous les regards se levèrent vers lui, comme attirés par un aimant. J’essayais, moi aussi, de le fixer et je le vis pareil à un disque aux contours nets, brillant mais non éblouissant. Des gens autour de moi le comparaient à un disque d’argent mat, ce qui me parut inexact. Son aspect était d’une clarté nette et changeante, rappelant “l’Orient” d’une perle. Il ne ressemblait nullement à la lune d’une belle nuit ; il n’en avait ni la couleur, ni les clairs-obscurs. On eût dit plutôt une roue lisse, découpée dans les valves argentées d’un coquillage. Ceci n’est pas de la poésie ; je l’ai vu ainsi de mes yeux. On ne pouvait pas le confondre non plus avec le soleil aperçu à travers le brouillard. De brouillard, il n’y avait trace, et par ailleurs, ce disque solaire n’était ni flou ni voilé d’aucune façon, mais brillait nettement dans son centre et dans sa circonférence. Ce disque bigarré et resplendissant semblait avoir le vertige du mouvement. Ce n’était pas le scintillement de la lumière vive d’une étoile. Il tournait sur lui-même avec une rapidité bouleversante. Tout à coup, retentit de toute cette foule une grande clameur, comme un cri d’angoisse! Le soleil, tout en gardant sa vitesse de rotation, se précipitait vers la terre, menaçant de nous écraser sous le poids de son immense masse de feu! Ce furent des secondes d’une émotion terrifiante! Tous ces phénomènes que je viens de citer et de décrire, je les ai observés moi-même, froidement, calmement, sans aucun trouble. Je laisse à d’autres le soin de les expliquer et de les interpréter. » Les explications et interprétations, par les “phosphènes”, l’hypnotisme, l’hallucination collective [1] ou autres, ne “collent” que si je tiens à tout prix à me débarrasser du phénomène. Un jour, peut-être se rangera-t-il sous la houlette de la Science, mais ce jour-là n’est, me semble-t-il, pas encore arrivé. On a simplement voulu oublier, et on y est parvenu

    Seulement voilà :  tout ça pour quoi? Prédire, en octobre 17, six mois après l’entrée en guerre des Américains, la fin d’icelle? Et sans piper mot de la grippe espagnole? Les bigots se fichent de nous, ou leur cervelle fait eau. Consacrer la Russie à la Vierge? Aucun pape n’a pris ce risque apparemment absurde, qui n’aurait normalement abouti qu’à la persécution d’une infime minorité. En fait, c’est toujours la même niaiserie : « Je suis Notre-Dame du Rosaire. Je veux ici une chapelle en mon honneur. II faut réciter le chapelet tous les jours. » Pour la bâtisse, en tout cas, on peut dire qu’Elle a été servie! Bon Dieu, quelle laideur! Entre Lourdes et Fatima, il est difficile de donner la pomme pourrie. Tant qu’à faire, je préfère encore le “vacherin” de Montmartre, comme l’appelait Sartre. Quand on pense que Gaudì était toujours vivant! La Madone aurait dû stipuler son architecte… Le seul problème, mais de taille, c’est que Celle qui émet de telles requêtes peut, en l’état de la science, faire danser le soleil dans l’œil des gens à quarante bornes à la ronde : c’est donc moi qui me trompe, et ce qui compte en ce monde, pour faire son trou dans l’autre, c’est de construire des églises (pas nécessairement hideuses) et de dire son chapelet, comme, plus à l’est, on répétera “Om mani padmé om”, ou fera tourner un moulin à prières. Je ne peux pas l’avaler. Il ne s’agit pas, ici, de ma superbe, mais de la simple raison : ce n’est pas possible, pas plus admissible que les “quinze mille Pater Noster” que Don Camillo (si mes souvenirs sont exacts : je ne réponds pas du chiffre) colle à Peppone en guise de pénitence, pour qu’il passe “deux ou trois jours en compagnie de Jésus” (à quoi Peppone réplique : « Mieux vaut être seul que mal accompagné! », ce qui lui vaut un doublement de peine). Qu’on dise quelques prières du fond du cœur, O.K., si l’on y arrive. Mais en répéter les mots, comme un crétin, jusqu’à s’étourdir! Bâtir de nouvelles églises, même jolies, quand tant et tant de créatures n’ont pas de quoi bouffer! Guérir un malade sur dix ou cent mille, accomplir un prodige pour quelques milliers de Portugais (ou de Bosniaques et d’Italiens, puisque le phénomène se serait reproduit à Medjugorje, non reconnu par l’Église), en laissant des milliards d’hommes le bec dans l’eau! Au moins si cette religion était “la bonne”, n’aurait-elle pu se faire connaître d’emblée à une portion plus vaste de l’humanité? Des gens qui nourrissent la conviction de faire partie du “peuple élu”, et de ne rien devoir qu’audit peuple, à moins qu’ils ne lui fixent pour mission d’éclairer de son flambeau le reste des humains, certes m’irritent un max, mais me paraissent plus logiques que les tenants d’une religion à vocation universelle qui admettent sans un soupir que Dieu se soit incarné dans une province reculée de l’empire romain, et que le reste de la planète n’en ait pas entendu parler, même en rêve. Pour ne faire que rappeler les millions de milliasses qui sont venus avant le Christ, et pour cela resteront à la porte du paradis!

