Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 06:22

– On achoppera quand on aura démarré! Arrête un peu de chier du carac! On traite d’un sujet grave. Qui te demande un sacrifice? On se croirait dans la droite ligne de cette idée géniale de “sacrifice de la messe” comme celui d’une heure d’ennui au Seigneur, que tu te savais un tel gré d’avoir enfantée, et dont tu t’étonnais que l’abbé Boilat ne l’eût pas reçue avec des alleluias : à douze ans, passe encore! Cinquante-quatre plus tard, c’est de l’infantilisme! Du reste, je te cite toi-même : « l’erreur de base pourrait bien être de tenir Dieu pour un tortionnaire qui exige des sacrifices ».

– Il en aurait bien exigé un de son fils, et quel!

– D’après ce que je lis là, Dieu n’exige rien.

– « Que ta volonté soit faite, et non la mienne! »

– D’accord. Mais, comme tu le disais plus haut, il faut que ce soit fait par amour, en aucun cas pour compenser son absence. Un sacrifice rechigné, comme ces billets de cent balles que tu lâches aux O.N.G. quand ça ne déséquilibre pas trop tes finances, est sans valeur.

– Merci pour leurs destinataires, à supposer qu’il leur en parvienne une partie! Pas si rechigné que ça, d’ailleurs, sauf que j’aimerais un peu les voir, ces gamins. Mais on a renoncé aux parrainages : il avait dû se trouver des méfiants pour répondre aux lettres, ou carrément faire le voyage.

– Tu n’as jamais parrainé personne. Et le pis, c’est que tu as eu le culot de faire semblant!

– Oh! Une fois, au passage, pour laisser entendre que j’étais moins méchant que je ne paraissais! Je paierai ça avec le reste, éternité pour éternité, ça n’alourdira pas ma douloureuse. Le hic, de toute façon, c’est que dès lors qu’on se montre, on a reçu son salaire.

Je ne crois pas que ce soit un tel péché d’attendre la réciprocité, surtout sous forme de reconnaissance ou de simple affichage du bonheur. Mais je suppose qu’il est plus méritoire de persévérer quand elle ne vient pas.

– Mais ça m’est simplement inconcevable, sinon de façon “rechignée”, comme tu dis. Par devoir! Il n’y a pas d’amour qui échappe au narcissisme réverbéré, ou du moins je suis incapable d’en éprouver. Et même la compassion, qui chez moi est si dure à la détente, disons plutôt la pitié, j’ai déjà exposé les insurmontables difficultés qu’elle rencontre à se métamorphoser en charité.

– Parce que tu n’es pitoyable que de haut : telle que tu la ressens, c’est un avatar de l’orgueil.

– Est-elle jamais rien d’autre, chez qui que ce soit? Dès lors que j’ai besoin de tes services, et que je ne les paie pas, tu te trouves en position dominante, tu peux bien me laver les pieds soir et matin, ça n’y changera rien… D’ailleurs, je fais mon possible pour que ça ne se voie pas, et j’y parviens si bien que le pauvre type qui en est l’objet croit me faire une fleur en se contentant d’exister. Total : je lui aurais rendu un meilleur service en le rudoyant

– Mets ça au passé, et encore… un passé en pointillés très espacés!

– Je n’ai eu à peu près aucune occasion récente de me montrer charitable dans le face-à-face.

– Et au peu qui se sont présentées, tu t’es chié dessus. 

– Fiaschissimo! Je manque d’entraînement. Il faudrait que je fasse un stage. Commencer par mon père, c’est passer direct au troisième cycle du caritatif!

– Il y a certainement bien pire qu’un vieux désespéré par la solitude, la dépendance et le manque d’affection des siens.

– Mais qui n’a rien perdu de la manie maligne d’accuser quiconque essaie de lui venir en aide.

Essaie? Pas bien fort! Tu en as fait trois fois moins que ton frangin, qui se présente lui-même comme peu compassionnel.

– Il est trois fois moins manche que moi. Quand il cherche un dentier perdu, il le trouve. Et il n’a pas à surmonter ce blocage issu du rejet initial. Et puis assez, à la fin! On met la charrue avant les bœufs! Si Dieu n’existe pas, ou s’il existe sans avaliser le Christ, c’est-à-dire l’amour actif du prochain, qui que soit ce prochain, je n’ai aucune raison d’être secourable à qui que ce soit, physi ou psychiquement!

– Christ ou pas, tu ne risques guère de te tromper là-dessus : c’est une constante dans toutes les religions, ou quasi.

– Sauf que pour les Malauku, les Houxécho ou les Juifs, le “prochain”, c’est le membre de la tribu, de l’ethnie…

– Tu ne vas pas nous ramener Maïmonide, toi aussi! Tous les peuples, dans leur enfance, ont cette caractéristique de se considérer comme les seuls humains qui vaillent. Inuit, ça veut dire homme, simplement! Il n’y a qu’à un stade avancé de civilisation que surgit un souci d’universalité. Et je te concède que les Juifs présentent cette énigme d’être à la pointe du savoir en conservant une religion archaïque.

– Je suppose que la plupart des scientifiques et des philosophes n’ont plus de “juif” que le nom et l’esprit de corps. La religion, elle

– Certains y reviennent pourtant, et parfois de très loin, comme l’ex-secrétaire de Sartre…

– Je doute que ça me plût d’être membre d’un “peuple élu” qui comprend son contingent de connards…

– Tu pourrais dire comme Woody Allen : « J’ai été élevé dans le judaïsme, mais je me suis converti au narcissisme ».

– Ah ah ah! Elle est bonne! Dommage que je n’en trouve jamais de ce carat! Remarque que même si le christianisme a vocation universelle, il est plus que probable que le πλησίος du Christ, traduit de je ne sais quel mot hébreu, via l’araméen

– ou non, car ça sort tout droit du Lévitique

– Mieux encore! Donc infiniment probablissime qu’il ne soit, lui aussi, que le voisin, de même langue et de même confession… Je me demande quel sens les troupes de Cortez donnaient à prójimo, mais les Aztèques apparemment n’y étaient pas inclus… Et ce foutu prochain qu’on nous serinait au catchem’ m’a tout l’air d’un mot expressément créé pour cacher la merde au chat.

– Sauf que le Christ explique lui-même que c’est aux actes que se révèle le πλησίος, et pas à la nationalité. Confer le bon Samaritain. C’est tout de même embêtant d’écrire un dialogue sur ces questions sans prendre au préalable le soin de te rencarder sur ce que tout le monde sait.

– Le bon Samaritain peut dater tout entier d’après la prédication de Paul, avec le centurion et quelques autres.

– Ça, c’est du Guignebert. Je prends ce qui me conforte, je jette ce qui me dérange.

– Personne ne prend tout des Évangiles, sauf des fondamentalistes décérébrés qui ne voient même pas les contradictions. Mais admettons que le voisin, de par la multiplication des contacts, soit simplement autrui, ce qui paraît tout simple à qui habite une tour peuplée d’Arabes, sauf qu’eux ne semblent pas l’entendre ainsi…

– On les a tellement pigeonnés, aussi… et classés parmi les sous-hommes…

– Absolument.

– Nous voilà encore à battre la campagne…

– Alors revenons au point de départ de la tangente : pourquoi me piquerais-je d’être bon s’il n’y a pas de Dieu?

– Dawkins donne quelques raisons…

– Dawkins est un con.

– Un con comme nous quand il parle de ce qu’il ignore, mais quant à l’évolution des espèces…

– Il réussit ce tour de force, alors qu’elle me paraissait aller de soi, de m’en faire douter, tant il fait l’effet d’un charlatan. Il ne se rend pas compte qu’à force d’“il faut que” immédiatement remplis par une “cause darwinienne”, il fait du darwinisme une espèce de religion. « Ça ne marche pas encore, mais ça doit marcher; ça ne peut pas ne pas marcher ». Après quoi il s’étonne d’être traité de fondamentaliste athée!

– On peut admettre qu’où les fossiles manquent, c’est qu’on ne les a pas encore trouvés.

– Et quand les traces de dinosaures sont mêlées d’empreintes humaines?

– Va savoir. Je suppose qu’ils ont, pour y voir des faux, d’autres raisons que le désir de promouvoir l’athéisme.

– Je ne te dis pas que ce soit leur but conscient. Mais leur foi est aussi ancrée que celle des créationnistes, et toute prête à écarter les contre-preuves.

– Là-dessus, fermons nos gueules, nous n’y connaissons rien. C’est essentiellement de psychologie que s’occupe ce bouquin, et à ce sujet il n’est pas plus “charlatan” qu’un psychanalyste

– Sauf qu’il prétend donner la caution d’une théorie scientifique reconnue à des assertions invérifiables.

– Elles n’ont rien de révolutionnaire. Ça tombe sous le sens qu’une sous-espèce où les parents boufferaient leurs petits court grand risque de ne pas défrayer longtemps la chronique zoologique, et qu’une famille ou un clan dont les membres se soucient les uns des autres, ne s’étripent pas au moindre différend, et ne mentent pas comme ils respirent, a plus de chances de survie qu’une horde d’individualistes forcenés.

– Pas besoin d’un prof de fac pour nous enseigner ça. Ni qu’individuellement on ait intérêt à distribuer ses surplus, à panser les blessures, à consoler les affligés, à surveiller les enfants des autres, dans l’espoir de recevoir le même traitement… Liens de parenté et réciprocité, je ne suis pas sûr que ces deux “piliers darwiniens” de la morale soient si indépendants l’un de l’autre. Mais ajouter les “structures secondaires” de la réputation et du pouvoir que peuvent conférer le courage, la générosité, et autres vertus, et conclure : « Nous avons maintenant quatre bonnes raisons darwiniennes pour que les gens soient altruistes, généreux et “moraux” les uns envers les autres », c’est de la bouillie déguisée.

– Spéculation pure, de toute façon. Ce que je trouve plaisant, c’est qu’il fustige ces pauvres croyants : « Comment!? Alors si vous ne volez ni ne tuez ni ne mentez, c’est parce que Dieu vous surveille du haut du ciel? Triste engeance! » alors que sa genèse de la morale repose sur l’intérêt, personnel, ethnique ou spécifique, qu’on aurait simplement perdu de vue, ou plutôt jamais envisagé consciemment.

– Je te rappelle que le Christ lui-même fonde ses préceptes sur un calcul égoïste.

– Nous ne sommes pas d’accord sur ce passage. On amasse des trésors dans le ciel, oui, mais c’est d’abord son cœur qu’on satisfait. 

– Pas le mien.

– Le tien compris, mais il y a une vie d’erreur à démanteler.

– Plus tard! Pour le moment, il s’agit de savoir si le gendarme céleste devient utile à l’échelle de groupes plus étendus que la bande primitive, et il ne servirait à rien de reprendre un à un les exemples biaisés que donne un type aussi partial. Que les athées en aient plus dans le crâne, et, partant, dans la bourse, que la masse des croyants, ça ne fait pas de doute…

– Quel aveu!

– Lequel?

– Que le crâne et la bourse jouent les vases communicants.

– Apprenez, Mossieu, que les exceptions, génies loqueteux et milliardaires imbéciles, abondent. Nous n’abordons là que les gros chiffres. Cela étant, la délinquance à but lucratif, ou plutôt de s’y faire pincer, est plutôt le fait d’économiquement faibles, qui de surcroît séduisent peu les femmes, ce qui suffit à expliquer les pourcentages, mais, naturellement, ne peut nous enseigner si, sans Dieu pour attraper le poignet des croyants, on ne constaterait pas une multiplication des vols, des viols et des meurtres… La seule donnée vraiment sûre, à ma connaissance, c’est que les musulmans ne se suicident quasi pas, et je pense que ni le fatalisme du « c’est écrit », ni les peines prévues dans l’au-delà par le Coran n’y sont étrangères.

– Si on prend ce sentier-là, on y sera encore dans six mois. Chaque chose en son temps.

– C’est tout de même un exemple intéressant. Ma conscience, en tout cas celle qui affleure, ne songerait pas une minute à me reprocher un suicide, surtout s’il y a du monde pour en profiter, et personne pour en pâtir. Or, en vertu de quelques miracles mariaux que certes je n’ai pas vus de mes yeux, mais dont la relation demeure déconcertante, si je me convertissais, ce serait plutôt au catholicisme, pour lequel le suicide est un péché irrémissible, alors que la Bible, paraît-il, n’en dit mot. Pas question pour moi d’une contrition entre le 20ème et le sol, puisque j’estime parfaitement normal d’abréger ma vie, si je deviens impotent ou aveugle, surtout si je prends soin de tester.

– “Parfaitement” se discute, ou tu n’en parlerais pas.

– Eh! Au-dessus de tout acte, même vertueux en apparence, plane l’ombre du pharisaïsme et d’une culpabilité encore indétectée.

– Peut-être que ce qui te sépare du Bien, c’est surtout l’auto-observation permanente. Si tu ne t’occupais que des besoins des autres, sans chercher dans quelle case tu te situes…

 
Published by Narcipat - dans Conversion?
commenter cet article
3 décembre 2016 6 03 /12 /décembre /2016 08:08

– Mais cette putain de foi est bancale! D’un côté on la lie à des preuves, ou au moins à des indices, à des témoignages, et de l’autre à l’espérance du paradis, comme si c’était une vertu de prendre ses désirs pour des réalités. C’est quasi-textuel dans le bouquin posthume de Varillon : « Mon exigence la plus profonde est la vie : je veux vivre à jamais. Si vous me dites que vous n’y tenez pas tellement, je suis obligé de rompre le dialogue, je n’y peux rien. Tout ce que je peux dire, c’est que je ne suis pas fait comme vous. Mais moi, je veux vivre à jamais. La résurrection me dit : tu vivras à jamais. C’est le sens. C’est pour cela que je crois. » Sic. Il dit ailleurs, je ne retrouve plus où, mais c’est le sens, que l’espérance de “vivre à jamais” constitue à elle seule le signe qu’elle doit être comblée. Note bien que la foi, je la resp- non, je ne respecte rien, mais j’ai une certaine admiration pour elle, quand elle entraîne le mépris de la mort, et ipso facto met le fric à genoux. Je préférerais que, comme dans la chanson de Boris Vian, on enferme tous les chefs d’états (plus les chefs d’entreprise, les mille plus riches, etc) dans une pièce avant de faire sauter la bombe, mais le 11 septembre, bien qu’affreux, c’est tout de même David terrassant Goliath, un Goliath qui ne cesse d’emmerder le monde et de le pressurer. Par ailleurs, je peux aisément me forcer à tolérer toute espèce de foi, quand elle ne fait de mal à personne. L’intolérable, c’est qu’on m’en fasse une obligation si je veux éviter les tourments éternels.

– Peut-être pas une obligation, puisque la bienfaisance et l’amour sont désormais accueillis, de quelque croyance qu’ils s’accompagnent. Mais si Dieu existe, on peut soupçonner qu’une grâce t’a été faite, à laquelle tu résistes avec une singulière opiniâtreté, puisqu’en trois mois et demi, tu n’as même pas pu prendre sur toi de lire le Nouveau Testament

– Mais il ne fait que me rebrousser! Il m’éloigne de la foi!

– une demi-heure, voire dix minutes par jour! Le moins qu’on puisse te demander, c’est de donner suite à cette grâce, en secouant un peu les préjugés qui gouvernent ta vie depuis… l’âge de treize ans, par là. « Que Dieu n’apparaît-il quand je L’en prie? Il aurait à peu de frais un serviteur zélé, dur à la fatigue et à la mortification », etc.

– Je te fais observer primo que c’est ironique, secundo que ce truc date plutôt de mes seize ou dix-sept ans.

– N’importe, c’est, je ne dis pas la cause, mais l’argument majeur de ton incroyance, il y a cinquante ans qu’il n’a pas changé d’une panse d’a, et ce sont les autres que tu traiterais d’esprits bornés?

– Pourquoi devrait-il changer? Quand on dit qu’il n’y a rien où il n’y a rien, on n’a pas à donner de raisons. C’est aux visionnaires que la preuve incombe.

– Dieu ne se manifestait pas davantage au cours des XIX siècles et demi qui précèdent, et ça n’empêchait pas de croire en lui.