    Mais que sais-je d’eux, après tout? Chacun a pu recevoir un équivalent de grâce, même d’une très modeste, comme celle qui m’agite et me déchire (bénignement, à dire vrai) depuis un mois, et dont j’aurai peut-être la surprise d’apprendre, si je claque demain, que je la repousse en ce moment, avec mes raisonnements éculés et sans force. Notez que je n’ai pas, comme tant d’autres, invité Dieu à revoir sa copie, en reprenant l’interminable liste de douleurs et de malheurs qui ne sont en aucune façon la conséquence du libre-arbitre et de la perversité humaine. Car je n’en démords pas : il y a là, en tant qu’argument contre Son existence, un paralogisme. La souffrance et la mort des enfants, le malheur de parents qui les adorent, et seraient volontiers morts à leur place, ne permettent de conclure à l’absurdité de cette vie que si tout prend fin avec elle : la conclusion qu’on prétend en tirer réside dans les prémisses. Quant à moi qui n’en ai bavé que bien peu, et uniquement de ma propre opiniâtreté dans l’erreur (de me croire plus malin que le commun des mortels), et dans l’envie (vouée à ceux qui réussissaient mieux), je ne vois pas quel dossier je pourrais bien brandir. D’ailleurs, qui serais-je donc, pour juger? Rien du tout devant Dieu, et guère plus face aux autres. Mais l’ultime instance sur cette terre, quand il s’agit de mes actes. Et j’en suis désolé… ou pas, mais je me sentirais le dernier des cons de m’agenouiller pour bredouiller « que Votre nom soit sanctifié » ou « Vous êtes bénie entre toutes les femmes » en m’efforçant de douer de sens des mots vides. Si c’est la foi qui sauve, mon compte est bon, je le crains. Quant aux œuvres, mon Dieu, ça va plutôt piano. J’ai quand même réussi, pour un petit bout de juillet, à en trouver une sinon pie, du moins utile à mon prochain, si j’arrive à ne pas la saboter par des exaspérations intempestives : le risque est grand, n’en parlons pas ici. En attendant, eh bien quoi? Je cherche : de toute la “matinée”, une dizaine d’heures déjà, je n’ai pas chié vingt lignes : je l’ai passée à me balader de blog en blog, de forum en forum, en quête d’une parole de vérité, et n’ai guère rencontré, entre « Je suis bien content d’avoir la foi », « Les athées, gnark gnark, ils vont bien voir », ou « Nous sommes ici sur un forum CATHOLIQUE [Qui eût cru qu’il y en eût tant?] : allez en polluer d’autres avec vos croyances sectardes », que le ricanement de l’intolérance, le gloussement de l’autosatisfaction, et le braiment de l’âne qui n’a jamais songé à douter – lesquels du reste ne prouvent absolument rien, ni dans un sens ni dans l’autre, mais découragent de poser là ses questions.

 

 

[1] C’est, à l’évidence, une hallucination collective, faute de quoi un hémisphère entier aurait observé des choses semblables. Mais comment s’est-elle produite? Les témoignages recueillis, paraît-il, à trente ou quarante kilomètres de distance, sont-ils mensongers? Je n’ai rien lu là-dessus qui me persuade.

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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 08:24

    Rudiment de la ruse, certes, que de chahuter un peu les capitalistes de Temple Street et la hiérarchie ecclésiastique. Le cauteleux Cauwelaert se garde bien de dater ses 7000 cas dont 69 élus (40 jusqu’en 1913, dont 20 la seule année du cinquantenaire), et, par une synecdoque intrépide, baptise “la médecine” un Bureau des Constatations où toutes les religions ou incroyances sont censément bienvenues, mais dont le personnel fixe est catholique à 100%, et un Comité International présidé par l’évêque de Tarbes. Admettons qu’un symposium de rabbins fondamentalistes ou d’athées militants serait, en l’espèce, plus convaincant; mais s’ils se convertissaient en présence de miracles indiscutables, on ne manquerait pas de dénoncer une conspiration; et s’ils y opposaient une fin de non-recevoir, leur âme serait en grave danger… J’avoue que je suis resté bouche bée d’apprendre, par ce même Dictionnaire de l’impossible, que Zola, l’exemple-type selon Guillemin de probité candide en littérature, avait, sans dissimuler leur inexplicable guérison, fait rechuter, dans son roman Lourdes, deux malades qu’il avait choisies lui-même comme modèles (de la Grivotte, tuberculeuse, et d’Élise Rouquet, le visage rongé par un lupus : respectivement Marie Lebranchu et Marie Lemarchand) et matière d’épreuve du pouvoir marial : « Si celle-là guérit, alors je croirai! » Or toutes deux guérirent sous ses yeux en 92, et furent miraculisées par Pie X… en 1908, il est vrai, mais quand même : deux sur combien?? Tout se passe comme si la Madone avait placé le brave Émile face à ses responsabilités, et s’il y avait quelque peu failli. À part la mort lacrymogène de la petite Rose Vincent [1], dans les bras de sa mère, face à la Grotte, je n’avais guère de souvenir de ce roman que son extrême ennui, et n’aurais pas enduré celui de vérifier le fait, qu’au reste Philippe Aziz, sceptique creux mais correct, ne manque pas de mentionner dans son bouquin, Les miracles de Lourdes; mais Internet (la Bibélec du Québec, en l’occurrence) rend aisé de sauter de lupus en lupus, depuis le train des premières pages : “les cartilages du nez se trouvaient presque mangés, la bouche s’était rétractée, tirée à gauche par l’enflure de la lèvre supérieure, pareille à une fente oblique, immonde et sans forme. Une sueur de sang, mêlée à du pus, coulait de l’énorme plaie livide. […] Tout le wagon avait blêmi devant l’abominable apparition. Et la même pensée montait de toutes ces âmes gonflées d’espoir. Ah ! Vierge sainte, Vierge puissante, quel miracle, si un pareil mal guérissait !” jusqu’aux réticences quand l’affreux chancre a cicatrisé : “Pierre s’étonnait de cette plaie en voie de guérison, sinon guérie, de ce visage de monstre qu’on pouvait maintenant regarder sans horreur. La mer des incertitudes recommençait. N’était-ce même pas un vrai lupus? N’était-ce qu’une sorte inconnue d’ulcère, d’origine hystérique? Ou bien fallait-il admettre que certains lupus mal étudiés, provenant de la mauvaise nutrition de la peau, pouvaient être amendés par une grande secousse morale? C’était un miracle, à moins que, dans trois semaines, dans trois mois ou dans trois ans, il ne reparût, comme la phtisie de la Grivotte.” Pierre est prêtre, et ses doutes sont comme un négatif de ceux de Zola, sur lesquels j’insiste si lourdement, moins pour tirer à la ligne à coups de citations que parce qu’ils sont à peu de chose près les miens.… Il a vu, et son roman ne nie pas les guérisons, mais se contorsionne pour les attribuer à la foi, au psychosomatique avant la lettre, à une illusion passagère… Je suis moi-même aussi réductionniste que possible, mais quand on lit, dans le bouquin d’Aziz, sous-titré La science face à la foi, entre autres élucs béo-freudiennes, cette explication du cas d’Henriette Hautot, qui pèse dix-sept kilogs à vingt ans, et, après immersion, doublera de poids en trois semaines : « Quel est le mécanisme d’une telle métamorphose? Sans doute la présence permanente à Lourdes de l’image d’une mère douce, tendre, bonne, indulgente, et l’acte même d’entrer dans l’eau les piscines, semblable malgré le froid à des eaux matricielles regrettées, tout cela doit donner à de tels malades l’impression d’une seconde naissance », on se demande qui, des croyants ou de tels athées, est le plus proche de la pensée primitive.

    La foi, la Foi, moi je veux bien, et le je veux même ardemment, car, si torturante que puisse, pour un prêtre, surtout en fin de course, s’avérer la mort de Dieu, “ça ne se compare pas”, avec l’effroi que me cause Sa résurrection, et la perspective de la voir s’enliser dans l’oubli, l’hébétude et l’impénitence : elle s’enfonce déjà, je le sens bien. Mais de quel effet, dites-moi, peut être la foi sur le corps de Jeanne Frétel, qui arrive à Lourdes dans le coma, dont on desserre les dents avec une cuiller pour glisser entre elles un fragment d’hostie, et qui, ouvrant les yeux, demande : « Où je suis? », puis va s’empiffrer, alors qu’elle vomissait jusqu’à l’eau, et ne s’est pas alimentée normalement depuis des années? Mais elle laisse parler le curé à sa place, et “coma” embellit peut-être ce “miracle eucharistique”… Y a-t-il bien eu, d’autre part, régénération instantanée, ou, de chipotons pas, très rapide, de tissu? Il est certain qu’en jouant tour à tour ou ensemble de l’illusion et du mensonge, on peut tout expliquer d’un témoignage et de mille. Mais merde! Un mensonge aussi massif ne tient pas la route. Qu’au début le pape ait laissé entendre que l’Immaculée conception avait besoin d’être soutenue, que l’évêque ait passé le mot au curé, lequel aura fait pression sur Bernadette, pas de difficulté. On a exploité cette petite fille, après quoi on l’a enfermée loin de chez elle, ô que bien entourée, pour qu’elle ne parle pas. Mais il faudrait ensuite que des foules de gueux soient venues s’associer à l’arnaque, et pour y gagner quoi, Seigneur? Ça n’a pas le sens commun. Lourdes engrange du fric, elle n’en distribue pas. Puis, entre la foi et le bourrage de mou gît une contradiction palpable. Que des prêtres bidonnassent des miracles, comme dans Lamiel, quand ils étaient des potentats locaux, je veux bien le croire. Pas à présent qu’ils survivent bien au-delà du seuil de pauvreté. L’argument statistique sonne peut-être un peu plus juste : moins de 70 miracles en un siècle et demi pour cinq ou six millions de visiteurs par an, on peut ironiser sur la parcimonie de la Sainte Vierge, et estimer que le milieu hospitalier fournit un taux à peu près semblable, qui sait, peut-être supérieur, même si les malades ne constituent qu’une fraction assez faible des touristes et pèlerins (un Lourdes annuel constituant quasiment, d’ailleurs, une obligation à vie, pour qui estime que la Madone l’a guéri)… Il n’est pas une vie qui ne recèle quelque événement échappant, si on l’isole, aux lois des probabilités; qu’il soit faste, il est tentant de l’appeler miracle. Cauwelaert ne va pas jusque là, mais il nous conte qu’il a évité une opération de l’abdomen en faisant appel à l’âmette de ses chats décédés, singulière entremise qui lui aurait été soufflée par un visiteur, lors d’un salon du livre. Rassemblez quarante ou cinquante mille personnes à Lourdes, et tout ces bonheurs inexpliqués, inexplicables peut-être, qui échoient normalement dans nos vies, seront mis au compte du lieu, de l’eau, de Marie… Si vous guérissez à Versailles ou au Taj, évidemment, vous n’aurez pas de bureau de déclarations… Spécieux, peut-être. À creuser.

 

 

[1] La fillette souffrait tant (du “carreau”) qu’elle gémissait sans cesse, et que la mère et la fille se sont fait virer de l’Abri, où les pèlerins ne parvenaient pas à dormir : ça vaut bien le sabot de Cosette, et nous rappelle 1) que pour un enfant miraculé, des centaines repartent malades; 2) qu’espérer en la Madone ne vous purge pas nécessairement de tout égoïsme. Mais, pour le deux du moins, ce n’est qu’un roman.