– C’est à voir. Comme tu dis, je ne sonde pas les reins et cœurs. Des curés Meslier, je crois qu’il y en a eu à la pelle, et plus encore de papes pour le moins  agnostiques comme Urbain VIII, qui s’écriait à la mort de Richelieu : « S’il y a un Dieu, il va payer! Sinon, quel homme! »

– Enfin… en gros.

– En gros. Mais même si une écrasante majorité était pieuse, qu’est-ce que ça prouve, à une époque où les savants eux-mêmes n’avaient aucune notion de l’immensité de l’univers, et desserraient sans broncher des chronologies partant de la création du monde et de l’homme en 4004 avant Jésus-Christ? Imagines-tu l’ignorance d’un péquenaud ou un soldat en ces temps-là? À quel point la vie était morne et précaire à la fois? Le besoin qu’on avait d’un peu de spectacle et de rassurance? Tu ne peux pas m’en faire des modèles.

– Qui sait si au contraire ils n’étaient pas plus près d’évidences premières actuellement masquées par les pubs et le divertissement? Car pour ce qui est de la connaissance…

– On en oit au moins l’écho, et on en constate les bienfaits, même s’ils sont très inégalement répartis. Je ne suis pas fou de notre civilisation, mais elle offre au moins des enclaves à la libre réflexion, si l’on n’ouvre pas trop sa gueule. Je regrette, tout au plus, la liberté d’expression des seventies, mais les âges de foi et de bûchers, non merci. L’Église fait patte de velours depuis cinquante ans, elle révise à outrance, mais tant qu’elle a eu le pouvoir…

– Elle s’est comportée comme tous les pouvoirs. Constantin et Théodose ne lui ont pas fait de bien.

– Tu rigoles? Sans eux, le Christ serait depuis longtemps au même dépotoir que Zeus ou Mithra.

– À supposer naturellement qu’il n’y ait rien que d’humain en lui. Il y a quand même un fait historique sans précédent et sans successeur, c’est la diffusion d’une croyance qui à l’époque aurait dû paraître insensée, et qui, au fond, l’était et l’est restée, malgré l’accoutumance. Qu’un agitateur à la carrière fort courte, et qui a subi la peine la plus infamante de l’époque, soit ressuscité, déjà, et qu’on le croie, qu’on croie ceux qui en témoignent

– Bah, on pourrait s’étonner tout autant du phénomène des faux Dmitri…

– Là tu déconnes un max. Attends que je vérifie… Le seul qui ait un peu réussi, Grichka Otrepiev, celui même qui a succédé à Boris Godounov, a régné deux ans, et sans jamais faire l’unanimité!

– Parce que le Christ n’a pas reparu sur terre, il était au ciel, c’est plus commode. Comme disait Céline, on ne pouvait pas le voir faire caca…

– Justement, il a reparu.

– Prétend Paul, prétendent les Évangiles, les Actes des Apôtres, peut-être

– Tu pourrais au moins avoir lu les premières pages.

– Oui oui, les quarante jours… Bon, mais tout ça est écrit bien plus tard, il n’y a pas l’ombre d’une preuve, et d’ailleurs personne ne le reconnaît d’emblée!

– Quel vrac! Tu ne crois pas que si c’était de la forgerie, on le reconnaîtrait dare-dare?

– On ne peut pas faire tranquillement des cafouillages une marque d’authenticité! Guignebert analyse les textes et conclut que toutes ces apparitions, celles du moins que Paul évoque, et où il s’inclut, alors qu’il n’a pas connu Jésus de son vivant, étaient des visions. Et je trouve Guignebert bien bon de leur concéder ça.

– Guignebert est convaincant sur l’enfance, sur la prédication, le procès, la mort. Mais, touchant la foi de Pâques, c’est le naufrage. Toujours le chaudron! Quand les textes ne collent pas à son incroyance, c’est tantôt qu’on ment, tantôt qu’on rêve.

– Et comment les croyants expliquent-ils cette constante, que personne, ni les apôtres ni les pèlerins d’Emmaüs, ne reconnaisse Jésus après résurrection, avant qu’il ait bien enfoncé le clou?

– C’est qu’il est transfiguré, il ne revient pas à sa condition antérieure. Peu importe, je ne me soucie pas de l’expliquer, mais j’enfonce le clou à mon tour : pourquoi inventerait-on une chose pareille? À quoi ça servirait?

– À montrer qu’il est transfiguré, puisque tu le dis.

– Ridicule. Il n’y a d’explication nulle part dans le texte. Il faut que les théologiens s’en chargent. C’est un fait irréfutable que si tu admets l’existence charnelle et historique de Jésus, et sa mort sur la croix, attestée par Tacite

– Minute! Tacite a reproduit ce qui se disait des chrétiens, partiellement puisé dans ce qu’ils disaient, eux… à moins que le passage ne soit tout bonnement interpolé.

quamquam adversus sontes et novissima exempla meritos… “bien qu’à l’égard de criminels, et dignes des dernières rigueurs” : ça n’a pas la tronche des ajouts chrétiens ordinaires!

– Certes. Mais ça reste le B-A BA.

– Mettons. De toute façon, que Jésus ait été un homme ou un mythe, la foi de Pâques reste inexplicable

– Ne sois pas idiot. Elle n’est pas “de Pâques” s’il n’a jamais existé!

– De Pâques mythiques, si tu préfères. Il me paraît encore plus fou et improbable que le christianisme ait pu se passer d’un Jésus charnel et mort en croix! Pour revenir à l’hypothèse généralement admise, le plus significatif, c’est que la rumeur de la Résurrection puisse naître alors que les disciples ont sombré dans la désillusion et le désarroi!

– Mais cela même, quoi donc l’atteste, que les Évangiles, c’est-à-dire des textes hautement suspects?

Suspects, uniquement, d’être obnubilés par leur objectif hagiographique. Et dans cette optique, à quoi donc les avancerait de présenter les apôtres comme des lâches à la foi volatile?

– Précisément, à rendre la résurrection plus crédible. La genèse de la “bonne nouvelle” est mystérieuse, je le concède, mais pas au point d’en faire une preuve! Il en faut assez peu pour qu’une rumeur naisse et se propage, il suffit au début de quelques menteurs ou de quelques illuminés…

– Je ne le crois pas une seconde. C’était trop gros à avaler.

– Pour des rationalistes ou des incrédules de notre acabit. Mais est-il un peuple sur terre qui n’ait cru aux fantômes ou n’y croie encore? Quand une ombre survit quelque part, il n’est pas si difficile d’admettre qu’elle revienne! Et à partir des premiers répétiteurs, qui se contentent de transmettre ce que d’autres ont vu ou entendu, le tour est joué.

– Donc Paul, pour toi, est, je cite, un menteur ou un illuminé?

– Je n’ai même pas réussi à lire ses lettres! Peut-être vont-elles me convertir, si la croûte d’ennui se fissure. Mais en attendant ce double miracle, comment vas-tu recevoir le chemin de Damas, si c’est un voisin ou un ami qui te le conte? En ce temps-là, où le surnaturel fleurissait à chaque pluie, où les merveilles du monde portaient le cachet “Dieu”, parce qu’on ne soupçonnait pas qu’elles eussent mis si longtemps à éclore, où l’info ne circulait que de bouche à oreille, où l’esprit critique… oh, il n’est toujours que le fait d’une élite! Que veux-tu, non, je ne peux pas avaler une énormité juste parce que quelqu’un l’a dit. Et je ne peux pas davantage me fier à une grâce qui n’est qu’autosuggestion. Pourquoi Jésus ne me reproche-t-il pas, à moi, à haute et intelligible voix, de le persécuter? S’il ne m’appelle pas à la foi, c’est qu’il ne souhaite pas que je l’aie.

– Et tu crois qu’un crucifix parlant résoudrait la question? Mais, une fois acclimaté dans ta vie, il n’en prouverait pas davantage que la voix de ta conscience, ou la surprise de créer quelque chose qui n’existait pas hier!

– Créativité sporadique! conscience polyphonique et peu fiable!

– La créativité s’endort dans l’habitude, et la conscience ne parle qu’à qui veut l’entendre, comme Dieu!

Pourquoi?

– Par respect de ton libre rejet. Tu étais un peu plus lucide il y a trois ou quatre ans, en nous racontant pour la trente-sixième fois ton miracle des chiottes, ridicule par son temple, mesquin en son langage, mais, comme tu le disais toi-même, en cela adapté à son destinataire

– Pas probant, surtout!

– Ça dépend de quoi! Si la coïncidence s’était opérée cent fois de suite, tu aurais été obligé de “tout donner et de le suivre”, et si tu as arrêté l’expérience à deux ou trois, c’est parce que te soumettre à des commandements, quels qu’ils fussent, peut-être, entraver le moins du monde ta liberté (et on sait, et examinera, ce que tu voulais en faire, et où elle t’a mené) t’emplissait d’une authentique terreur

– C’est très exagéré. Je fanfaronne un peu dans ce texte.

– Tu joues les titans qui résistent aux miracles, et mettent leur éternité en péril, ce qui n’est pas très futé; mais le fait demeure que, Dieu ou pas Dieu, tu as refusé de savoir. Et que ce refus était la marque d’une intention mauvaise, qui s’est traduite par un certain nombre de saloperies, de faible envergure, certes

– On se demande quelle mercuriale tu adresserais à un assassin.

– Ma main au feu que Dieu est plus indulgent pour les grands crimes (quand on s’en repent, ça va sans dire) du seul fait de leur grandeur. Toi, tu t’es contenté d’en rêver, d’être odieux avec les rares qui t’aimaient, pour te venger du dédain des autres, de jouer les psycho-serial-killers, dans la mesure de ton possible, heureusement étriqué, et les démoralisateurs, dans des œuvres heureusement inlues.

– Caricature! Il est possible qu’à l’époque j’aie voulu m’en réserver la possibilité. L’idée d’une œuvre chrétienne, attendu l’ennui que me procuraient celles de Claudel, de Mauriac, ou le prêche du curé du coin, me donnait la chair de poule. Mais il y a une morale dans les Buû; et ici même, dirai-je, une assez exigeante, dans l’effort de lucidité, qui va peut-être aboutir à foutre au feu le fruit de mon boulot…

– Quel boulot! Ah, on peut dire que tu t’es fatigué! Griffonner n’importe quoi, enchaîner les phrases aux phrases, pour éviter d’aller au devant des autres et de faire quoi que ce soit d’utile! Pourquoi donc le foutre au feu, d’ailleurs, ce fruit, si tu ne le ressens pas toi-même comme mauvais, artistiquement et moralement parlant?

– Disons que si Dieu n’y est pas attaqué bille en tête, mon texte se passe trop facilement de lui. Qu’il y a, ici ou là, des rosseries assez violentes contre des gens qui, en effet, ne m’ont fait aucun mal volontairement; et surtout, que ma vie est finie : tout ce que j’ai à sacrifier, c’est ç’à quoi je l’ai consacrée.

– Sacrifier à qui donc? À Jupiter?

– Il vaut bien Yahveh.

– Le Dieu de l’Ancien Testament ne paraît pas spécialement sympa, certes

– Belle litote. Celui-là, oui, on le voit bien inventer l’enfer pour les ennemis de son peuple.

– Nous examinerons ce point plus tard, si tu veux bien.

– Un point volumineux. Un point d’achoppement.

 
Published by Narcipat - dans Conversion?
commenter cet article
2 décembre 2016 5 02 /12 /décembre /2016 05:23

– Pas nécessairement, non. Mais pense à ces êtres et à ces peuples dont l’éthique, au-delà des limites du clan, n’a rien à voir avec l’amour… et qui tomberaient des nues qu’on leur proposât l’absurdité d’aimer ses ennemis, voire l’insolence d’aimer Dieu… Le craindre, le prier, tenter de se le concilier, soit! Mais l’aimer

– Est-ce qu’on n’a pas pensé à eux? Et depuis bien plus longtemps que tu ne l’imagines? Je te cite encore Guitton : « Nous savons mieux que jadis que Dieu nous juge d’après nos connaissances et nos intentions. Saint Thomas avait eu l’idée la plus nette de cette obligation de suivre sa conscience, alors même qu’elle est erronée. Il l’appliquait même à l’ordre surnaturel. “Croire au Christ, disait-il, est de soi bon et nécessaire au salut; mais la volonté ne s’y porte que sur proposition de la raison. Si donc l’acte de foi est proposé comme un mal, la volonté s’y porte comme au mal”. Ce que le Père Sertillanges commentait en ces termes : “Celui qui croit devoir attaquer le Christ, l’hérésie ou l’incroyance tenant sa conscience captive, celui-là, tant que cette conscience dure, ne peut pas ne point attaquer le Christ : s’il ne l’attaque point, il pèche.” » Je te signale, au cas où tu reconnaîtrais une édulcoration ou d’un abâtardissement typique du post-Vaticandeuxisme, que Guitton cite ça en 1950, et que Sertillanges est mort en 48

– Ce bonhomme a écrit un “Pater des incroyants” qui est à se claquer les jambons, en ajoutant « si tu existes » à chaque ligne… et je me demande si Saint Thomas n’aurait pas dénoncé son commentaire comme hérétique. Au bout de tant de “compréhension” progressive, c’est-à-dire d’une adaptation au Zeitgeist qui n’ose pas dire son nom, on doit tout de même commencer à se demander s’il ne serait pas un tttout petit peu moins compliqué, si c’est bien Lui qui est ou reflète Dieu, que le Christ se manifestât ouvertement à tous, et pas à une poignée d’hommes ici ou là. On nous répond : « Il ne veut pas nous contraindre. » Mais en quoi savoir qu’il existe nous oblige-t-il à lui obéir? Est-ce que mettre cartes sur tables, au contraire, n’est pas la condition sine qua non d’un choix libre? On peut nous donner toutes les explications canoniques qu’on voudra du Silence et de l’Invisibilité, le rasoir d’Occam tranche là-dedans : le plus simple, et qui explique tout, c’est qu’il n’y ait pas de Dieu, du moins pas celui-là, pas un qui s’occupe du détail microscopique que nous constituons, dans une totalité peut-être illimitée, dont notre univers ne serait qu’un grain imperceptible.

– Et Lourdes? Et Fátima? Et le Suaire?

– Des faits étranges, mal expliqués, transmis par des chaînes de gens sujets au mensonge et à l’erreur… Je n’ai rien vu, rien entendu moi-même… Et toutes ces manifestations, excuse-moi, sont si bêtes

– Je ne vois pas ce qu’on peut trouver à redire à une guérison, miraculeuse ou non.

– Les guérisons, tu sais… Des thaumaturges non estampillés “Dieu” en ont opéré par centaines. À Lourdes, rapportées à la masse des pèlerins, il n’y en a pas plus d’inexpliquées qu’à l’hosto du coin. Tout ce qu’on pourrait leur reprocher, si elles étaient d’origine mariale, c’est de constituer un passe-droit, un privilège

– Accordé à la foi et à la prière!

– Certains ne l’obtiennent pas, qui prient tout autant…

– Mais mal, peut-être. Tu sondes les reins et les cœurs, à présent?

– Non. Mais je n’avais pas fini d’égrener mes griefs : elles génèrent des rentrées pécuniaires considérables, alors qu’on affiche la gratuité

– Partout ailleurs, on ne prend même pas cette peine!

– Je préfère que l’appât du lucre avance démasqué. Et trois, j’y reviens, les prodiges cautionnent des bêtises. Prends Fátima : je ne vais pas, comme ce crétin de Dawkins, comparer la probabilité d’un bouleversement du système solaire avec celle d’un complot ou d’une hallucination collective. Le texte était pommé…

– Je l’ai là : « Il peut paraître improbable que soixante-dix mille personnes aient pu se laisser tromper en même temps, ou s’entendre sur un mensonge de masse. Ou bien que ces données historiques – que soixante-dix mille personnes disent avoir vu danser le soleil – soient fausses. Ou encore qu’ils aient tous vu un mirage en même temps (on les avait convaincus de regarder le soleil, ce qui n’a pas dû être fameux pour leur vue). Mais la moindre de ces improbabilités apparentes est beaucoup plus probable que l’alternative, à savoir que la Terre a soudain été arrachée à son orbite, et que le système solaire a été détruit sans que personne en dehors de Fátima ne le remarque. Je veux dire que le Portugal n’est pas si isolé. » C’est un peu plus raide que l’alternative hasard ou dessein dont il se gausse à plusieurs reprises.

– Nul n’a dit, je le répète, que l’athéisme immunisât contre la stupidité. Il est clair pour tous, pour les témoins eux-mêmes, je suppose, que le soleil n’a dansé que dans leur œil, et l’on peut soutenir qu’il s’agissait d’un phénomène d’optique naturel, quoique assez rare sans doute pour étonner des paysans, habitués à regarder le ciel…

– Ce qui sort des probas, c’est que l’événement était prédit, sinon dans sa forme, du moins en jour et heure.

– L’enfance de l’art, si, comme le raconte un ufologue, sur Internet, toute l’affaire n’est qu’une supercherie de l’armée américaine, qui a simplement emprisonné la foule dans un fort champ électromagnétique, et braqué sur la couverture nuageuse un projo très puissant… d’où faux soleil, qui clignote, et “danse” quand le vrai se montre… Moi, ce type m’a convaincu à demi, vu les intérêts en jeu : les Américains, je ne sais trop, et la dictature militaire mettra quand même dix ans à l’emporter au Portugal. Mais Fátima a été un terrible coup de cognée dans les pattes de la république anticléricale : quel croyant aurait hésité à tricher un peu?

– Comment! mais… presque tous! Projection caractérisée!

– Disons alors : quel prêtre, se figurant faire son devoir et sachant fort bien qu’il se beurrait les épinards du même coup?

– La plupart des curés de village ont commencé par regimber.

– Ça se dit. Mais pouvaient-ils faire moins, s’ils avaient hypnotisé les voyants, ou plutôt les visionnaires, au préalable? « Vendredi, tu verras une belle dame habillée de blanc, nimbée de lumière et de parfum, et tu oublieras que je te l’ai dit… » On se pose un tas de questions, alors que l’hypnotisme, quoique mystérieux par son modus operandi, n’a rien de bien rare, et qu’à confesse ou ailleurs on peut faire tous les essais qu’on veut…

– Ton complot ne collerait pas

– Je n’ai jamais parlé de complot!

– à Pontmain, en 1871, par exemple, quand une petite de deux ans s’écrie : « Le Zézu, le Zézu! » alors que tous les autres, plus âgés, parlent d’une “Dame”.

– Ce trait-là est impressionnant, j’en conviens. Encore faudrait-il savoir s’il est authentique. On n’a pas les faits, ni même les témoignages originaux, qui sont passés à la moulinette de lectures agenouillées.

– Et voilà! Tu traitais Blanrue de “chaudronesque”, mais il l’est moins que toi! Pas probant, et quand c’est probant, ma foi, ne serait-ce pas inventé?

– T’admettras qu’aligner toutes ses conduites sur un Zézu infantile, c’est beaucoup demander. Si l’on revient à Fátima, sur quoi j’ai un peu fouiné, on s’aperçoit que la visionnaire n’a pas entendu une prédiction valide de la bouche de la Vierge, pas une! Sauf, bien sûr, quand elle les révèle des années après le fait. Elle annonce la fin de la guerre le jour même, ce qu’on corrigera ensuite en “bientôt”

– Assertion non vérifiée perso; mais quand ça te fait plaisir, hein, tu n’y regardes pas de si près?

– Je ne le nie pas. « Bientôt » d’ailleurs allait de soi pour tout le monde en octobre 17. Quant à la terrible guerre punitive qui devait nous ravager avant l’an 2000, elle se réduit… à un attentat loupé contre Jean-Paul II! Une Nostradamus de plus! Et les autorités ecclésiastiques devaient bien le savoir, puisqu’on te me l’a prestement cloîtrée, comme Bernadette : en voilà deux qui ont dû regretter amèrement d’avoir attiré l’attention!

– Tu es ignoble.

– Pour Bernadette? Moins que les sœurs de Saint Gildard! Quant à la Lucia et à ses acolytes, ils ne m’inspirent pas confiance. Mais admettons même le miracle, ou du moins une coïncidence hautement improbable : pourquoi? Pour faire plaisir à quelques milliers d’agriculteurs, presque tous croyants? Pour faire construire une moche église de plus? Pour avaliser la vision la plus chromo de l’enfer? Évidemment on frissonne, mais on rigole en même temps, et on frissonne de rigoler, et on rigole de frissonner… Ah, ce ne sera pas drôle, si c’est vrai! Mais si c’est vrai, alors il faut abdiquer tout bon sens, et bêler des oraisons au Cœur immaculé de Marie à longueur de jour… 

– C’est la dissonance cognitive que tu qualifies de bêtise, et c’est de ta part que je trouve ça très bête. Avec des affectations de casseur d’assiettes, et une dissidence réelle, mais guère recommandable, tu restes un sectateur inconscient de l’esprit du temps, comme tout le monde. Notre Dame du Rosaire, l’Immaculée conception, le Cœur immaculé, ce n’est pas bête, ni mièvre, mais simplement d’un autre âge, lequel, vu de l’éternité, n’a pas nécessairement tort. Tu crois que les nouvelles des stars, le déferlement de pornographie morne, la sacralisation des pratiques les plus viles et les plus dangereuses au nom d’une conception ethnique de la culture, c’est plus vrai?

– Quels comparants! Disons que les gens à qui de pareilles choses parlent, qui vont visiter Notre Dame du Cœur Immaculé ou du Bon Secours comme si c’était une déesse locale, ne sont pas faits du même bois que ceux qui acceptent l’ingérence du raisonnement dans la gouvernance de leur vie.

– Les dévots savent fort bien que c’est la même Sainte Vierge. Mais ils se fondent sur une évidence, pas sur des arguties : on guérit à Lourdes et à Fátima, c’est un fait.

– À supposer le fait, du miracle, s’entend, je le trouve lui-même bête.

– Tout comme tu trouves injuste d’aller en enfer. Qui sait? Tu vas peut-être te le répéter pour l’éternité… en rôtissant.

– On n’y est pas encore, mais la peur est là, et l’on peut craindre qu’à ma dernière heure elle ne me distraie de la douleur… ou l’espérer! Mais tu auras beau dire, si Dieu existe, et si le Christ participe du divin, il n’y a aucune raison pour qu’il rende hommage à sa mère terrestre en tel ou tel lieu, ni pour que la première et parfois la seule exigence de cette dame porte sur la construction d’une chapelle qui attirera les pèlerins. Nourrir les affamés? Vêtir les nus? Pas son affaire!

– Quand comprendras-tu que ton bon sens hérité de Lumières pas si lumineuses, et que tu réfractes mal, n’a rien à dicter à Dieu? Qu’il faut prendre le risque d’accepter comme sensé ce qui te paraît absurde, ne serait-ce que pour voir où ça nous mène?

Tout ça pour une coïncidence qui ne provoquerait pas un tel désarroi, si l’on apprenait, par exemple, que des enfants voyants, surtout parmi les petits bergers qui s’ennuient… enfin… qu’il y en a pas mal, de nettement moins performants… On en cite un ou deux, du reste, à la même époque, dans le nord du Portugal. Sans le coup de pot ou le coup de triche de l’astre dansant, la pauvre Lucia aurait comme les autres sombré dans l’oubli.

– Bref, quand tu ne peux sérieusement contester le témoignage, tu le noies parmi les centaines? les milliers? de voyants qui se plantent, et dont personne n’a entendu parler? Je ne vois pas quel bon sens il te resterait à abdiquer, entre nous, en embrassant la foi… Crois-tu donc qu’un Ratzinger en ait moins que toi, de bon sens?

– Encore faudrait-il savoir à quoi il croit au juste, celui-là! La foi n’est indispensable ni aux papes ni aux théologiens! Au reste, d’accord : je n’aurais pas dû dire bon sens, mais raison et justice. Pourquoi des gens sans mérite et surtout sans besoin particulier seraient-ils gratifiés d’une certitude, simplement parce qu’ils habitent aux environs du patelin où ça se passe, et ont peu de kilomètres à faire pour opérer leur constat, alors que l’immense majorité des hommes doit croire sans avoir vu – et, faute d’avoir vu, je n’en démords pas, être jetée en enfer? Ça ne tient pas la route.

– Mais, je le répète, dans ce cas, tu ne doutes pas des témoignages : en quoi serais-tu plus avancé d’avoir vu? Ton refus n’aurait pas varié, et tu aurais peut-être aggravé ton cas. Ceux qui, ayant vu, ne croient pas, me paraissent mal aventurés…

– Si Dieu existe, il devrait être visible ou audible par tout un chacun à la demande, je ne sors pas de là.

– Si Dieu existe, il se cache et se tait la plupart du temps et pour la plupart des hommes, notamment ceux qui ne sont même pas foutus de se mettre à genoux pour le prier de se montrer. S’il existe, il a laissé un espace à la foi. C’est comme ça. Tu n’as pas à lui dire ce qu’il doit faire.

Published by Narcipat - dans Conversion?
commenter cet article
1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 06:18

 

– Ça va? T’as bien dégorgé ton fiel?

– Je ne fais que commencer. Mais il faut bien convenir que cette question de l’enfer est à mes yeux centrale, d’autant qu’il ne s’agit pas d’un dogme d’ajout tardif, genre infaillibilité du pape, immaculée conception, ou autre sottise : je ne sais si Jésus dégorge son fiel, mais il promet assez souvent le feu inextinguible, et parfois pour des peccadilles

– si on les prend à la lettre!

– Admettons. Mais enfin je pense que s’il y a des paroles captées à la source dans le Nouveau Testament, celle-là, attendu l’insistance, en fait partie.

– C’est surtout une spécialité matthéenne.

– D’accord, il y avait là un ou des compilateurs plus portés au bâton qu’à la carotte. Raison pour quoi, peut-être, l’Église a placé ce texte-là en tête. Mais τὸ πῦρ τὸ ἄσβεστον apparaît tout de même chez Marc. Chez Luc, juste une allusion fugitive, ce me semble, aux pleurs et aux grincements des dents, ἔσται ὁ κλαυθμὸς καὶ ὁ βρυγμὸς τῶν ὀδόντων, il y en aura, futur, on ne sait si c’est définitif. Quant au soi-disant Jean, n’en parlons même pas.

– Bien empêché!

– Écoute, je l’ai lu une fois! Je recommencerai, s’il le faut, à l’heure du sommeil, pour rogner ma ration de Xanax…

– Il y a tout de même pire. Tu ferais mieux de t’interroger sur ce refus.

– Ça vient! En attendant, je me fiche complètement, bien entendu, de ce qu’a pu éructer un petit prophète palestinien qui se ferait simplement l’écho des enseignements rabbino-pharisaïques ou autres croyances de son temps. Mais s’il était prouvé que la trace laissée sur le linceul ne peut s’expliquer autrement que par une métamorphose du cadavre en lumière qui serait sans autre exemple connu… eh bien, ces paroles en acquerraient une force écrasante, et ça chaufferait pour mes fesses.

– Note quand même qu’être jeté dans le πυρὶ ἀσβέστῳ, ça signifie que le feu ne s’éteindra jamais, pas que le pécheur y restera toujours. Les Adventistes et les Témoins de Jéhovah comptent bien un ou deux hellénistes dans le monde, ils se piquent de savoir lire au moins la lettre, et ne croient pas à l’enfer.

– Tu parles d’un soulagement! À quoi donc servirait un feu qui ne brûlerait personne, ou “un enfer vide”, comme le voyait l’abbé Mugnier?

– Qui sait? À guider vers le salut, peut-être, des pécheurs endurcis dans ton genre, raidis d’orgueil et encroûtés d’égoïsme au point qu’ils prennent leur endurcissement pour une guérison.

– Si seulement j’avais ma conscience pour moi!

– En ce cas, tu ne ferais pas une telle affaire de cette preuve.

– Il est vrai. Mais c’est que la morale du Christ s’en trouve réhabilitée. Et en dépit de bien des paroles de menace et de condamnation, de « Malheur à! » qu’on n’hésiterait pas à qualifier de haineux dans la bouche d’un autre, cette morale préconise essentiellement l’Amour. Les deux commandements les plus importants, auxquels sont suspendus la loi et les prophètes, sont ceux d’aimer Dieu “dans tout son cœur, et dans toute son âme, et dans toute sa pensée”, et “son prochain comme soi-même”; or même si j’arrivais à croire en Dieu, je n’entrevois pas la moindre raison, voire le moindre moyen de Le chérir. Ça n’a pour moi absolument aucun sens. Quant à mon “prochain”, qu’il soit voisin, parent, n’importe, il ne dépend pas de moi de l’aimer, s’il n’est pas aimable, et si je n’escompte de lui aucun retour. Ce qui veut dire que, les actes étant complètement dévalorisés par l’absence d’élan intérieur, le seul effet produit par la simple éventualité d’une résurrection du Christ serait non de me sauver du brasier sans fin, mais de coller sur le gril le peu qu’il me reste de la seule vie qu’il y ait sans doute.

– Cette dévalorisation des actes est entièrement de ton invention. Chez les protestants, il est bien possible, en effet, que le salut ne puisse provenir que d’un don gratuit. Les catholiques ne sont pas si entiers. Ton problème, c’est que voilà cinquante bonnes années, peut-être même soixante-cinq ou six, que tu te prends pour le centre du monde, un centre malheureux, car non reconnu, et que ta “guérison”, ô que fragile! consiste à former le monde à toi seul, c’est-à-dire à passer de la demande de valeur au narcissisme quiet, lequel comporte, autant que faire se peut, le contrôle, et, par voie de conséquence, l’avarice, car l’argent confère en ce monde indépendance et sécurité. Depuis la crise, tu n’as pas donné bien lourd, […], surtout si l’on défalque les abattements d’impôts que ça va te valoir; et pourtant tu en es déjà las.

– Écoute, merde, on est en octobre! Pour 80 m2 dans ce gourbi, la taxe foncière a dépassé mon mois de pension! Ajoute les charges de copro, ce que va me coûter cette abbaye qui ne donne même pas de tarif indicatif, plus la réparation de la chaudière et des chiottes, plus

– Tu ne vas pas nous briser les burnes avec ton budget, quand même! À voir comment tu bichonnes tes épargnes, on a envie de te répéter ce mot d’un pasteur que cite Hightower : « On n’a encore jamais vu de corbillard avec une remorque! »

– Que je lègue mon fric à l’UNICEF ou le lui donne goutte à goutte…

– À l’UNICEF peut-être, puisque ça ne coûte que deux clics de ton temps si précieux pour la Pensée Universelle! Mais si tu pratiquais une autre forme de charité… avec contact direct…

– Non seulement je saboterais tout, mais j’en reviendrais pire! Donne-moi ces bouts-de-choux dont j’ai croisé avant-hier la file main dans la main, alors là oui! Leur bonheur me faisait plaisir à voir, et pourtant, ni de près ni de loin, je n’en étais l’auteur. Seulement tout le monde leur veut du bien! Sans compter qu’il serait suspect d’adresser simplement la parole à l’un d’eux.

– Bah! Tu l’imagines! Et tu cherches la facilité : les vieux et les pauvres, eux, ne sont pas accablés d’avances.

– Ils sont hideux! Ils sont ingrats! J’ai le cœur tanné, ils vont me le blinder!

– Ils sont seuls! malheureux! désespérés! Ils ont besoin des autres! Comme toi-même sous peu… Ne raconte pas d’histoires : il en est peu de plus déplaisants et de plus odieux que ton père, du moins selon toi. Or sa détresse t’a touché, et en des termes qu’une pro du caritatif, et vingt fois mieux au courant de la situation, a vidimés.

– Ça lui coûtait moins de caracs que de pinailler.

– Allons! Allons! Là, ce n’est pas le sentiment qui manquait, mais bien l’acte de revenir, de casser tes routines, de perdre ton temps – alors que ce serait le seul peut-être que tu ne perdrais pas.

– Le vieux n’a plus sa tête.

– Donc ne peut plus te réhabiliter.

– Oh, ça… Y a bon bail!

– Mais le fait est qu’on ne se dispute pas tes soins, et que ceux-là, les plus répugnants que tu puisses concevoir, puisque les contacts physiques et affectifs te font également horreur

– La faute à qui?

– À toi, si tu ne fais aucun effort pour la dépasser. Or c’est l’occasion ou jamais! Pas de démarche à faire! L’occasion de découvrir, peut-être, que tu n’as pas l’âme si fermée que ça aux joies du dévouement.

– Elles n’existent pas, pour personne, sans l’espoir que ledit dévouement soit reconnu, à la limite par Dieu quand on croit en Lui.

– Ne parle donc pas de ce que tu ignores.