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 06:18

    Car c’est le catholicisme  qui m’a fait de l’œil : je ne peux pas éluder davantage le troisième pied de ce tabouret branlant, et le plus ridicule de tous en extériorité, qui surgit du même bouquin de Cauwelaert : les miracles, non du Christ, mais de Marie, à qui cette fonction semble largement déléguée, mais au sein de la seule religion romaine : si les Orthodoxes et les Coptes ont pour la Θεοτόκοϛ une révérence absente du protestantisme, l’Immaculée Conception – à savoir que Marie fut conçue exempte du péché originel, eu égard aux mérites à venir de son fils –, lentement mûrie et tardivement érigée en dogme (en 1854, seize ans avant celui de l’infaillibilité pontificale en matière de foi et de morale, autrement casse-gueule pour les papes qui ont suivi, dont on comprend la prudence face aux miracles… ou à Hitler), est une spécialité romaine, qui pourrait bien traduire une certaine attention au sentiment populaire, et notamment à celui des femmes, qui ont probablement toujours fourni les gros bataillons de la Foi. Il n’est que de se souvenir de la fameuse ballade que Villon écrit pour sa mère, vraie ou supposée, laquelle, dans sa simplesse, me ressemble pas mal :

Femme je suis povrette et ancïenne

Qui rien ne sçay; oncques lettre ne lus.

Au moustier voy dont suis paroissienne

Paradis paint, ou sont harpes et lus

Et ung enfer ou dampnez sont boullus

L’ung me fait paour, l’autre joye et liesse.

La joye avoir me fay, haulte Deesse

A qui pecheurs doivent tous recourir…

… ou simplement de l’étendard de Jeanne d’Arc, pour s’aviser que bien des neiges avaient fondu depuis le « Qui est ma mère? » quelque peu cavalier de l’Évangile (Mt, XII, 48).

    Rien de plus bête, ni de plus prêtreux, du moins pour mes lumignons de l’âge des Lumières, que les apparitions de Marie, en cette fin du XIXème et début du XXème, où l’élément mâle de la population est déjà largement déchristianisé. Les messages, surtout lus à un peu de distance, sont consternants (ou réjouissants, selon) de sottise, d’opportunisme et de mesquinerie : il y a bien quelques prophéties de grande envergure, mais quand elles tombent juste, c’est qu’elles étaient très floues, ou allaient de soi, ou qu’on a attendu l’événement pour les révéler. Pour le reste, il s’agit presque toujours de faire construire une chapelle, qui attirera les pèlerins – et puis, soit, d’appeler au repentir, mais pour quels péchés? À la Salette, qui préfigure Lourdes de quelques années, Marie apparaît à deux petits bergers pour se plaindre des horribles manquements que voici : « Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le septième, et on ne veut pas me l’accorder. C’est ça qui appesantit tant la main de mon fils; et aussi ceux qui conduisent les charrettes ne savent pas jurer sans mettre le nom de mon fils au milieu, c’est les deux choses qui appesantissent tant la main de mon fils. » Par ces motifs de haute importance, il viendra une grande famine. Quand l’apparition s’occupe du cas des gamins eux-mêmes, c’est pour leur demander s’ils font bien leur prière : « Pas beaucoup, Madame. » – « Il faut bien la faire soir et matin, et dire au moins un pater et un ave quand vous ne pourrez pas mieux faire. » Douze ans plus tard, Bernadette Soubirous n’est pas plus favorisée; mais il nous semble, pour le coup, voir l’ombre du marionnettiste : en effet, la damo en blan, ou plus simplement aquero (cela), déclare, un mois après sa première apparition, et quatre ans après la bulle papale : « Que soy era Immaculada Councepciou », paroles que Bernadette aurait prétendu ne pas comprendre. Ça sent l’entourloupe à plein nez, surtout quand on voit comme l’Église s’est empressée d’exploiter le filon.

    Seulement, aucun complot jésuitique (façon de parler, car ils étaient plutôt contre, si je ne m’abuse) n’explique les miracles, ou, disons, un nombre considérable d’événements singuliers, au premier rang desquels les guérisons. Le cas de Lourdes illustre d’ailleurs à merveille à quel point le journalisme, dirai-je un jour : l’antéchrist? joue sur du velours quand il lui suffit de se taire : quand il nous module ses mélopées sur l’antisémitisme, le terrorisme, & alia ejusdem farinæ, il est encore possible, même si ça paraît devenir rare (mais comment le saurait-on, sinon par les médias?), de prendre du recul, de raison garder, de chercher s’il y a bien crime, à qui il profite, et qui a commencé. Mais où l’on ne dit rien, il n’y a rien. Comment m’étais-je persuadé qu’il n’y avait plus de guérisons à Lourdes? Et ma mère itou, qui, elle, a la télé, et n’a pas cessé de s’intéresser au sujet? Nous n’en avions tout bonnement plus entendu parler depuis vingt ou trente ans. Or voici ce qu’en dit Cauwelaert :

    « Bien sûr, en voyant les boutiques de bondieuseries made in China déborder sur les trottoirs de Lourdes, avec leurs Vierges Marie [sic : je respecte le désaccord, car il a peut-être des raisons de foi] en pain d’épice, coussins, lampes de chevet, tee-shirts, baudruches et gourdes à couronne dévissable, il est normal que le croyant s’indigne et que l’athée ricane. […] on ne peut qu’ironiser sur ce centre commercial à ciel ouvert, où les marchands cachent le temple. J’ai réagi ainsi moi aussi, avant de plonger dans les dossiers traités par le comité médical international de Lourdes. […]

    Soyons clair : les miracles survenus dans cette commune des Hautes-Pyrénées sont une réalité qu’on est toujours en droit de contester, par ignorance ou parti-pris, mais les faits sont là. Depuis 1858, la médecine a reconnu plus de sept mille cas de guérisons inexpliquées. L’Église, elle, en a retenu moins de soixante-dix.  Car si Lourdes est considérée par certains comme une foire aux miraculés, les normes de contrôle sont d’une telle sévérité que l’autorisation de mise sur le marché des “élus” relève, elle aussi, du miracle. »