– C’est le Christ en personne qui nous le dit : « Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. Ne vous amassez point de trésors sur la terre, mais amassez-vous des trésors dans le ciel. »

– Cite jusqu’au bout! « Ὅπου γάρ ἐστιν ὁ θησαυρὸς ὑμῶν, ἐκεῖ ἔσται καὶ ἡ καρδία ὑμῶν. » Car là où est votre trésor, là sera aussi votre cœur.

– Citer ce dont je ne vois pas l’intérêt, à supposer que je le comprenne…

– On comprend au moins, ce me semble, que ce trésor ne se compte ni en deniers ni en euros ni en fontaines de nectar ou en houris, non? Qu’il est d’un autre ordre.

– Affaire entendue. Mais il s’agit de sacrifier pour gagner. Nulle part il n’est question de bonheur de croire et d’aimer.

– On va laisser un  blanc ici. En attendant plus amples explorations, je te trouve bien hardi de l’affirmer. Même Pascal, qui pousse la spéculation plus loin que personne, ajoute en queue de pari, lui qui avait connu les succès mondains, scientifiques et, disons, polémico-littéraires : « Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie. » Ce que reflète cette version maussade du sacrifice, il y a bien des chances que ce soit ton éducation religieuse, ou simplement la manière dont tu l’as perçue.

– Je suis convaincu que c’était la plus courante dans les années 55-60. Dieu peut tout et voit tout. Il a ordonné d’aller à la messe, de communier à jeun, de ne pas voler, ni mentir, ni taper sur son frangin. Si on n’obéit pas, ou ne demande pas pardon d’avoir enfreint Ses ordres, on sera puni, en ce monde peut-être, et sûrement dans l’autre. On a bien dû me parler d’amour, mais dès lors, je ne pouvais le comprendre que comme une demande d’amour. Entre Dieu et moi, il n’était question que de contrats équitables, dans lesquels je Lui forçais la main.

– En collant des majuscules à tous les pronoms qui Le représentent, et même aux adjectifs possessifs, par exemple?

– Oh, mais j’allais plus loin que ça!

– Je sais, je sais : tu nous détailles toutes ces pauvretés au chapitre Dieu. Mais, tonnerre, tu n’es plus un gosse! Tu ne crois pas qu’il serait temps d’en finir avec une convention de ton invention? Les théologiens, les mystiques mêmes ne s’y croient pas tenus, et chez toi, comme tu en agrémentes des blasphèmes, ça sonne ironique. Sans rien de naturel, d’ailleurs, puisque tu en oublies la moitié à la frappe, et encore une poignée à la relecture…

– Naturel ou non, ça me vient comme ça.

– On dirait que tu veux te montrer correct avec Dieu pour te tenir quitte (ou qu’Il te tienne quitte?) de L’aimer. Vous voyez, Seigneur, que je Vous honore…

– Bah, ce serait plutôt auprès des croyants que je veux éviter de passer pour un fusilleur d’ambulances. Ce courage contre un Dieu Auquel on ne croit pas, ou Dont on espère l’indulgence, et contre une institution qui ne jouit plus que des strapontins que veulent bien lui concéder les Juifs, me paraît d’une telle vilenie

– … que tu prétends la compenser par un artifice grammatical? Particulièrement ridicule, entre nous, quand il s’agit de relatifs composés… Pourquoi pas auQuel?

– Tu vas me les casser longtemps, avec des minuties pareilles? J’y renonce, si ça peut te faire plaisir!

– Mais n’en tire pas argument pour rester opiniâtre sur l’essentiel!

– Faudrait d’abord y revenir.

– Ce serait facile, mais en laissant tomber le Dieu de la toute-puissance, le Dieu infiniment-ceci-cela, responsable de tout, et entre autres de tes actes, qui te sert de repoussoir depuis une soixantaine d’années!

– Dieu n’est pas tout-puissant et tout-sachant, peut-être, selon les chrétiens? N’est-ce pas lui  (je te jure que ça me fait tout drôle sans majuscule! et c’était fichtrement pratique quand j’avais deux “lui” dans la phrase) lui qui a créé le ciel et la terre, lui qui, singulièrement, m’a fait, alors qu’il aurait pu me dispenser de naître? M’extraire du néant, alors qu’il sait qu’il va me condamner à des maux éternels, c’est non seulement une injustice inacceptable, châtier le fini par l’infini! mais un crime. Quelle différence, entre le savoir et l’intention? Me jeter en enfer pour n’avoir pas cru en lui et ne l’avoir pas aimé! Mais c’est une saloperie sans nom! Le diable ne saurait faire pis! Tiré du néant, j’estime avoir plein droit d’y revenir, et ne demande pas autre chose. Entre une éternité de maux et une de délices, je revendique le droit de ne pas parier. Le paradis, de toute façon, je n’arrive pas à le voir autrement qu’une messe éternelle, c’est-à-dire un enfer d’ennui.

– Tu pourrais avoir un minimum de gratitude pour la vie. La tienne n’a pas été des pires.

– Pas des pires, mais pas folichonne non plus.

– Par ta faute.

– Ma faute, celle de mon temps, de ceux qui m’ont fait tel… Je ne me plains pas de la “vallée de larmes”, note bien, et m’inscrirais volontiers pour un nouveau tour, avec quelques souvenirs de celui-ci, de préférence. Ce qui me révolte

– On a compris. Mais cette histoire comme quoi il sait d’avance ou de tout temps, c’est une vue de l’esprit parfaitement creuse, que tu adoptes dans un objectif polémique parfaitement vain. Que Dieu sache ou non n’est en rien ton affaire, dès lors que tu as le choix de tes actes.

– Mais pas de mes sentiments ni de mes opinions!

– Ça reste à voir, et si c’était le cas, tu ne serais condamné ni pour les uns, ni pour les autres. Du reste, Dieu ne te jette pas en enfer, c’est toi qui t’y jettes par la haine que tu lui voues, et le pardon que tu refuses.

– Ha ha. Je connais cette blague par cœur. Dommage que le Christ, lui, de dise rien de ça, qu’il nous envoie à la géhenne pour une insulte, et qu’il nous cite même un brumeux “péché”, ou “blasphème contre l’esprit”, lequel consisterait, en gros, selon les exégètes, à dire que le mal est bien, et le bien mal, et qui ressemble fort à ce qui m’occupe en ce moment, péché qui ne sera pardonné ni en cette vie, ni dans celle à venir…

– Segond traduit par siècle.

– Pour atténuer l’atrocité, je suppose.

– «οὔτε ἐν τούτῳ τῷ αἰῶνι οὔτε ἐν τῷ μέλλοντι. » Αἰών signifie durée de la vie, mais aussi bien génération – voire éternité

– Aucun sens ici. De toute façon, Jésus était persuadé que cette gén… Oups, bon, s’il n’était ni Dieu ni inspiré par lui, bien entendu. Au cas où si, incriminer le scribe! Quel incroyable tas de foutaises! Je me demande comment je peux être assez niais pour parler de ça sérieusement. Pendant dix-neuf siècles, des vrais de vrais ceux-là, l’Église s’est servie de l’enfer sans aucun scrupule, les gens avaient l’expérience de la douleur, en ce temps-là, et celle des autres ne les dérangeait pas… Dieu jugeait, quoi de plus simple? Les obéissants à droite, les rebelles à gauche! Il était là pour ça! Mais à présent que le gros du peuple s’est libéré de ce joug, il faut faire profil bas : comment donc Dieu peut-il commettre une telle abomination? Erreur! c’est pas lui, Msieu, c’est le pécheur qui, répondant à l’amour par la haine, refuse le paradis, et choisit l’enfer, ne serait-ce qu’en refusant d’y croire. Donc Dieu garde les mains blanches. Augustin et Thomas d’Aquin expédiaient joyeusement au bûcher tous les infidèles, infidèles à une religion dont ils n’avaient jamais entendu parler, c’est-à-dire de 95 à 99% de la population mondiale, dont lesdits saints ignoraient d’ailleurs à peu près tout. À présent, c’est quoi, le credo catho-œcuménique de Vatican II? Que Dieu, d’une manière qui reste entre eux et lui, est venu prêcher l’Évangile à tous les hommes depuis… Jésus? ou Pithécadam?

– Écoute, je ne fais fonction, ici, que d’avocat du Dieuble. Ça ne m’a pas improvisé une culture. Si tu veux des dogmes, renseigne-toi. Cela dit, je crois me souvenir que Léon Morin répondait  à l’objection Hors de l’Église, point de salut : « C’est de l’Église invisible qu’il s’agit : l’humanité de bonne volonté », et que dans l’article sur l’enfer que nous avons lu de conserve, Jean Guitton corrige la formule par cette autre : Ecclesia in sanctis, c’est ptêt devenu in bonis, ou in minus malis, pour ratisser plus large : en tout cas, in ceux qui, fussent-ils Chinois, Bantous ou Navajos, sont en règle avec leur conscience.

– Souvent les pires. Voir tous ceux qui obéissent aux ordres, ne connaissent que la lettre, qui signalent des abus pour délit d’opinion… c’est plus facile que sous Staline, je présume : il suffit de cliquer! Un ennemi de l’humanité, toute hésitation serait coupable! Le pourcentage de salopards que j’ai vus vivre en accord avec leur conscience est si écrasant que je n’hésiterais guère à affirmer qu’une des caractéristiques les plus voyantes du mal, tel qu’il existe ici-bas, c’est de se prendre pour le bien, de par la lettre de la Loi, la pression perverse du groupe, ou plutôt de ceux qui en tirent les ficelles, mais aussi du fait d’une Conscience très portée à prodiguer des excuses au désir, et à tenir pour nuls les joies et peines d’autrui. « L’œil était dans la tombe »… Tu parles! Les Caïns de ce monde auront pour la plupart tué Abel par vertu, dont ils ne démordront qu’une fois punis, pour rentabiliser la punition.

– C’est l’impression qu’ils donnent, dans la vie comme en littérature, mais les plus autosatisfaits présentent sans doute quelques lézardes par quoi Dieu pourrait s’engouffrer à l’heure ultime.

– Dieu… ou un simple retour de la culpabilité qu’on leur aura inculquée dans leur enfance.

– Ils ne sont pas nécessairement incompatibles.

Published by Narcipat - dans Conversion?
commenter cet article
30 novembre 2016 3 30 /11 /novembre /2016 07:07

 

    Depuis cent jours déjà que Dieu t’a fait signe

– ou que j’ai voulu voir un signe

– dans l’oxydation de la cellulose du Linceul

– et dans la conclusion que les prétendus “savants” nous incitent à en tirer

– tu n’as pas avancé d’un pouce.

– Laissons ces mesures factices, si tu veux bien. J’ai peu lu, peu appris, c’est vrai, encore moins agi, et je reste barricadé sur mes positions antérieures.

– Comme si, à 66 ans comme à 25, tu te disais : attendons encore un peu, il sera temps de me repentir à mon lit de mort.

– De ça, sans doute. Mais j’aurais des circonstances atténuantes, car le christianisme est de loin la plus psychotique des grandes religions.

– Pour le blasphème, c’est loupé, vu qu’il se flatte lui-même de “la folie de la croix”, ou de sa prédication.

– Loin de moi l’insane intention de blasphémer, mon compte est assez chargé comme ça. J’espérais sauver mon âme, irrémédiablement gangrenée, par les œuvres; mais plus je vadrouille dans les ouvrages de piété, plus je m’avise qu’elles n’ont de valeur qu’accomplies de bon cœur, et qu’avec des variantes selon les sectes et les époques, le salut relève d’abord de la Foi et de l’Amour (Amour de Dieu, s’entend, reçu et restitué, les créatures ne figurant qu’en supplément, et Le représentant), c’est-à-dire d’affects dont on n’est pas maître, et, le serait-on, qui relèvent de la maladie mentale. Le premier consiste en une abdication de la raison

– Rien n’est exigé de tel.

– Pas expressément; mais que reste-t-il d’une raison subordonnée à la croyance en un Être “caché”, selon toute probabilité imaginaire, et aux enseignements dudit Être, ou plutôt de son clergé? Bien sûr, la plupart des théologiens prétendent, à la suite de Paul, un homme du premier siècle, qui croyait le monde tout jeune, se figurait sans doute, comme Jésus Soi-même, que les étoiles peuvent tomber de la “voûte” du ciel, et voyait les “merveilles du monde” comme un donné brut et immuable… merde! Où j’en étais?

– Eh bien, si tu as fini de débiner Saint Paul, je pense qu’il faut remonter à « Les théologiens prétendent »…

– prétendent, donc, qu’avec nos “lumières naturelles”, nous pouvons arriver à la certitude de l’existence de Dieu, rien qu’en ouvrant les yeux sur ses œuvres : donc que ceux qui mécroient, c’est qu’ils veulent mécroire, et se damnent volontairement, sans le savoir, mais en le sachant quand même, etc : assertion qui ne vaut pas un pet le lapin, puisque si cette Présence est si patente, alors pourquoi n’est-elle pas sensible à tout humain? Pourquoi serions-nous réduits à nous fier là-dessus aux dires d’une poignée d’hallucinés, guère plus dignes de foi que le crucifix parlant de Don Camillo? Puisque nous avons, dites-vous, les moyens de la certitude, pourquoi ne pas nous les donner vraiment, je veux dire : ceux que nous demandons?  « Le Christ ne vous parle donc pas? » NON, Il ne me “parle” pas, et je refuse de m’en confesser coupable. Il y a quelques mots sublimes dans les Évangiles, qui me mettent la larme à l’œil, mais pas plus surhumains que certains vers de Sophocle ou d’Homère, et noyés dans de longues tartines ennuyeuses à périr.

– Nul n’a prétendu que ce fût un chef-d’œuvre littéraire. 

– Ce qu’on a prétendu, si je ne m’abuse, c’est qu’il était inspiré. Possible que ça tienne à ma myopie ou à ma cécité, mais je ne vois là-dedans rien qu’un homme n’eût pu faire, rien qui prouve par le texte même que Jésus fût fils de Dieu ou Son envoyé, ou simplement avalisé par Lui… pour ne rien dire d’un certain nombre de bourdes dont Voltaire et ses épigones ont fait des gorges chaudes.

– Inutile de les énumérer, on y reviendra si le besoin s’en fait sentir. Est-ce que tu t’imagines, par hasard, que les croyants n’ont pas lu les Évangiles, ou qu’ils sont plus bêtes que toi?

– C’est oui aux deux questions, du moins pour le grand nombre. Je t’accorde volontiers qu’il y a des croyants bien subtils, et des athées bien stupides, comme cette nave d’Onfray, qui tient à ce que toute religion soit une réponse à la peur de la mort, alors qu’elle est probablement d’abord, pour les puissants et les nantis, une manière économique de faire marcher droit les misérables.

– Bon Dieu! Ton arrogance ignare est insupportable! Tu as abandonné le Traité d’athéologie à mi-parcours, et c’est à peine si tu as survolé cent pages des Deux sources de la morale et de la religion

– Je corrigerai s’il y a lieu.

– Tu ferais sagement de t’y atteler tout de suite. Que les classes dirigeantes aient utilisé la religion, c’est très probable. Mais qu’elle soit née de l’exploitation

– et de la nécessité de faire des économies de police la nuit : c’est la thèse de Critias, après tout.

– C’est assez dire qu’elle n’est pas de première jeunesse. Que la peur de revenir au néant, le besoin de réduire la part de précarité de la vie, d’imaginer une intention ployable à la prière dans des phénomènes sur lesquels on est sans prise, aient précédé le souci d’empêcher aux moindres frais les “méchants” de nuire, et d’endormir les esclaves, est-ce que ça ne relève pas de l’évidence?

– Il y a des évidences dont il faut se méfier.

– En tout cas, hic et nunc, ce ne sont certes pas nos dirigeants qui nous dealent l’opium du peuple. S’ils se prétendent croyants, en Amérique, c’est qu’ils y sont contraints par leur électorat.

– Bon, bon, t’as ptêt pas tort, j’efface. Onfray m’agace d’affirmer de haut, alors qu’il n’a qu’à peine pris le temps de lire le Coran en Pléiade, et je lui répondais sur le même ton

– du haut d’une science encore moindre!

– Je ne peux pas piffer ce type, je ne sais pas pourquoi.