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 07:42

    Soyons sérieux. L’absence de désir, que je me donne l’air d’avouer, ne dissimulerait-elle pas une volonté mauvaise? Pour le fric, le plus facile à lâcher, pourtant, puisque je n’en fais rien, et ne le garde que pour parer à l’imprévu ou le donner plus tard… Mais tenons-nous pour prévenus, cela même est péché, apparemment : « Voyez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en leurs greniers, et votre Père céleste les nourrit! Ne valez-vous pas plus qu’eux? Qui d’entre vous d’ailleurs peut, en s’en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie? […] Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : à chaque jour suffit sa peine. » On peut actuellement, avec du fric, rajouter pas mal de coudées, et a pu de tout temps en enlever, en faisant le con; du reste la vie des oiseaux du ciel n’est pas si rose, ni leur mangeaille si aisée à trouver. Les bêtes qui amassent de quoi voir venir seraient-elles blâmables ou mal créées? Revenons : je tiens pour vol toute propriété qui n’est pas la rémunération équitable d’un travail, et, si j’étais législateur, mettrais la richesse hors-la-loi; néanmoins la lésine me paraît plus minable que satanique – tant que le besoin d’autrui ne frappe pas à la porte? Mais il frappe sans cesse, si l’on consent à l’entendre : de quelque manière que je le tourne, je me sentirai coupable tant que j’aurai plus de fringues que sur le dos, la bouffe assurée pour un bail, et 80 m2 pour moi tout seul, alors que certains n’ont au dessus de la tête que la voûte étoilée. Mais c’est là une résistance du vieil homme, une peur de manquer liée à la peur de l’autre, pas une perversion de la volonté. Pour ce qui est de l’urgence de savoir à quoi m’en tenir, en revanche, il me semble n’être pas si loin de cette damnation volontaire qui seule satisfait les théologiens : la “révélation” hypothétique est maintenant vieille de deux décades; j’en ai certes passé une bonne part à écrire (ou à rêvasser devant mon clavier : la production est chétive ces temps-ci : les blogs où je déverse jour après jour mes affres se rapprochent à grands pas du “direct”) et ne crois pas prétextueux l’objectif de prêcher d’exemple : si mon demi-siècle d’athéisme quasi-infissuré donne poids à mon propos, ne serait-ce que pour un, écrire relève plus que jamais du devoir; mais ne devrait-il pas, ce devoir, rendre d’autant plus pressant celui de me renseigner? Or, sur mes récréations-lecture de vingt jours, douze ou treize ont été consacrées à lire… le Journal de Renaud Camus, lequel n’est pas un instant caressé par l’inquiétude métaphysique. Il est possible que ce soit pour s’en protéger que ce type bourre au maximum son temps d’un “travail” qui ne lui rapporte, il s’en plaint sans cesse, ni fric ni considération, mais c’est là une conjecture des plus fragiles, et ce Journal, bien qu’agréablement écrit, et proposant, de loin en loin, un modèle de rapport à soi assez séduisant (il me rappelle parfois Rose de Staal; mais les Mémoires de cette dernière font 300 pages, et Camus, qui n’a rien à dire, ou presque, vous tire presque le double de Journal par an), est, dans sa lourde minutie (Ô “demeures de l’esprit”, impitoyablement énumérées! Ô fautes de français du Monde et de France-Cul, toujours les mêmes! On n’y tient pas) et ses incessantes lamentations, relatives au froid, au découvert bancaire, à l’insuffisante estime dont l’auteur est l’objet, littéralement assommant, presque autant que le mien, lequel au moins n’est pas destiné à la publication anthume! – Eh Oh! Ce type n’est-il pas assez vilipendé? Tu le lis pour hurler avec les loups? – Non, non, voici skissépassé : j’avais trouvé dans les bacs de Gibert, vers 2003 ou 4, l’année 2000, intitulée K.310, qui m’avait empoigné : le diariste s’était fait lyncher par la presse parisienne au presque complet, sous prétexte de quelques phrases anodines sur les “collaborateurs juifs de France-Culture”, en réalité parce qu’il ne cessait, an après an, de critiquer le lexique, la syntaxe et le style des journaleux ou scribouillards les plus puissants, juifs ou non, si non y a, et qu’ils ont aboyé en chœur, quand l’un d’eux est bêtement sorti du silence, c’est-à-dire du traitement ordinaire et efficace qu’ils infligent à ceux qui tant soit peu les égratignent. La “victime” (ça se discute, vu que l’affaire l’a mis sous le feu des projecteurs, et qu’ils s’est vendu sans doute plus de K.310 que du reste de ses bouquins ensemble), quoique trop geignarde, faisait crânement front, et malmenait un peu tous ces “corbeaux”. Par désœuvrement, j’avais relu ce livre en mai, cherché dans la foulée ce qu’on trouvait de l’auteur sur eBay, et empletté un lot de quinze volumes, dont onze tomes du Journal , à un morveux vendeur débutant, à peu près aussi radin, méfiant, susceptible et mégalomane que moi, ce qui n’est pas peu dire, mais un peu moins agressif (du moins ai-je ouvert les hostilités, perdant une occasion de plus de tendre la joue gauche). Le comble, c’est que mon journal, corrigeant les “reconstructions logiques” de ma mémoire défaillante, me rappelle que cette emplette date non d’avant ma “conversion”, mais de trois jours après! Elle battait de l’aile, et se serait plutôt fortifiée depuis, ce qui aggrave mon cas. Nonchalance? Pas vraiment, puisque mêlée (ou entrecoupée) d’angoisse. Il n’est pas facile, de décréter que ma vie entière ne fut qu’erreur, bien que je le répète tout le temps, et surtout de mettre fin aux habitudes qui m’ont préservé de l’effondrement. Il se peut que je ne fasse que tâter d’un nouveau moyen de survivre à l’illusion d’avoir du talent, et que l’eau me paraisse trop froide… Franchement, je ne me vois pas renoncer à cette pensée qui fut la mienne, même si je l’ai grappillée ici ou là, rabrouer la formule percutante, et qui parfois blesse celui qu’elle prend pour cible, au profit du lénifiant, psalmodier huit heures par jour à contre-cœur, même en latin ou en grec… Qu’as-tu à y perdre? Rien, et d’ailleurs ça m’embête : autrefois, j’avais une vie à offrir à Dieu, et j’ai pris la fuite. À présent il ne me reste qu’une postface… pour annuler un bouquin qui n’existe pas. De sorte que cette postface est tout, s’il n’y a rien après, et que je persiste à me sentir idiot de choisir l’obédience contre le libre examen, simplement parce qu’un groupe de prétendus “sindonologues”, à l’évidence tous croyants, peut-être stipendiés, affirment que l’image qui figure sur ce tissu résulte d’une thermoluminescence! Si personne ne leur a répondu, serait-ce pas que leurs élucs ne méritaient qu’un haussement d’épaules? Ne vais-je pas, dans quinze jours ou un an, rougir de ma sottise? Et regretter, non certes d’avoir “arrosé” (un pipi de fourmi!) divers organismes caritatifs, ou modéré mes mercuriales, ou rendu quelques services à qui m’a approché, mais de m’être prosterné le bon sens devant une religion balayée par l’histoire depuis belle lurette?