– Par jalousie, c’te bonne énigme! Ou, disons, parce qu’il t’apporte la preuve qu’on pouvait réussir en décollant de la France-d’en-bas.

– Il n’y a pas d’alternative : la jalousie, c’est ça : la plaie suppurante de l’infériorité. Mais dis donc : tu prétends plaider pour les religions en les ramenant toutes à des mouvements naturels?

– Minute. Bergson distingue bien la religion statique de la dynamique, c’est-à-dire essentiellement du catholicisme, auquel il aurait fini par se convertir, s’il n’avait « voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés »… Ça ne te trouble pas, cet aboutissement d’une vie?

– Si, un peu… et un peu moins quand je vais au texte.

– Il y a de nombreux chrétiens que les religions primitives n’ébranlent en rien.

– Nul doute. Mais ce que la leur garde de primitif, bien qu’on l’ait époussetée, depuis mon enfance, d’une infinité de petites observances… et du même coup, des cinq sixièmes de ses “messalisants”

Ὁ υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου ἐλθὼν ἆρα εὑρήσει τὴν πίστιν ἐπὶ τῆς γῆς?

– Hého, vieux, faut pas nous la faire! Mo pas causé kréol! Quoique je sois enchanté de voir un peu la cuistrerie changer de main…

– Ou plutôt de t’en débarrasser sur ma pomme… Laisse-moi au moins le temps de traduire : « Quand viendra le fils de l’homme, trouvera-t-il la foi sur la terre? »

– Si prévoir son propre échec, et à la forme interrogative, encore! exige une prescience divine, ἆρα je suis dieu moi-même.

– Juste pour dire que ça ne prouverait rien.

– Vatican II n’en a pas moins été une erreur énorme.

– On ne peut pas accuser de la dégringolade les moyens par lesquels on a tenté de l’enrayer. Et qu’importent les gros bataillons de grenouilles de bénitier?

– Les survivants ne m’ont pas paru la crème, avec leurs chants scouts. Enfin! Bientôt, tous les prêtres débarqueront d’Afrique. C’est un moyen de promo moins dangereux que de se faire enfermer dans un container. 

– Je sens une odeur de racisme ici.

– Pas la moindre. Je ne suis pas un paladin du Q.I., ni surtout des tests qui le mesurent, j’ai abordé la question ici ou : pour nous résumer, il me semble que les questions posées favorisent une forme d’intelligence grégaire, dont la contestation, la créativité, voire la simple compréhension d’une idée nouvelle sont exclues. D’autre part, la prétention des tests à être culture-proof et education-proof me paraît sujette à caution : bien qu’une telle assertion relève du politiquement incorrect et soit punie par la loi, je n’hésiterais pas à marmonner dans ma barbe, comme la plupart des coopérants, de la Mauritanie à Madagascar, que les noirs sont bêtes, mais il m’en faudrait au préalable des preuves un peu plus sérieuses qu’une “enquête” qui accorde 105 à la Chine, 98 aux U.S.A. (et à la France!), et 70 de moyenne à l’Afrique subsaharienne.

– De moyenne?

– Textuel! Oh! Ils n’en douteront pas pour autant de leur outil! Aucun test de survie en forêt équatoriale n’est prévu! Bien sûr j’ai noté moi-même à Bangui moult exemples qui semblaient aller dans le sens indiqué, et qui prouvaient simplement ce qu’il advient, quand une culture aboie à une autre : « Ôt’ toi d’ là que j’ m’y mette! ». C’est dire que la corrélation d’un Q.I. élevé avec l’incroyance ne m’impressionne pas : même si l’on admettait que ces chiffres signifient autre chose qu’eux-mêmes, ils n’en suffiraient pas à faire de la foi un signe de connerie. Nous émergeons d’un “fond des âges” où l’athéisme semble presque inconnu. Les êtres qui se contentent d’adopter les rites, coutumes et convictions de leurs parents sont naturellement très majoritaires dans les pays pauvres où l’on a bien du mal à survivre sans être lié à un clan, où l’on n’a pas les moyens de l’individualisme. Les grandes religions ont d’ailleurs, pour la plupart, cette vertu de n’être pas réservées à un peuple, à une classe, d’être ouvertes à tous, d’où un considérable recrutement d’ânes bâtés qui plombe la moyenne, ce qui n’exclut nullement la présence d’une élite : chez les croyants, je serais plutôt porté à supposer une courbe de Q.I. bibosse que gaussienne. Au reste, dans un pays comme la France, où l’athéisme, à son tour, se transmet de père en fils, il ne demande plus aucune exploration personnelle, et n’exclut pas l’imbécillité.

– Dont acte!

– Il y a des croyants très malins. Seulement, la subtilité du pilpoul est plutôt à inscrire en faux contre les bornes entre lesquelles on a accepté d’enfermer sa raison, et qu’il s’est donné pour loi première de justifier. Et ce sont des bornes d’absurdité totale : que, quelques millions d’années après la lente émergence de l’homme, et après l’avoir laissé barboter tout ce temps-là dans le péché, Dieu décide de nous envoyer Son Fils, entre cent ou mille prophètes et aspirants-Messies, Se faire crucifier au bout de quelques ans ou mois de prédication dans un minuscule canton de l’empire romain (et ne parlons pas de l’univers ou des multivers!) pour le pardon desdits péchés myriaséculaires (quoi donc L’empêchait de pardonner tout bonnement sans tant d’histoires, en tonnant un « N’y revenez pas! » audible à tous?) et que les hommes ne s’en trouvent nullement améliorés, ce qui semble attester que le sacrifice fut vain; que ledit Fils ressuscite en catimini, et qu’il suffise qu’on raconte L’avoir vu… D’accord, la fortune du christianisme est surprenante; mais si vous en tirez argument, il va falloir prendre en compte aussi son dépérissement et son actuelle agonie… pour comble connus de Dieu de tout temps, ce qui ajoute une ombre, et non des moindres, à l’opération palestinienne. Bref, la Foi, c’est en la parole d’hommes de chair et d’os qu’il est requis de l’avoir, d’hommes qui racontent des choses incroyables, et elle n’a pas plus de raison d’être que celle qu’exigerait de moi un ivrogne qui aurait vu des éléphants roses débarquer d’une soucoupe volante. Mais plus énorme que toutes ces énormités resplendit au firmament celle (absente il est vrai du credo de Nicée) d’un Dieu Qui aimerait ses créatures, et exigerait la réciprocité, à défaut de laquelle Il les vouerait à des supplices extrêmes et éternels! Quels indices aurions-nous de cet amour? Qu’Il nous ait donné Son fils? Là on est dans le circuit fermé, et à l’égard dudit Fils, on peut parler d’amour vache. Bien sûr, quand on ouvre les yeux sur la terre, on a le choix entre la beauté d’un lagon, d’un chat, d’une fleur… ou des jolies femmes. Mais alors, pourquoi tant de laides? Pourquoi la douleur, infligée à des milliards d’hommes et d’animaux, et dont le Christ est bien loin d’avoir connu le pire échantillon, bien que je ne minimise nullement la Passion? Pourquoi surtout cette cruauté de rester caché, sauf à une minorité infime, dont la santé psychique requiert examen? Et d’expédier au feu éternel, ou de reléguer dans les ténèbres extérieures, quelques tourments que désignent ces formules, ceux auxquels Il n’aura pas voulu donner la foi, ou les grâces suffisantes? Car quelle différence entre le savoir et le vouloir, quand il suffisait que le damné ne naquît pas? Un Dieu qui tire un seul homme du néant pour le flanquer en enfer, c’est peu dire qu’Il n’est pas aimable : Il mérite d’être exécré.

Published by Narcipat - dans Conversion?
commenter cet article
27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 09:15

    Je me suis un peu énervé hier, et, sans rien biffer, je tiens à revenir sur ces considérations relatives aux corrélations entre intelligence et incroyance. D’abord, j’ai quelques raisons, et pas seulement autodéfensives, de contester la notion même de Quotient Intellectuel et les tests qui le mesurent : j’ai abordé la question en divers lieux, ici par exemple, ou : pour nous résumer, il me semble que les questions posées favorisent une forme d’intelligence grégaire, dont la contestation, la créativité, voire la simple écoute et compréhension d’une idée nouvelle sont exclues. Une des plus grandes cruches que j’aie connues [1] prétendait obtenir 130 ou 140, et je l’en croyais sans être impressionné le moins du monde. D’autre part, la prétention des tests à être culture-proof et education-proof me paraît sujette à caution : bien qu’une telle assertion relève du politiquement incorrect et soit punie par la loi, je n’hésiterais pas à marmonner dans ma barbe, comme la plupart des coopérants en Afrique, que les noirs sont bêtes, mais il m’en faudrait au préalable des preuves un peu plus sérieuses qu’une “enquête” qui accorde 105 de Q.I. à la Chine, 98 aux U.S.A. (et à la France!), et 65 de moyenne ou moins à l’Afrique subsaharienne. Tout à parier que les concepteurs des tests comprenaient peu de Camerounais ou de Centrafricains!

    Même si l’on admet que ces chiffres signifient autre chose qu’eux-mêmes, il me semble qu’en soi ils ne suffisent pas à faire de la croyance religieuse un signe de couennerie. Nous émergeons d’un “fond des âges” où l’athéisme semble presque inconnu. Les êtres qui se contentent d’adopter les rites, coutumes et convictions de leurs parents sont naturellement très majoritaires dans les pays pauvres où l’on a bien du mal à survivre sans être lié à un clan. Les grandes religions ont d’ailleurs, pour la plupart, cette vertu de n’être pas réservées à un peuple, à une classe, d’être ouvertes à tous, d’où un considérable recrutement d’ânes bâtés qui plombe la moyenne, ce qui n’exclut nullement la présence d’une élite : chez les croyants, je serais plutôt porté à supposer une courbe de Q.I. bibosse que gaussienne. Au reste, dans un pays comme la France, où l’athéisme, à son tour, se transmet de père en fils, il ne demande plus aucune exploration personnelle, et n’exclut pas la plus complète imbécillité.

    Cela posé, je persiste à trouver fichtrement tordue cette justification de l’enfer par la volonté suffisamment éclairée du damné lui-même, qui résulte chez la plupart des théologiens d’un raisonnement a priori : Dieu ne saurait vouloir une chose aussi effroyable, donc… c’est ce cochon de mécréant qui a décidé de mécroire. Je suppose qu’il existe une foultitude d’athées assez sûrs d’eux pour se marrer sans frémir de ce chantage; quant à moi, je ris jaune, ayant sinon pleinement, du moins conscience de la part de refus que comporte mon incroyance. Refus d’un tas de sottises d’un autre âge, qui ne méritent même pas d’être discutées? Peut-être. Mais j’ai beau faire, je ne puis me défendre de frissonner face à certains textes… Plutôt que de finir le Guitton, qui n’a plus à traiter que du Purgatoire, je vais “vous” taper aujourd’hui une page d’un dominicain pas spécialement enragé, le père Charles-Vincent Héris, page où il examine les possibilités de retour à Dieu du pécheur endurci :

 

    Quoi qu’en aient pensé certains théologiens augustiniens, il y a donc toujours en cette vie possibilité pour le pécheur le plus endurci de se relever par la pénitence. Mais cela ne veut pas dire que ce relèvement soit facile et que le pécheur puisse compter sur des grâces abondantes et des secours extraordinaires. En justice, il ne peut compter sur rien, et la miséricorde divine est libre d’accorder les grâces qu’il lui plaît. [J'oserai, pour ma part, affirmer que Dieu, s'Il nous a tirés du néant, doit au moins nous donner les moyens de constater Son existence, ou Se contenter, pour toute “punition”, de nous remettre où Il nous a pris.] C’est pourquoi il arrive, en fait, que bien des pécheurs obstinés ne se convertissent pas.

    Si le retrait total du secours divin ne s’opère pas en cette vie, ne s’effectue-t-il pas en retour dès le premier instant de l’entrée du pécheur dans son éternité? L’âme séparée du corps ne se trouve-t-elle pas à cet instant, du fait de son nouvel état, fixée immuablement dans le mal, sans aucune possibilité d’un nouveau choix susceptible de décider de son sort éternel?

    C’est ici qu’un nouveau et grave problème se pose. L’ange, lui, se fixe en toute liberté, dans son obstination pour le mal. Son mode de connaissance est intuitif, c’est-à-dire que d’un seul regard de son esprit, connaissant immédiatement tout son objet, l’ange saisit aussitôt tous les motifs qu’il peut avoir de le poursuivre ou de le repousser. Se décidant en pleine lumière, il n’a plus aucune raison de revenir sur sa décision. C’est dans une lucidité d’esprit totale qu’il se détourne de sa fin surnaturelle [et que, de ce fait, il choisit pour lui-même, en toute connaissance de cause, un malheur sans fin? Comment serait-ce possible? Pourquoi? N’est-ce pas idiot?]; dès lors, ayant agi par un mouvement purement volontaire et d’aucune façon passionnel, il ne peut modifier sa détermination; il est inflexible dans son vouloir. Ainsi voyons-nous dans l’ordre humain que plus un homme est intelligent, plus ses choix sont fermes et immuables [J’observe exactement le contraire : sans doute n’arrivé-je pas au seuil d’intelligence requis pour en juger], sans jamais parvenir cependant à cette irrévocabilité des décisions angéliques.

    L’homme en effet ne parvient à la vérité qu’avec peine, par de nombreux efforts et avec de continuels risques d’erreur, aggravés par les passions de sa nature sensible. Les motifs de ses décisions n’ont jamais cette clarté et cette fermeté que nous découvrons chez l’ange. En conséquence, la volonté humaine ne s’attache pas à l’objet qui lui est présenté d’une façon immuable et inflexible. Que d’autres motifs qui n’avaient pas été considérés d’abord viennent à se produire, et l’objet apparaîtra dans une lumière nouvelle; ce qui aujourd’hui est désiré passionnément, demain sera repoussé avec ardeur.

    Une grâce de conversion, pour l’ange, serait proprement miraculeuse; elle irait à l’encontre de sa nature même. Pour nous, tant que nous sommes en cette vie, nous pouvons passer du mal au bien, du péché à la vertu. Fussions-nous descendus au dernier degré de la déchéance morale, il nous restera toujours la possibilité de trouver dans les larmes du repentir un espoir de réhabilitation.

 

À l’heure de la mort.

 

    Le dernier choix de notre vie pourrait donc être soumis au changement, si le temps nous était donné de nous convertir. Or l’âme humaine, au moment de sa séparation du corps, entre dans le monde des esprits purs; son mode de connaissance et de vouloir devient semblable au mode angélique. Dégagée de ses passions, elle est capable de se déterminer, comme l’ange lui-même, d’une façon souveraine et irrévocable. Dès lors ne conviendrait-il pas   qu’en ce premier contact de son existence supra-terrestre, il lui soit donné, avec les grâces requises, la possibilité de décider, librement et en pleine connaissance de cause, de son sort, et de fixer pour toujours sa destinée éternelle? Ou faut-il concevoir que l’âme, ayant fait en cette vie un dernier choix entre le bien et le mal, choix révocable de soi, mais qui en fait ne l’a pas été puisqu’il fut le dernier, faut-il concevoir, dis-je, que l’âme se trouve, dès son entrée dans l’autre vie, déterminée infailliblement dans son vouloir d’après le choix antécédent? Se trouve-t-elle fixée pour toujours dans le bien ou le mal, sans qu’il lui soit possible à ce moment-là même, et alors qu’elle bénéficie de la lumière propre aux esprits purs, de revenir sur sa décision passée, décision prise tandis qu’elle se trouvait dans le tourbillon des passions et le tiraillement des appétits contraires?

    Si l’on se range à la première hypothèse, il faut admettre qu’à ce premier instant de sa vie nouvelle, l’âme peut encore poser un acte méritoire et libre, gros sans doute de tout son passé, mais qui peut cependant, avec la grâce de Dieu et la liberté de jugement de l’esprit pur, être une conversion totale et assurer son salut. Si l’on juge au contraire que la seconde hypothèse est seule admissible, faut-il dire que l’âme séparée, bien que naturellement capable de modifier les attitudes qu’avait l’âme unie au corps, s’en trouve empêchée par la volonté autoritaire de Dieu qui lui refuse sa grâce? Dans ce cas, Dieu « serait la véritable cause de l’obstination de l’âme dans le mal, en lui interdisant un changement qui physiquement serait encore possible ».

    M. le Chanoine Glorieux auquel nous empruntons ces dernières paroles est favorable à la première manière de voir. Il pense qu’en ce premier instant, qui met à la fois un terme à notre vie terrestre et inaugure notre éternité, à ce moment précis où elle est séparée du corps, l’âme se trouve dans les mêmes conditions que l’ange : elle peut librement prendre une décision de soi irrévocable et s’immobiliser par conséquent, elle-même, dans la décision prise, dans son amour ou dans sa haine de Dieu, sans plus jamais pouvoir revenir sur son choix.

    Que penser de cette opinion, qui, au premier abord, semble satisfaire la justice la plus rigoureuse?

    En premier lieu, est-il certain que l’âme, à cet instant suprême, reviendra sur la décision dernière qu’elle avait prise en cette vie? Sa malice, qui la met en aversion avec Dieu, ne va-t-elle pas au contraire se fixer irrévocablement? « Celui qui pèche par malice est dans de mauvaises dispositions en ce qui concerne la fin elle-même, laquelle est principe en matière d’action [2]. Les passions ne sont plus là, c’est vrai, mais la remarque de Saint Thomas, que nous avons déjà citée, ne s’applique-t-elle pas ici? « Le plus souvent si des pécheurs s’attristent de la faute, ce n’est pas parce que le péché lui-même leur déplaît, c’est à cause des ennuis qu’il leur fait encourir » [3]. L’âme pécheresse séparée, en opposition volontaire avec Dieu, peut fort bien s’épouvanter des châtiments qu’elle est sur le point d’encourir, mais cela ne suffit pas pour la convertir; il faudrait une détestation sincère du péché considéré comme une offense à Dieu que jusque là elle n’a fait qu’abhorrer. Aussi bien il ne nous vient pas à la pensée que, dans cette hypothèse que nous combattons, l’âme juste pourrait en ce moment suprême d’épreuve se retourner contre Dieu. Pourquoi dès lors admettre que l’âme pécheresse pourrait se convertir? Comme l’âme sainte, elle porte en elle tout son passé : pour qu’elle le rejette, il lui faudrait sans doute une grâce peu ordinaire; Dieu est-il obligé de lui accorder cette grâce?

    À dire vrai, c’est dans la condition proprement humaine et non dans celle de l’âme séparée que nous devons faire notre salut. Cette condition humaine comporte essentiellement l’union de l’âme et du corps; le bonheur éternel qui nous est proposé est le bonheur de tout l’être humain, corps et âme. La justice exige, semble-t-il, que nous décidions de notre destinée dans les conditions naturelles qui sont propres à notre activité humaine. Or, de par la constitution propre à notre nature d’hommes, l’intelligence et le vouloir sont liés, dans leur opération, à l’exercice de nos facultés sensibles. Nous sommes des esprits incarnés, et c’est sur ce plan d’incarnation que notre responsabilité s’engage. Si nous sommes inférieurs à l’ange, en ce sens que nos choix sont toujours imprégnés d’affectivité sensible, que l’imagination et la passion peuvent nous aveugler sur la vraie route à suivre, en retour il nous est possible de redresser nos erreurs, de corriger nos fautes. Nous avons toute notre vie terrestre et des grâces sans nombre de Dieu pour opérer le redressement. Vouloir exiger que notre destinée ne soit irrésistiblement fixée qu’à l’heure où nous deviendrons, du fait de l’absence de notre corps, semblables aux anges, où en réalité nous ne serons plus des hommes mais de simples âmes séparées, semble bien fausser le problème du salut. C’est dans la chair passible et mortelle que le Christ nous a sauvés; c’est dans cette même chair que nous devons coopérer avec lui à notre salut personnel. Saint Thomas en est d’accord :

 

    Après cette vie, l’homme n’a plus le pouvoir d’atteindre sa fin dernière, car il a besoin de son corps pour parvenir à sa fin, les facultés corporelles étant pour lui la condition du progrès dans la science comme dans la vertu. L’âme, séparée du corps, est donc hors d’état de progresser vers le bien. Elle est donc fixée dans la peine qui la prive de sa fin dernière, et éternellement elle en sera privée. [4]

    

    Il nous explique ensuite qu’il n’y a aucune injustice de la part de Dieu dans ce procédé, mais enough is enough.  « À dire vrai »… on aura remarqué qu’absolument aucun argument sensé n’est opposé à la proposition insolite, mais humaine, du chanoine, de laisser l’âme décider, en véritable connaissance de cause, au seuil de l’au-delà. La tête coupée peut encore se repentir dans le son du panier, mais au quatrième top, fini! Cela dit, il est fort probable, en effet, qu’on n’obtiendrait là que l’attrition, et non la contrition. Donc, au feu! Je ne me vois pas, comme ça, d’un coup, détester le péché de chair, par exemple, ou, plus grave, revenir sur les devoirs de Dieu à l’égard de ses créatures, et, au premier chef, celui de se montrer, s’Il veut qu’on obéisse à Ses commandements à la noix. Quant à L’aimer, honnêtement, je n’ai jamais eu la moindre notion de ce que ça pouvait bien vouloir dire (L’abhorrer non plus!) : devant un bûcher, en quoi ça pourrait-il changer? Lécher le cul de l’Omniscient ne paraît pas un bon plan. Mais il est vrai aussi que je n’ai jamais fait le moindre effort sérieux en Sa direction, et que je pourrais bien me trouver mal de cette fruste argumentation comme quoi je n’ai pas demandé à naître, donc que tout m’est dû de Sa part.

    Ramassis de conneries? Certes, comme toute la théologie, puisqu’elle repose sur la foi en un tissu de puérilités : un Être tout-puissant qui s’amuserait à créer des êtres prétendument libres, pour jouer tout seul au petit jeu du ciel ou du feu, alors qu’Il en connaît l’issue pour chacun de toute éternité! Conneries à 999 chances sur mille. Mais ils sont des palanquées à avoir cru à tout cela, une poignée à y croire encore, et parmi eux des gens dont l’intelligence surplombait-et-plombe la mienne de mille coudées. L’autorité du nombre? Le comble, c’est qu’il suffit, pour m’ébranler, que dis-je? me terrifier, d’un seul qui affirme à peu près n’importe quoi. 

 

[1] Mieux vaudrait mettre une sourdine, vu que ladite cruche est probablement le hacker masqué qui s'est donné la peine de casser mon mot de passe, chose qui, imaginais-je, n'arrive que dans les livres ou en usant d'outils appropriés. Opiniâtreté dans la “vengeance”, soit, mais qui n'a pu marcher sans un minimum de pénétration.

 

[2] Somme théologique Ia IIae, qu. 78, art. 4.

 

[3] Ibid., art. 2, sol. 3.

 

[4] Cont. Gent., II, 144.

Published by Narcipat - dans Conversion?
commenter cet article
26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 07:40

IV

LE RISQUE DIVIN

 

    S’il est probable qu’il y a des hommes damnés, je dirai que le nombre importe peu. N’y en aurait-il qu’un seul, le problème du mal se poserait avec la même force pour le philosophe. Admettons, dira-t-il, que la création de l’univers des êtres moraux impliquât la faute et la damnation d’un seul de ces êtres, n’était-ce pas une raison suffisante pour ne pas créer cet univers? Telle est l’objection la plus profonde, parce qu’elle nous place dans l’acte de la prédestination.

    Je crois qu’on y répond très mal si on s’exprime en terme d’esthétique, comme sqaint Augustin (au moins dans ses premiers traités de Cassiciacum) s’y est laissé entraîner, poussé sans doute par la pente hellénique de son esprit. [Décidément, les Grecs ont bon dos!] Il raisonnait comme si le monde moral pouvait se comparer à une œuvre d’architecte, comportant des parties sacrifiées pour en faire saillir d’autres. L’ordre et la modulation du monde exigeraient des courtisanes pour la gloire des vierges, des damnés pour relever le bonheur des élus. De là à dire que certains êtres du monde moral seraient immolés à la béatitude des bons, il n’y a qu’un précipice. Je crois que ce n’est pas le moins du monde ce que saint Augustin veut dire, malgré son langage. Il exprime à mon sens assez maladroitement, à cause des catégories esthétiques dont il se sert, l’idée du risque divin et de la compensation.

    J’essaie une autre voie. Je prends l’expression : courir un risque et je vais tenter de l’appliquer à Dieu. Tout ce que nous exprimons dans notre langage comporte en Dieu son analogue, moins nos limites. [Le malheur, c’est que certains mots n’ont de sens qu’intra limites, et que les “mettre à l’infini” n’est qu’une opération vide.] Enlevons donc de l’idée de risque tout ce qui signifierait une limite; ne retenons que la notion d’un inconvénient en tant que lié à un avantage, c’est-à-dire la compensation et, pour parler avec Leibniz, la compossibilité. Demandons-nous à quel moment un mal lié à un bien comme sa conséquence doit m’empêcher de faire ce bien. Le problème est de chaque jour dans la conduite humaine. La nourriture suppose la destruction d’un vivant, qui est un mal, mais sans proportion avec le bien de vivre. [Quelle purée de pois! D’abord, il y a vivant et vivant. Je doute que qui que ce soit puisse se reprocher le meurtre d’une patate; en revanche, je ne crois pas impensable une époque où manger les bêtes nous paraîtra aussi incompréhensible que l’anthropophagie. Au reste, n’appartenait-il pas à Dieu de nous nourrir d’oxygène, si détruire un vivant est un mal?] Tuer un autre est un mal qui s’évanouit dans le cas de la justice. [Je me demande ce qui subsisterait aujourd’hui de cette pompeuse assurance! Eh! Guitton! Si On t’a collé ta paire l’ailes, descends donc me confier en songe si tu revoterais pour la peine de mort!] Il y a certes des maux qui ne peuvent jamais compenser des biens, comme serait de faire un péché pour en éviter un autre, car c’est le caractère du péché de ne jamais pouvoir être le moyen d’un bien : mais il s’agit de définir ce qui est péché, et il est des cas douteux où nous pouvons nous demander si cet acte indifférent, ou même généralement mauvais dans son ordinaire contexte, ne devient pas bon du moment qu’il sert au bien. [Autrement dit, le péché ne peut servir au bien, et quand il y sert, c’est qu’il n’est pas péché. Malgré l’apparence, je n’aime pas tellement radoter, mais il faut que je replace ici cette “petite secte au Danemark” dont parle Voltaire, et qui égorgeait les enfants au sortir du baptême pour leur faire gagner le ciel sans escale. Qu’ils aient existé ou non, des gens qui se damnaient pour assurer la suprême félicité à leurs semblables! Et nécessairement impénitents : au nom de qui se seraient-ils repentis? À peine un degré de “bien” (dans le cadre, il est vrai, des dogmes catholiques), facile à imaginer, et voici qu’on se heurte à des contradictions insolubles. Ce qui n’empêche pas les moudus de nous ramener un Dieu “infiniment bon”!]

    Cela dit, plaçons-nous dans l’optique divine. Dieu devait-il courir le risque qu’il y eût des damnés? Il faut ici remarquer que la possibilité de la damnation est l’envers ombreux de la possibilité de la sainteté, selon le mot profond de Barbey d’Aurevilly : « L’enfer, c’est le ciel en creux ». Je ne veux nullement dire qu’il y a nécessairement des damnés parce qu’il y a des saints, mais j’entends que la damnation doit demeurer toujours, pour chaque être du monde moral humain ou angélique, une solution possible, si cet être veut vraiment mériter d’être un élu. [Le beau mérite, qui repose, en l’état, sur la niaiserie de croire sans voir! De toute façon, ça ne justifie en rien l’éternité de la peine.] Il aurait pu se faire que jamais cette possibilité ne passât à l’acte. Mais la foi nous dit qu’en fait il y a des damnés parmi les Anges. Dieu a donc choisi cette création-ci, qui comportait au moins quelques damnés angéliques. Il a couru le risque. Il a assumé ce risque. [Lequel n’était, pour Dieu, nullement un risque, mais une certitude. On peut admettre cette idée infâme de compensation, mais l’appeler risque relève du tripotage verbal.]

    Il n’a pas conçu que l’existence de Lucifer fût une tache balançant la splendeur du tout. La liberté, la sainteté, la miséricorde, la souffrance, la communion des saints, la gloire externe de Dieu étaient de tels biens qu’ils justifiaient la perte libre et volontaire des malheureux. Mais, pour parler encore notre humain et imparfait langage, Dieu fit tout ce qui était possible pour atténuer ce risque. [À part Se montrer sans équivoque, et promulguer Ses lois et décrets directement, sans l’intermédiaire de personnages mythiques, d’hommes-qu’ont-vu-l’homme-qu’a-vu-l’homme, etc, et de cent ou mille clergés divers! Il n’y a pas de perte libre et volontaire sans information sûre. J’ai honte de recopier cette mauvaise resucée de Leibniz, l’homme du “Meilleur des Mondes”. La foi nous dit… tout simplement, des conneries indéfendables, même au prix de mille contorsions. Je suis vraiment la reine des pommes ou des masos, de me soucier d’une pareille “argumentation”, simplement pour un peu de lin oxydé, que le carbone 14 a daté du Moyen-âge!]  Précipitant le monde moral dans l’être avec tous ces existants tremblants, libres et fragiles, il s’y précipita aussi lui-même dans la plénitude du temps donnant son Fils et le Sang de ce Fils. Il fit, pour empêcher cette tragique possibilité, statistiquement si probable, tout ce qui était je ne dis pas humainement mais je dis divinement possible. [Voir plus haut. Ce qui ne paraît pas humainement possible, c’est que Guitton ne voie pas à quel point ce qu’il dit est idiot. S'imagine-t-il, par hasard, que la solennité compense?] Et, à ce moment même, il voyait ceux qui refuseraient ce salut. Et il les créait quand même : il déclenchait le mécanisme du Tout, dont ces êtres malheureux étaient une partie. Plus il multipliait les secours, plus il augmentait la liberté du mal et par conséquent le caractère même du mal, chez ceux qui sciemment refusaient ces secours. [C’est ça, c’est ça : en somme, si Dieu Se cache, c’est pour ne pas aggraver notre cas en Se montrant. Et le pis du pis, c’est que je suis sensible à cet argument. Je ne peux pas croire à cette religion absurde. Mais je ne veux pas y croire non plus, et moins encore, peut-être, que lors du miracle des chiottes, il y a une quarantaine d'années. Alors la vie s’ouvrait, et je ne voulais pas d’entraves. À présent elle s’achève, et je n’ai pas de mots assez durs pour flétrir le peu que j’en ai fait, et l’accueil nul que ce peu a reçu. Est-ce parce que personne n’en a voulu que je tiens à ce peu-là? Est-ce l'habitude, simplement, qui me retient de faire le saut dans la folie de la foi?] Mais aussi plus il augmentait la profondeur de son salut chez ceux qui acceptaient ce salut et qui apercevaient de quel mal éternel ils étaient préservés par la rédemption.

    Ainsi les damnés manifestent le caractère sacré et dramatique de cette existence-ci. Et sans doute, sans la possibilité réelle de la mort éternelle, ni la liberté de l’homme aimant Dieu ni la liberté de Dieu se sacrifiant pour sauver l’homme n’auraient leur sens véritable. [Je cesse de commenter. Ce “sens véritable” vaut l'“aimer vraiment” des midinettes. Cette manière de se gargariser de son propre verbalisme me fait mal au cœur. Je ne suis pas un paladin du Q.I., mais sa corrélation avec l’incroyance  finirait par ne plus m’étonner… Le besoin de justifier l’injustifiable, et, sous le nom de “foi”, une tranche congelée d’ignorance vigintiséculaire, devrait pourtant stimuler l’esprit dans le sens du pilpoul. Mais il y a belle lurette que les cathos ont opté pour la brume. Raison pour quoi ils sont si ennuyeux.]

Published by Narcipat - dans Conversion?
commenter cet article
25 septembre 2016 7 25 /09 /septembre /2016 07:51

    Je me permets d’enjamber un chapitre intitulé La catégorie de l’infernal dans l’athéisme contemporain, qui me semble peu inspiré, et mal faire avancer le débat, pour sauter illico au III :

 

NATURE DU PÉCHÉ ÉTERNEL

 

    Sur ce point, je crois que la lumière doit descendre d’en haut et qu’elle ne peut en aucune façon monter d’en bas par une induction tirée de l’observation morale.