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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 08:03

    Je n’en sais rien. Peut-être suis-je trop partie pour être juge : “amour et acceptation”, voilà des impératifs un peu vaches pour qui ignore le premier et s’est fait un programme du contraire du second. Rien de bien neuf, cela dit : je suis l’esprit qui toujours nie, qui critique et “décortique”, révisionniste à mes yeux, négationniste à ceux des croyants, que Dieu ne manque pas d’approuver, dans les livres qu’ils écrivent. Il faut croire sans avoir vu, voilà qui vous sauve, il faut faire confiance, et moi je m’y refuse. » À moins que je n’en sois incapable, cette impression de refuser la foi ne m’étant d’ailleurs pas propre : les Témoins de Jéhovah jouent beaucoup sur cette culpabilité-là, et les Cathos aussi, quoique de façon moins voyante : c’est la plus simple explication du scandale de l’enfer, qu’on puisse vouloir sa propre damnation, que le châtiment soit celui qu’on s’est plus ou moins consciemment choisi. Cela dit, acceptation d’un monde de beauté, de bonté, vierge de peur et d’agressivité, qu’on aurait sous les yeux, n’est pas synonyme de foi en toutes les salades qu’on veut bien nous servir. Si je faisais appel au Dr Alexander, c’est parce que sa conception narcissique de l’amour (qu’il accepte, lui aussi, celui, s’entend, dont il est l’objet) ne paraît pas le gêner le moins du monde : aimer, être aimé, tout cela se fond dans le grand A. Je ne vais tout de même pas me demander si je réfléchis trop, mais bien si mes faibles facultés cogitatoires ne pourraient, d’aventure, être mieux employées qu’à démonter les jouets pour en examiner les rouages : ce soubassement de l’amour, la lecture d’icelui comme attente de réverbération, la seule idée peut-être que j’aie eue tout seul, n’aurait-elle pas l’apparence de l’originalité simplement parce qu’elle va de soi pour tout le monde, et que personne ne songerait à s’en faire un crime? Entre nous, il n’est pas garanti que ça vous vaille absolution! N’aimer personne et attendre comme un dû d’être aimé, ou tenir le DAO (Défaut d’Amour Originel) pour responsable de toutes vos turpitudes, c’est probablement (entre autres) ce que je vais avoir à expier moi-même : pourquoi donc les narcisses hypo-vigilants s’en tireraient-ils mieux? L’autosatisfaction aveugle n’est pas très bien vue dans l’Évangile… C’est curieux, les prières du pharisien et du publicain (je n’ai poussé dans Luc que jusque là) m’ont ramené à l’âge de l’innocence où je ne sais qui, père, mère ou curé, m’avait demandé laquelle était la mieux : « Celle du Pharisien, bien sûr » : parlant à Dieu, il ne pouvait lui raconter de craques; et puisqu’il était juste et charitable, pourquoi l’eût-il tu? Qu’on pût se tromper sur la seule personne qu’on connût de l’intérieur, et qu’il pût se révéler méritoire d’être mécontent de soi, si peu qu’on eût fait, ça ne m’entrait pas dans la coucourde. Je ne me suis que trop rattrapé à “publicaniser” depuis, au sein d’une autre morale, où la connerie et son petit frère le suivisme sont les seul péchés graves, et ma sincérité, à en juger par la joie avec laquelle je m’accablais, était très sujette à caution. Mais pour ce qui est d’aimer, la frange de doute est mince : ce que j’ignore, d’autres, bien d’autres, peut-être une majorité de “braves gens”… Y a-t-il jamais eu tant de monde devant les échafauds où l’on pendait les hommes et tondait les femmes? Et même ce monde-là ne pouvait-il être passionnément dévoué et oblatif… pour ses enfants? Du reste, ça ne répond à rien pour moi, car ce public, il est hors de question que j’y eusse figuré : il y a des formes collectives que ma méchanceté ne peut pas prendre; mais n’est-ce pas précisément parce qu’elle est pire, et se soucie comme d’une guigne du sort d’autrui?