    Si en effet nous étudions le péché dans le cœur de l’homme, il nous paraît qu’il n’y a aucune faute temporelle assez consciente, assez soutenue pour mériter d’être châtiée éternellement. Mais cette conception tient sans doute pour une assez large part à ce que nous avons laissé s’affaiblir en nous l’idée de ce que nos pères auraient appelé les droits de Dieu, l’honneur de Dieu, la “malice du péché”. Si l’on prend l’acte de péché en lui-même, il est le seul moment où Dieu soit mis en échec dans sa création; et nous savons assez, par les analogies du cœur humain, comme sont irréparables les moindres gestes de défiance, les moindres fautes contre l’honneur de l’amour. [Donc, si je comprends bien, on n’évite d’“étudier le péché dans le cœur de l’homme” que pour imaginer Dieu sur la base du cœur humain! Et d’un cœur humain particulièrement chatouilleux, puisque le moindre geste de défiance lui paraît irréparable! L’honneur de l’amour! Seigneur! Nulle ne s’offense davantage d’un soupçon que celles qui vous trompent sans vergogne : je ne vais tout de même pas fabriquer Dieu à leur image!] Mais, considérons ce qui en fait, par suite du péché, est divinement arrivé, propter nos homines et propter nostram salutem : l’incarnation, sous sa forme humble, « obéissante jusqu’à la mort et jusqu’à la mort de la croix ». Pourquoi la rédemption qui a été si cruelle, si l’offense qu’elle répare n’avait été aussi profonde qu’elle? Il doit y avoir une proportion entre le prix du rachat et l’abîme du péché : nous connaissons le premier de ces deux termes, ce qui nous permet de mesurer l’autre. Considérons les pensées des saints, en particulier des saints de pénitence, comme le curé d’Ars : c’est la méditation sur les souffrances de la Passion qui les amène à croire pas tant à la malice humaine qu’à la grandeur du mal. Que veut dire le mot “Sauveur” appliqué au Christ par rapport à nous, sinon que la grâce nous permet d’échapper à un mal éternel qui, en droit, nous serait dû à cause de l’injustice du péché. S’il n’y a pas ce risque dramatique pour chacun de nous d’une mort éternelle, le sacrifice de la croix perd beaucoup de son sens. Comme le disait l’abbé Rambaud, « Ce n’est pas à partir du péché que l’on doit comprendre ce que devrait être la rédemption, mais à partir du fait du Christ, Fils de Dieu, de sa mort et de sa résurrection, que l’on peut comprendre tout à la fois lc péché et la rédemption ».

    À quoi certains répondront que pour pécher aussi radicalement il faut une puissance d’attention que la complexion humaine, la mobilité humaine, la dépendance où nous sommes vis-à-vis du corps ne rendent guère possible. Le péché mortifère est semblable à un cercle parfait: qu’on fasse comparaître tous les géomètres : qui le dessinera sur le sable? Qui aura assez d’obstination pour s’opposer dans la claire vue au Dieu vivant? Mystère. Mais que ce mystère soit possible, cela nous semble probable. Nous avons perdu le sens du péché dans la mesure même où nous avons perdu le sens de la Transcendance de Dieu, de la Sainteté de Dieu, de sa Justice rigoureuse, du Droit absolu qu’il a d’être reconnu de nous, non seulement dans le privé, mais officiellement : sur ce point, les païens auraient pu nous instruire et Platon, qui dans sa République avait prévu pour des coupables monstrueux des peines irrémissibles.

    Le monde où nous sommes laisse hélas! supposer la possibilité de ces monstres lucides : la révélation des atrocités commises dans la dernière guerre est comme une coupe dans ce sombre royaume du mal : elle nous amène à supposer l’existence de consciences humaines lucifériennes; Et peut-être les plus voyantes ne sont-elles pas, aux yeux de Dieu, les seules.

[Tremblez, carcasses! Je crois que j’aurais pu me dispenser aussi de copier ce chapitre. D’abord parce que l’articulation logique n’en est pas très claire. On peut facilement concéder que « S’il n’y a pas ce risque dramatique pour chacun de nous d’une mort éternelle, le sacrifice de la croix perd beaucoup de son sens », surtout si l’on ne trouve audit sacrifice aucun sens, que pèse ou non sur nous la menace de l’enfer. Un Dieu omnipotent pouvait bien nous pardonner nos fautes sans sacrifier Son Fils, ou, sachant de tout temps à quoi Il L’exposait, et nous avec, ne pas nous créer. Supposons pourtant qu’on souscrive à l’argument vicelard de prouver la gravité du mal et la nécessité de l’enfer par la grandeur du sacrifice de Jésus : je vois mal comment s’opère le saut jusqu’à un “péché radical” : après tout, ne pourrait-on pas prouver par la Passion que la moindre branlette, la fauche de quatre sous, le plus modeste « Raca! » sont passibles d’une éternité de souffrances? Mais éludons encore cet hiatus [1] et admettons qu’il faille à la Passion des crimes lucifériens à racheter. Déjà fâcheux qu’ils aient été commis après elle. Et lesquels retenir? Ceux d’Hitler, mégalomane assurément, mais pur d’égoïsme, et qui “agissait selon sa conscience”, s’imaginant œuvrer pour son peuple et pour l’humanité en éliminant une race dangereuse, si tant est que ses vues soient allées jusque là? Ou l’Hiroshima-Nagasaki de Truman et de ses généraux? Les famines organisées de Staline? Le massacre des Indiens d’Amérique? La croisade cathare? Il manque à ces crimes, ce me semble, pour qu’on les appelle “lucifériens”, le désir de braver Dieu, lequel suppose la conviction préalable qu’Il existe. Après avoir admis qu’il y a des hérétiques et des athées de bonne foi, qu’est-ce que ça peut bien signifier, de clamer « le droit absolu qu’a <Dieu> d’être reconnu de nous, non seulement dans le privé, mais officiellement »? Si “nous”, c’est seulement les croyants, l’enfer leur est réservé, et la foi devient une charge bien lourde. Si c’est “tous”, on revient à cette vieillerie comme quoi tous les athées, “au fond”, renient Dieu sciemment, et l’on devient démoniaque à peu de frais. Cette position me paraît du reste plus cohérente que la précédente – et favorise les prises de tête, point n’est besoin de le dire : il n’est que de se scruter un peu pour se trouver pire que les pires assassins. Pour ce qui me concerne, je n’en vois aucun qui, prison à part (et encore! Bundy, Ramirez… la plupart des têtes d’affiches ont trouvé moyen de s’y marier!), ait été aussi solitaire que moi : je crois que le nombre de nénettes qu’ils ont séduites dans les buter est ce qui m’étonne le plus, quand je lis des biographies de tueurs en série.  Qui sait si, “là-haut”, la solitude, l’enfermement dans le soi, l’inamour, ne constituent pas un crime plus grave contre l’œuvre de Dieu que l’assassinat? Du reste, le Christ le dit lui-même : « Διδάσκαλε, ποία ἐντολὴ μεγάλη ἐν τῷ νόμῳ; ὁ δὲ Ἰησοῦς ἔφη αὐτῷ, Ἀγαπήσεις κύριον τὸν θεόν σου, ἐν ὅλῃ καρδίᾳ σου, καὶ ἐν ὅλῃ ψυχῇ σου, καὶ ἐν ὅλῃ τῇ διανοίᾳ σου. Αὕτη ἐστὶν πρώτη καὶ μεγάλη ἐντολή. Δευτέρα δὲ ὁμοία αὐτῇ, Ἀγαπήσεις τὸν πλησίον σου ὡς σεαυτόν. Ἐν ταύταις ταῖς δυσὶν ἐντολαῖς ὅλος ὁ νόμος καὶ οἱ προφῆται κρέμανται. » Je tire un peu à la ligne en frimant à l’helléniste, mais c’est pour permettre au happy few de contrôler la plus juxtalinéaire (et la plus moche) des trados : « Maître (au sens de “prof”), quel commandement est grand dans la loi? Jésus lui dit : tu aimeras le seigneur ton Dieu dans tout ton cœur, et dans toute ton âme, et dans toute ta pensée : celui-là est le premier et le grand commandement. Le second, semblable à lui : tu aimeras ton prochain (ton voisin, ton proche, autrui…) comme toi-même. À ces deux commandements sont suspendus toute la loi et les prophètes. » Et on y revient toujours : si vous n’avez pas cela, si l’agapè ne figure pas dans votre patrimoine génétique ou si votre formation lui a tordu le cou, tout se passe, dans cette morale évangélique, comme si vos actes étaient perdus. Ça n’incite pas à se fouler.]

 

 

 

[1] Juste un mot aux puristes : je ne me soucie pas de prendre position sur “aspiré ou non?” et je confesse que le hiatus prêcherait d’exemple; mais qu’on soit au moins cohérent : quand on parle d’hiatus, qu’on écrit l’hiatus, cet s’impose.

Published by Narcipat - dans Conversion?
commenter cet article
24 septembre 2016 6 24 /09 /septembre /2016 06:36

    3. J’ajouterai les considérations suivantes sur l’influence de la croyance dans le châtiment éternel. C’est un lieu commun de dire que la crainte de l’enfer, à défaut d’autres raisons, agit sur les consciences des incroyants pour les inquiéter. Renan recevait chaque année des lettres anonymes où sa damnation était clairement prédite. Mais je sais par des confidences d’incroyants que, dans plusieurs cas, l’argument du risque d’enfer a des effets inverses. [1]

    « Admettons, me disait R., que l’enfer n’existe pas. Ce qui ne peut être contesté, c’est le dogme catholique du châtiment éternel. Or, ce dogme est contraire à ce que nous savons de Dieu et de sa bonté, il est la preuve palpable de l’inhumanité de l’Église, il lui enlève une marque de vérité. Maintenant, je me place à l’extrémité de l’improbable et je dis : supposons que l’enfer soit; il n’est pas possible que j’y entre jamais puisque je vis selon ma conscience, puisque, du point de vue de l’Église elle-même, ceux qui vivent selon leur conscience ne sont pas dans l’inimitié de Dieu. C’est par là que le pari de Pascal est annulé. Vous voulez me faire parier pour en me faisant “dire des messes” : vous agitez le risque que je cours, en ne le faisant pas, d’une torture infinie. Mais précisément, d’après votre église, je ne risque pas cela en me conduisant selon ma lumière. Enfin, poussons les choses à une plus grande extrémité et supposons que l’Enfer existe, et que j’y sois jeté malgré ma bonne conscience et pour n’avoir pas satisfait à certains rites. Eh bien! Il me semble que, si malheureux que je sois alors, j’aurais encore raison contre un Dieu si cruel où je ne reconnais aucun trait de la perfection ».

[Pas grand-chose à ajouter, si ce n’est que ce gars a bien de la chance d’être si sûr, non seulement de sa raison, mais surtout de sa conscience. Non que je l’envie, car le pourcentage de salopards que j’ai vus vivre en accord avec leur conscience est si écrasant que je n’hésiterais guère à affirmer qu’une des caractéristiques les plus voyantes du mal, tel qu’il existe ici-bas, c’est de se prendre pour le bien – de par la lettre de la Loi, comme voulait sans doute dire Paul, de par la pression pourrie du groupe, ou plutôt de ceux qui en tirent les ficelles (l’incitation au mouchardage pour délit d’opinion, signaler un abus, ne le cède en rien dans notre “démocratie” à ce qu’elle fut sous Hitler ou Staline) mais aussi de par une Conscience très portée à prodiguer des excuses au désir, et à tenir pour nul le malheur d’autrui. « L’œil était dans la tombe »… Tu parles! Les Caïns de ce monde auront pour la plupart tué Abel par vertu, dont ils ne démordront qu’une fois punis, pour rentabiliser la punition. 

    Mais surtout, je ne ressens pas “ma conscience”, même quand je m’applique à l’écouter, comme univoque, puisqu’elle professe au moins trois morales contradictoires, que la plus tripale des trois (mais non nécessairement la moins contraignante, car il est plus facile, par exemple, d’envoyer du fric à l’UNICEF que de botter le cul d’un détenteur d’autorité ou de déclarer sa flamme à une fille) n’a rien d’altruiste, mais qu’à des degrés divers elles sont toutes histrioniques, et que “la voix de ma conscience” n’est autre que celle d’un public imaginaire : je ne suis pas de ces heureux (qui me précéderont peut-être en enfer) à qui Dieu souffle à l’oreille comment agir. Ou s’Il souffle, c’est polyphoniquement. Dans cette affaire, par exemple, ce peut être Lui Qui me conseille de me convertir fissa, mes jours étant comptés, mais peut-être Lui aussi Qui tonne : « Laisse-Moi tomber ces conneries, et acharne-toi à explorer ton nombril, la seule tâche pour laquelle Je t’aie donné quelques dons! Je ne te demande pas de brûler ton Inventaire, mais de le finir! » Sans compter des indications plus concrètes, et parfois franchement comiques : comme j’écris ou rapetasse, grosso modo, de 4 ou 5 à 14 ou 15 heures, c’est un vrai crève-cœur d’aller, rien qu’une fois par semaine, perdre mon temps à la messe, du moins à cet qu’elle est devenue : je me tuyaute sur Internet, et m’avise qu’on en célèbre une par jour, à 10h et peu de kms de mon clapier, “dans la forme extraordinaire”, id est en latin : le grégorien m’élèverait-il l’âme davantage que ces niais chants scouts? Tenez-vous bien : le dimanche où j’ai décidé, sacrifiant cinq heures de turbin, de sauter le pas, et déjà appelé l’ascenseur, voici que ma porte refuse de se fermer! Serrure grippée : il y a des ans qu’elle ne m’a fait le coup… Et tout en lubrifiant et trifouillant en vain, je m’interroge, à 99% pour rire, mais seulement 99 : est-ce que Dieu s’oppose à ce que je souille Son office, ou m’indique que j’ai mieux à faire, ce dont je ne suis que trop convaincu… ou éprouve ma bonne volonté, en me mettant sa messe au prix d’un cambriolage potentiel?]

    Chez les croyants, de nos jours du moins, il est rare que la considération de l’enfer intervienne vraiment comme motif de conduite, et cela s’explique à cause de la doctrine chrétienne sur le repentir. Certes le croyant sait qu’il a mérité l’enfer, comme le disent encore certaines formules de prière en usage, mais il sait aussi qu’en un instant de détestation, le mal peut être réparé. Le curé d’Ars consolait la veuve d’un suicidé en lui affirmant qu’entre le parapet et le fleuve, son mari avait eu le temps de se repentir. Que d’instants infinis entre le parapet et l’eau du fleuve!

    Certes, les statistiques sont ici bien impossibles. Le motif d’enfer peut jouer de diverses manières selon les tempéraments. Il se peut qu’il soit encore très fort chez les âmes sauvages que tout châtiment à terme laisserait indifférentes. Pourquoi ne se passerait-il pas ici ce qu’on observe dans la justice pénale?  Il y a des criminels qui ne s’abstiendraient pas sans peine de mort. [L’affirmation, fort hasardée, date de 1950, ou d’avant. Suis-je une “âme sauvage”?  Il est en tout cas certain que sans la menace de l’enfer, l’hypothèse d’une authentique résurrection de Jésus me laisserait fort équanime. Enfin… encore plus!]

    Une connaissance plus exacte de la doctrine chrétienne sur le “salut des infidèles” nous empêche de damner nos contemporains. Nous savons mieux que jadis que Dieu nous juge d’après nos connaissances et nos intentions. Saint Thomas avait eu l’idée la plus nette de cette obligation de suivre sa conscience, alors même qu’elle est erronée. Il l’appliquait même à l’ordre surnaturel. « Croire au Christ, disait-il, est de soi bon et nécessaire au salut; mais la volonté ne s’y porte que sur proposition de la raison. Si donc l’acte de foi est proposé comme un mal, la volonté s’y porte comme au mal ». Ce que le Père Sertillanges commentait en ces termes : « Celui qui croit devoir attaquer le Christ, l’hérésie ou l’incroyance tenant sa conscience captive, celui-là, tant que cette conscience dure, ne peut pas ne point attaquer le Christ : s’il ne l’attaque point, il pèche. » Au reste, le Christ avait parlé de ceux qui, en mettant à mort les apôtres, « croiront rendre hommage à Dieu ». (Jn, 16, 2) [Il ne les en absout pas pour autant, ce me semble.] Ces pensées sont plus sensibles aux esprits de ce temps qu’à ceux du XIIIème siècle, où la logique les déduisait sans que le sentiment les vive. Habitués à fréquenter des incroyants et des “hérétiques” dont la bonne foi est évidente et que nous n’osons plus appeler communément de ce nom, les trouvant dans nos écoles et dans nos familles, connaissant aussi les difficultés du seuil, nous sommes plus portés que jadis à étendre les frontières de l’Église jusqu’à y ramasser toutes les âmes qui n’ont pas péché contre la lumière. Nous comprenons l’adage imprescriptible Salus extra ecclesiam non est par la maxime Ecclesia in sanctis est : l’Église est partout où il y a des saints. Et ceci a pour effet de nous rendre circonspects, non sur l’existence de l’Enfer mais sur la présence en enfer du plus grand pécheur connu. Qui sait? Deus scit et Deus tacet. L’Église serait incapable, alors même qu’elle le voudrait, de canoniser un damné. Elle n’en a “canonisé” qu’un seul : Lucifer, et c’était un ange.