    Quel piétinement! Hier, au lieu de prier Dieu qu’Il m’apprenne à prier, ou de retourner dans une église, ou d’envoyer un courriel aux […]s, j’en avais tellement ma claque que j’ai repris ma virée chez Gibert, sauf que son appellation est changée en Mendigibert, que je n’en suis pas plus avancé, et que c’est justice! Au retour, la “gale” ou mon prurigo, ou ma possible “maladie bulleuse”, selon ma mégère de dermato (à qui j’ai oublié lundi de tendre la joue gauche), bref ce fourmillement de boutons qui semblaient cantonnés à la région dos depuis une semaine, s’est mis à recoloniser jambes et ventre. Est-ce qu’On s’impatienterait Là-Haut? Difficile d’adopter ce point de vue sans rire, et pourtant comme On aurait raison! Comme je me la suis peinte en héroïque, cette survenue de Dieu, tant que je la croyais impossible! « Donne [en fait, c’est : “Vends”] tes biens et suis-moi! » Comme ça semblait facile, avec juste le supplément d’anéantir mes écrits, dans leur version virtuelle en un clin d’œil, plus toutes les versions-papier sur lesquelles je pourrais mettre la main! Plus retrouver, via Internet ou détective privé, les êtres auxquels j’estime avoir nui, pour leur demander pardon, et procéder éventuellement à des réparations… Arrêtons-nous là, puisque je n’ai pas atteint la page un de la mise en œuvre. Certes, je n’avais personne à “suivre”, en chair ou en esprit, Dieu ne s’est pas vraiment manifesté : même si la Résurrection se révélait bien la meilleure hypothèse en l’état, il y a loin jusqu’à une certitude. Mais la certitude implique des devoirs auxquels je serais bien hardi de me croire capable de faire face, quand on voit ce qui est : aucun changement, pas ombre de pari ou d’aventure. Pas de piqûre dans mon coussin d’épargnes, juste quelques dons qui se sont changés en programme, dûment inscrit au déconno, et dont la première tranche, au surplus, va me valoir des abattements fiscaux! Mon argumentaire? « Pas mal de ceux qui se disent et se croient Chrétiens n’en font pas tant. Aurais-je, par hasard, une prétention secrète à la sainteté? » Réponse : lesdits se-croyant constituent-ils vraiment une référence? Et n’oublié-je pas un peu vite ces cinquante ans d’égarement, pour ne pas dire soixante-six, qu’il conviendrait de racheter, au moins autant que possible? L’ennui, c’est que je n’ai lueur d’envie de faire quoi que ce soit,  lâcher de la thune, lire des ouvrages édifiants ou (surtout) braver l’indifférence et le mépris en demandant un peu d’écoute. La ténacité morpionesque des Témoins de Jéhovah (la seule portion du christianisme à laquelle j’aie eu affaire ces dernières années) ne prouve pas qu’ils soient dans le vrai, et assurément je ne préférerais pas me faire crucifier (Oh! Mes médians! [1]), mais, disons, bien me priver de pain, voire de chewing-gum, à mille portes claquées au nez par semaine. Probable qu’on s’endurcit… 

 

 

[1] Cette apparence de blasphème ne m’a pas empêché de dormir, mais je n’étais pas content de mézigue en me couchant, et je me suis levé vieilli de dix ans, traînant les pieds et les idées… D’accéder au site de ma mutuelle m’a coûté cinq essais. La Dépendance, semble-t-il, frappe prématurément à la porte. Suis-je donc incapable, tant je me sens diminué, de sacrifier ce qui n’est même pas un bon mot? Je proteste que je ne persiflais en rien la Résurrection, et que cette modif infâme de la formule touchante de Barbet disait bien ce qu’elle voulait dire : que je ne suis sensible qu’à mes propres peines, à mes douleurs, fussent-elles minimes, comme elles l’ont été jusqu’à l’heure… Je ne sais pas passer de mes médians aux Tiens, Seigneur, et ne m’en vante nullement, ce me semble. Mais ne serait-ce pas le pire des blasphèmes que d’expliquer à Dieu ce que j’ai voulu dire? Ah, pas à Dieu, mais aux hommes! Même si, en deux blogs, ils se comptent sur les doigts d’une main.

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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 06:19

    Ou je demande, bêtement, la lune. Je ne passe pas tout mon temps à glander depuis l’appel, et je trouve ceci, dans mon journal, en date du 12 juin : « Lu A proof of Heaven, d’Eben Alexander, laquelle proof ne m’a pas convaincu le moins du monde, et n’en est pas une. Qu’est-il arrivé au juste à ce type? Avant de parler de “guérison miraculeuse”, il faut noter que le mal semble lui-même exceptionnel : aucun des experts que contacte son ami Jay “n’avait eu connaissance d’un cas comme le mien. En parcourant la littérature médicale jusqu’en 1991, il a pu trouver un seul cas de méningite à E. coli chez un adulte qui n’avait pas subi récemment de procédure neurochirurgicale. » Est-ce qu’une erreur de diagnostic n’aurait pas précédé le faux pronostic? Quant à la guérison, le témoignage du médecin qui l’a soigné est moins “superlatif” que le sien : il en ressort tout de même qu’il n’avait que 3% de chances de s’en sortir, et que le fait que sa cervelle n’ait pas subi de dégâts irréversibles peut être considéré comme “absolument remarquable”. De là à se croire une mission… Moody, qui doit être un peu gâteux (oh, bah, il n’a que 72 ans à présent, 68 à la parution du bouquin, deux de plus que moi samedi prochain; pas une référence, cela dit) déclare que cette EMI “est l’histoire la plus fantastique qu’<il> ai<t> entendue depuis quarante ans qu<‘il> étudie ce phénomène. Cet homme est la preuve vivante de l’expérience de l’après-vie.” Preuve scientifique, nous ressasse Eben Alexander lui-même. L’ennui, c’est que s’il est qualifié, en tant que neurochirurgien, pour émettre un tas d’hypothèses sur ce qui lui est arrivé, on ne dispose, pour les écarter avec lui, que de son témoignage : il estime qu’elles ne rendent pas compte de “la nature solide et richement interactive de <s>es souvenirs”. Seulement, celle-là, s’il ne cesse de la marteler, il ne la donne absolument pas à constater. Ses allers-retours du “monde souterrain” à un “monde de rêve incroyable et merveilleux”, qu’il découvre, sur l’aile d’un papillon, en compagnie d’une sublime jeune fille qui se révélera, des mois après son retour dans notre vallée de larmes, être une sœur biologique qu’il n’a jamais connue, le message de ladite frangine : “Tu es aimé et chéri; Il n’y a rien dont tu doives avoir peur; Il n’y a rien que tu puisses faire mal”, celui d’Om Soi-même, à savoir qu’il y a une multitude d’univers comme le nôtre, que le Bien y prédomine, qu’il y a certes du Mal sur terre, rendu nécessaire par le libre arbitre, mais que le Bien, là aussi, l’emporte largement [1], que “la structure même de l’autre dimension est l’amour et l’acceptation, et tout ce qui n’est pas doté de ces qualités paraît immédiatement déplacé en ces lieux”, etc, etc, je ne puis affirmer que toutes ces platitudes soient fausses, vu qu’elles ont beaucoup de ressemblance avec celles que j’héberge à mon grand dam, et que si Dieu n’est pas un monstre, elles sont faites pour le grand nombre, mais le texte ne contient pas l’ombre d’une révélation, voire simplement d’une nouveauté qui vidimerait le voyage – un voyage qu’Eben Alexander a tout de même mis quatre ans à coucher sur le vélin, alors même qu’il occupe à peine le quart de ces 230 pages… et un voyage qui semble lui rapporter, puisqu’il sert de fondement à une fondation “à but non lucratif” qui pompe l’argent public, et dispense à son fondateur, je suppose, un coquet salaire.

    L’essentiel de la révélation, quelle surprise, est l’amour inconditionnel. Il apparaît certes sous la forme “émettrice”, en quelque sorte, au retour, dans celui qu’éprouve Eben pour ses fils, mais d’un bout à l’autre du livre, c’est à l’évidence la réception qui importe. Tu es aimé : l’auteur, né d’une fille de 16 ans, a été adopté quelques jours après sa naissance par des gens “extraordinaires”, comme de bien entendu, mais très exigeants, et l’on apprend vers la fin que son père adoptif est mort déçuavant la réussite de son rejeton. Lequel confesse avoir “toute sa vie” douté d’être aimé, ça lui a causé des troubles, et cette balade dans l’après-vie répond à ce doute : je n’ai pas vu qu’il y fût le moindrement question d’“aimer” Om, tout ce qui compte, c’est qu’Om nous aime. Ce neurochirurgien, adepte de saut en parachute, la santé même, à le lire, paraît avoir fait exactement le voyage dont il avait besoin, plus quelques fioritures présentes dans tous les rêves, du moins dans les miens, que la traduction en langage de la veille trahit au point de n’en rien laisser.

    Ce qui ne prouve pas, naturellement, l’inintervention divine. Mais le problème n’est pas exactement posé comme j’avais cru, secundum Cauwelaert : nulle part il n’est question d’EEG plat – mais peut-être parce que ça va de soi. Ni de “débrancher” le futur auteur de best-seller, mais seulement d’arrêter ses antibiotiques, qui semblent sans effet, pour éviter au patient une queue de vie en légume. Il a subi sept jours de coma; a-t-il pour autant vadrouillé sept jours dans ces univers qu’il ne sait pas nous décrire avec précision? Je ne connais à peu près rien à rien; mais il me dérange un peu de lire ce spécialiste lier la production de rêves au sommeil paradoxal, liaison que Michel Jouvet, son “inventeur”, a reconnu erronée depuis quinze ou vingt ans; surtout, j’ai, comme tout le monde, eu des rêves démesurément longs, et cependant provoqués par une sonnerie de réveil, donc qui, en temps d’horloge, n’ont pas duré un quart de minute : pourquoi n’en irait-il pas ainsi d’une “expérience” tellement indicible que celui qui l’a subie ne peut espérer en rendre compte qu’à force de superlatifs ou de multiplicateurs? “C’était comme quand… mais des millions de fois plus fort!”. Je ne prétends pas que ce narciniais l’ait inventée de toutes pièces, malgré les quatre ans qui la séparent de sa publication, alors qu’il considère comme un devoir d’informer l’humanité de ce qui l’attend après : sa réaction, notamment, à la vue du cliché de sa sœur, incline à croire à sa bonne foi : il ne la reconnaît pas d’abord, et ne s’en cache nullement : un menteur, ce me semble, aurait immédiatement hurlé : « C’est elle! » et Eben n’est pas assez malin pour tabler là-dessus. Mais de même qu’il se fait peu à peu la conviction que c’est bien cette morte qui l’a cornaqué au paradis, il a pu se composer, au cours des mois qu’ont duré la récupération de ses facultés mentales, un fabuleux et banal trip hallucinatoire, sincèrement fantasmé sur la base d’un rêve de quinze secondes.

 

 

[1] Lire ça sous la plume d’un Américain, avec le niveau de vie qu’il a, les dégâts qu’il commet, les populations qu’il affame indirectement, me flanque la gerbe : “les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer”, écrivait Céline, et se croire “in-nocent”, comme Renaud Camus, quand on habite un château et ne se refuse rien… bon, je suis loin de lui souhaiter l’enfer! mais il ne me paraîtrait que justice qu’On lui remontât un peu les bretelles au seuil du paradis.

Published by Narcipat - dans Conversion
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