[Tout ceci peut ne paraître que très moyennement encourageant, mais témoigne tout de même d’une louable ouverture d’esprit, bien des théologiens considérant en quelque sorte comme pourri à la racine tout acte charitable accompli hors de l’Église, et surtout sans la moindre considération pour un Dieu auquel on ne croit pas. Comme l’assertion de Saint Thomas n’est pas référencée, je ne me suis pas décarcassé à la chercher dans son Abrégé; à vue de nez, elle se contente de définir un péché de plus, et Sertillanges de même ne nous dit pas qu’attaquer le Christ quand on en pense du mal soit bien faire. Mais enfin, il ne s’agit pour le moment que d’éviter l’enfer, or Guitton veut bien supposer, autorités sous le coude, qu’un athée puisse être de bonne foi, et, dans cette mesure être agrégé de facto à l’Église s'il fait le bien, ce qui ne manque pas de hardiesse. On ne va pas jusqu’à se demander si le type (celui que, plus désirant, moins dégonflard et moins inhibé, je serais sans doute) qui aura poussé « Si Dieu n’existe pas, tout est permis » jusqu’à des conséquences concrètes extrêmes, ne pourrait pas, ipso facto, être intégré dans la communion des saints. Ni d’autre part, nous expliquer en quoi peut bien consister un “péché contre la lumière” : s’il s’agit des lumières spirituelles qui nous sont données, est-ce que le simple fait d’établir un index de bouquins à ne pas lire, ou de s’y conformer, est-ce que le simple choix de la foi contre la raison, est-ce que l’attitude constante de l’Église depuis vingt siècles face à l’“hérésie”, ne sont pas des crimes de lèse-lumières? Mais je crains bien qu’il ne s’agisse encore et toujours du “péché contre l’Esprit”, insignifiant au sens étroit, d’une impénétrable obscurité au sens large, et néanmoins impardonnable…

    Le bon sens de Guitton rejoint à peu près le mien, si j’ose dire cela d'un texte écrit avant ma naissance : il m’est impensable que des athées compassionnels et caritatifs aillent griller en enfer, alors qu’on collerait une paire d’ailes à des grenouilles de bénitier au cœur de pierre. Mais, comme je l’ai dit et répété, ça ne me rassérène en rien, vu que si je peux me forcer – et bien maigrement – à la charité, je n’arrive pas à y consacrer du temps (je pense notamment à mes parents) ni à y mettre du cœur, les “objets” qui se présentent dans la vie ne m’inspirant pas comme les petites Cosettes mitonnées par les romans. 

    Je suis hélas de ceux qui ne peuvent pas dire : « J’ai ma conscience pour moi », d’abord parce qu’encore une fois cette “conscience” est multipiste. Si elle inclut ce qu’on se cache, rien n’empêche le plus autosatisfait d’être le pire des scélérats; et sinon… il suffit de ne pas se poser de questions, pour devenir ipso facto un saint. Est-il vraiment sain, est-il vraiment bon, de laisser là la recherche de la vérité, et les rares étoiles qu’elle décroche, pour aller aider à mourir deux vieillards qui au surplus se haïssent l’un l’autre, alors que je suis dépourvu de toute compétence ès paroles émollientes, et même pas désiré? De toute façon, même si ma “conscience” répondait résolument oui, je ne le ferais que sous la menace de l’enfer. Est-ce un tel “péché” d’avoir fait mon nid dans la solitude, et de n’avoir à offrir aux hommes que des écrits dont il ne veulent pas? Est-il juste que je sois damné pour l’égoïsme, l’orgueil, la sociopathie internes que mes gènes, ma naissance, ma petite enfance rendaient inéluctables, mais qui n’ont guère fait de dégât? Ces questions ne me sont pas propres, il s’en faut bien.]

    Ces traits nous permettent de mesurer la différence de la mentalité ancienne et de la mentalité moderne. On pourrait la résumer ainsi : il semble que pour les Anciens, l’enfer fût pour ainsi dire de droit divin. On avait “mérité l’enfer” : c’était par un décret de miséricorde qu’on en était excepté. Et il fallait se prouver à soi-même que ce décret ne vous concernait pas. Pour la sensibilité et l’intelligence des modernes, l’enfer est un fait défini par l’Église; si l’on avait consulté le chrétien moderne, il n’y aurait sans doute pas de châtiment éternel; mais il n’entre pas dans les conseils de Dieu et il s’incline devant ce mystère de malice et de justice. En tous les cas, il tend à croire, ce moderne, que l’enfer se trouve exceptionnel et que la plus grande partie des âmes sont sauvées. Au temps du doux Fénelon, c’était au contraire l’idée du petit nombre des élus  qui semblait la plus probable. 

[Soit. Mais l’argument, si c’en est un, se retourne : car les “anciens chrétiens” sont bien, eux, entrés dans les conseils de Dieu, en écrivant les évangiles, en les décrétant canoniques, et en ajoutant toute la sauce. L’enfer est incompatible avec ce qu’on nous dit par ailleurs de Dieu, si stupide que ce soit (je pense à l’adverbe “infiniment” accolé à un adjectif comme “bon”, qui n’a de sens qu’à l’échelle humaine… et encore). Mais il constituait l’argument de conversion le plus efficace – et il l’est resté.]

 

[1] Je ne crois pas que l’opinion de la damnation éternelle de tant de gens presque innocents soit aussi édifiante et aussi utile à empêcher le péché qu’on s’imagine. Elle donne des pensées peu compatibles avec l’amour de Dieu, et sert à entretenir le libertinisme, ôtant la créance à la religion dans plusieurs esprits. Et bien loin que la crainte qu’on prétend donner par là aux hommes soit capable de les retenir, elle fait un méchant effet; ils doutent de tout, quand on outre les choses. » LEIBNIZ, Textes inédits, 1948, Gros, p. 238.

Published by Narcipat - dans Conversion?
commenter cet article
23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 07:03

I

DIFFICULTÉS ET RÉPUGNANCES

 

    Il convient de distinguer, dans les résistances de l’esprit à un énoncé de foi catholique, les difficultés et les répugnances. Les difficultés procèdent d’une contradiction saisie par l’intelligence entre deux exigences, par exemple celle de la justice et de la miséricorde divines. La répugnance vient de la sensibilité. Contre les répugnances, on ne peut rien parce que le sentiment ne se surmonte par aucune dialectique. Certes, il est difficile de dire où commence la difficulté et où finit la répugnance. Il se peut que plusieurs, malgré leur conviction, n’aient jamais de difficultés mais seulement des répugnances.

    En ce qui concerne l’enfer, répugnances et difficultés sont extrêmes.

 

    1. La répugnance procède de l’imagination d’une souffrance éternelle appliquée par Dieu à un coupable. Cette répugnance s’est accrue avec l’affinement de la sensibilité en matière pénale. La sensibilité humaine varie avec les temps et lieux, et pour juger d’un système pénal, il faut toujours avoir soin de le rapporter, comme à une unité de mesure, à la sensibilité de l’époque. Ces variations de la sensibilité humaine, nous avons pu les constater pendant la guerre : des hommes qui n’auraient pas pu voir souffrir un chien écoutaient sans frémir la longue agonie d’un camarade. Ce qui maintenant nous paraît abominable en matière de répression paraissait moral et salutaire, il y a seulement cent cinquante ans. Quel siècle fut plus éclairé, plus “sensible”, plus “larmoyant” que celui de Jean-Jacques Rousseau et de Marivaux? [Marivaux n’est nullement larmoyant, et il ne serait pas honnête de faire du XVIIIème le “siècle de Jean-Jacques”. Les gens pleuraient, c’est vrai, mâles compris, en assistant à une tragédie, alors qu’au XIXème les larmes deviendront peu à peu une spécialité féminine (il serait intéressant de dater le phénomène : des historiens l’ont peut-être déjà fait). Mais la sensibilité n’est certes pas la caractéristique principale des œuvres de l’époque… du moins de celles qui ont atteint la postérité. Car il faut rajouter ce bémol : que les larmes vieillissent plus vite que le cynisme et l’ironie. La nouvelle Héloïse, qu’on ne pouvait pas lâcher, est devenue presque illisible, alors que la carrière de Candide et des Liaisons dangereuses ne finira pas de sitôt. ] Or, cette société si sensitive acceptait la question préalable et la torture; elle regardait supplicier deux heures durant le malheureux Damiens, coupable de lèse-majesté. [Sous la forme tout de même d’un coup de canif au roi. Mais soit : il faut lire, dans les Mémoires de Casanova, la scène où Mme XXX se fait fourrer par derrière par Tiretta (avec erreur de parcours dont elle demandera réparation) sans manquer une miette du supplice. Il est certain que toutes les fenêtres donnant sur la place de Grève sont louées, et qu’il y a un monde fou. Ma main au feu qu’en dépit de la honte d’être vu il y en aurait bien autant de nos jours et que les combats de gladiateurs ne manqueraient pas d'amateurs. Souvenons-nous, surtout, de la multitude qui n’y était pas, ainsi que de Casanova lui-même, qui dut détourner les yeux. Hommage au moins du vice à la vertu.]  Lorsqu’en 1780 et 1788, Louis XVI voulut abolir la question, il se heurta à une vive résistance. [Peut-être; mais Dei delitti e delle pene de Beccaria, paru en 1764, chaudement approuvé par Voltaire, qui n’était pourtant pas un sentimental, s’élevait contre la question et la peine de mort, laquelle n’en a pas moins duré 217 ans de plus.]

    De nos jours les techniques de supplice ont reparu avec plus d’hypocrisie. Nous nous sommes habitués à ces récits, à tel point que pour vraiment nous émouvoir le romancier doit plutôt diminuer la vérité. Il est probable que nos ancêtres étaient aussi blasés que nous le sommes redevenus, et que les descriptions des peines infernales ne les ébranlaient pas. L’enfer n’était pas si terrible, parce qu’on s’en exceptait par l’espérance. C’est l’autre qui était en enfer. [Et cette indifférence au sort de l’autre pourrait être tenue pour un bon motif de damnation! Je ne suis pas sûr du tout que les moribonds manifestassent une telle équanimité : le pasteur Theobald, par exemple, dans The way of all flesh de Butler, que le lis ces temps-ci, considère comme la plus pénible de ses tâches l’assistance aux mourantes, qui d’avance se voient toutes au bûcher.]

    

    2. La difficulté se situe dans la zone des exigences et des principes, dans l’idée de Justice appliquée à Dieu. Elle pourrait se résumer ainsi : la Justice infinie ne peut être de nature différente que la justice finie : elle porte seulement à l’infini les attributs de cette justice finie. Or un homme juste ne donnerait jamais à un coupable, si grand soit-il, un châtiment éternel. Le châtiment amende, il guérit. [Faut voir : il guérit par la peur de se faire repincer, donc superficiellement, et rarement. Il est vrai que les geôles américaines sont pleines, paraît-il, de reborn christians, mais le restent-ils une fois remis en liberté? Ne se sont-ils pas convertis pour la montre, en vue d’être “parolés”? D’ailleurs, jamais la foi n’a empêché le péché, il s’en faut bien.] Un châtiment éternel ne guérit pas. Dans le domaine des choses humaines, la peine de mort temporelle ne se soutient que par son aspect d’intimidation : prise en elle-même elle ne serait pas juste, sauf par une idée de défense que Dieu n’a pas et ne peut avoir.

    « Comment une faute d’un jour, du moins une faute commise dans le temps, et par un être éphémère, peut-elle mériter un tourment éternel? Si Dieu est infiniment bon [et même si ça ne signifie infiniment rien], comment comprendre qu’il accable pour toujours l’être qui lui doit l’être, et, puisqu’il aurait pu ne le point créer, comment comprendre qu’il ait tiré du néant celui qu’il savait devoir être un damné? Ne valait-il pas mieux ne rien créer du tout et demeurer dans cette solitude bienheureuse? »

[Qu’ajouter? Je l’aurais dit autrement, sans doute, mais certes pas mieux.]

    Citons, à titre d’exemple, ce texte de Ravaisson :

    « Au nom de la justice, une théologie étrangère à l’esprit de miséricorde, qui est celui même du christianisme, abusant du nom d’éternité qui ne signifie souvent qu’une longue durée, condamne à des maux sans fin les pécheurs morts sans repentir, c’est-à-dire l’humanité presque entière. Comment comprendre alors ce que deviendrait la félicité d’un Dieu qui entendrait pendant l’éternité tant de voix gémissantes? »

    Bergson, qui cite ces lignes dans son éloge de Ravaisson, s’en est peut-être souvenu, quand il écrit dans Les deux sources : « Consultons-nous sur ce point; posons-nous la fameuse question : “Que ferions-nous si nous apprenions que pour le salut du peuple, pour l’existence même de l’humanité, il y a quelque part un homme, un innocent, qui est condamné à subir des tortures éternelles?” Nous y consentirions peut-être s’il était entendu qu’un filtre magique nous le fera oublier… Mais s’il fallait le savoir, y penser, nous dire que cet homme est soumis à des supplices atroces pour que nous puissions exister, que c’est là une condition fondamentale de l’existence en général, ah non! plutôt accepter que plus rien n’existe, plutôt faire sauter la planète! » [Manifestation de la sensibilité propre de Bergson, de Guitton, et d’une pincée d’âmes délicates, comme celle de mon ex-camarade Maupoix-le-Tala : « S’il y a un enfer, qu’Il m’y mette! » Je n’en demeure pas moins persuadé que la quasi-totalité des hommes tels qu’ils sont condamneraient non seulement un innocent, mais la quasi-totalité de l’humanité, innocents et coupables, à des peines éternelles, pour vivre eux-mêmes rien qu’un an de plus, un mois, un jour, et sans l’ombre d’une hésitation ou d’un frémissement. Peut-être seraient-ils gênés d’en avoir le spectacle; mais du moment que ça se passerait ailleurs… Les bouffeurs de viande (dont je suis) ignorent-ils les souffrances des animaux? Saucisses et gigot n’en passent pas plus mal. Se faire tueur aux abattoirs, c’est une autre paire de manches.]

    Il est vrai qu’il s’agit d’un innocent condamné; mais dans la perspective catholique il y a une telle disproportion apparente entre la faute temporelle et le châtiment éternel que la différence entre le temps dû en justice au châtiment et l’éternité de ce châtiment semble une peine imméritée. D’autre part, l’existence des damnés, étant donné la faiblesse du monde moral dans notre planète, apparaît comme une condition fatale de l’existence, voulue indirectement ou tout au moins acceptée par l’auteur des êtres. N’aurait-il pas mieux valu ne rien créer que de créer une humanité qui, si belle qu’elle soit de tant de manières, aura cette tache  éternelle?

[D’autant que l’obstination avec laquelle Dieu se cache ne peut qu’aggraver les choses. Mais inutile d’y insister, car on y vient.]

…/…

Published by Narcipat - dans Conversion?
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Narcipat
  • Le blog de Narcipat
  • : Ce blog, initialement une tentative d'exploration, voire de cure, du narcissisme pathologique par l'introspection (et le dialogue, mais il s'est dérobé), avait tourné au fourre-tout obèse : je l’ai donc dépecé. La prose + ou – fictionnelle –> http://noyaudenuit.over-blog.com ; les trados –> http://myshelf.over-blog.com ; l’inventaire –> http://inventairanthume.over-blog.com
  • Contact

Recherche