Samedi 25 février 2012 6 25 /02 /Fév /2012 03:58

     Nous avions pris le pli d’aller déjeuner à Saint-Sylve un dimanche sur deux, et, à ma grande surprise, rien de plus enjoué que ces repas. On aurait dit que tout calcul était banni de nos causeries, que tout ce qui nous passait par la tête allait directement aux lèvres, alors que j’évitais jusqu’aux allusions au bouquin ci-dessus, qui me paraissait prêter le flanc à des applications fâcheuses, et Capucine, qui offrait les dehors du naturel, s’était aussi posé des barrières, qu’elle respectait comme sans y penser, avec un tact époustouflant! L’ennui, c’est que je l’avais incomplètement briefée, de sorte qu’elle causa le seul froid dont il me souvienne, en révélant le 17 octobre l’imminence de mon 59ème anniversaire. « Tiens tiens! Tu es sûre? Drôle de Gémeaux! » Avec une aisance factice, je me cognai le crâne en protestant que j’avais complètement oublié de la détromper. « Limite Balance-Scorpion, plutôt Scorpion, à mon avis… Sentiments de l’absurde, du néant, idées de mort, dégoût de l’être, angoisse, sado-masochisme, culpabilité, autopunition, phobie, névrose obsessionnelle… – N’en jetez plus! – À condition que tout cela ne soit pas aussi mensonger! Vous m’obligez à me méfier de tout, et je déteste ça. Moi qui vous tenais pour exceptionnellement vérace… – Et pas à tort, je pense. Quoique je sois aussi très affabulateur, sur des faits sans importance, rien que pour intéresser, et, comme vous le disiez vous-même, pour viser à l’effet. – Sans importance pour vous!  Laissez-m’en juge! Ce que je ne supporte pas dans le mensonge, c’est la relation de pouvoir qu’il instaure. – Vous exagérez un peu. Souvenez-vous des circonstances : j’avais tout de même des raisons impérieuses de ne pas trop vous déplaire à ce moment-là. – Admettons. Mais depuis… – Depuis, on n’en a pas reparlé. – Vous en êtes bien sûr? – Il me semble que je me serais empressé d’insérer un démenti si j’en avais eu l’occasion. Je ne pouvais pas vous cacher ma date de naissance ad vitam æternam. Mais vous pouvez comprendre qu’elle ne fût pas au premier rang de mes préoccupations. – Lesquelles prévalent toujours sur celles d’autrui, naturellement! – Naturellement. Et j’ajouterai qu’il me choque un peu que ça fasse une telle différence à vos yeux de recevoir à votre table un Gémeaux, une Balance ou un Scorpion, dès lors que je suis en face de vous, et qu’il vous est loisible de vous faire une opinion a posteriori. C’est surtout pour ça que le racisme m’irrite. – Quel rapport? – Mais c’est du kif! En présence d’un noir ou d’un Arabe, je n’ai pas à m’engourdir l’esprit de jugements catégoriels préétablis, puisqu’il est là. Pas plus qu’à me soucier de l’étiquette quand je goûte un plat, ou à savoir d’avance, quand j’entends une musique, si elle est de Mozart ou de Van Badaboum. – C’est très joli en théorie. Mais la sensation pure n’est pas un guide très sûr, et du reste elle est toujours éduquée à son insu. Qu’on le veuille ou non, on baigne dans l’a priori. – Mais au lieu d’en rajouter une couche, on devrait faire l’effort de décaper. – À condition que les bases soient saines. Quoique les Scorpions ne m’aient pas réussi jusqu’ici, je ne vous reproche pas d’en être, mais seulement de m’avoir menti. Vous conviendrez que ça contribue à créer un préjugé défavorable! – Oui, mais quand même un peu… frivole, non? C’est tout de même une peccadille, au regard de tout ce que je vous ai confié de vrai et de vérifiable. »

     Je comprenais son exaspération, mais elle me paraissait un peu disproportionnée, et je me demandais si elle ne sautait pas sur le premier prétexte venu pour ne pas honorer ses promesses, l’addition lui paraissant à la réflexion un peu lourde. Impossible bien entendu de curer les biefs, Capucine assistant à l’échange, dont elle ne saisissait que des bribes, et sur lequel elle avait le bon sens de n’émettre aucun commentaire. J’étais prêt à tous les prosternements pour récupérer sa bienfaitrice, mais pas en sa présence, et du reste, le pour et le contre s’équilibrant quasiment, je n’aurais pas fait un drame de voir Phuket tomber à l’eau, surtout si ce manquement m’ouvrait droit à un balluchonnage de tableaux d’une valeur incalculable : ce qui m’enquiquinait surtout, c’est la perspective d’être, dans l’esprit de ma nièce, celui qui aurait tout gâché – comme il fallait s’y attendre!

     Il n’en fut rien, la joie ne tarda pas à refaire surface, simplement agrémentée d’un thème supplémentaire parfois fastidieux : celui de ma crédibilité déficiente. « C’est vrai, ça, au moins? », « À supposer que je vous croie sur parole », etc. La gamine eut l’esprit de s’y associer, me prenant à son tour pour quintaine, et nouant une ligue des femmes – par simple opportunisme? Nullement évident : ce n’était pas d’hier qu’elle me tenait pour un amuseur peu fiable, et manifestement ça l’égayait de revernir de vieux griefs éculés, plutôt que d’en inventer de neufs.

     Ce n’est pas trop le moment d’interrompre ma narration pour tenter de définir mes rapports avec la vérité, dont l’opacité résiste à mes analyses, mais disons, en peu de mots si possible, que si je pratique assidûment le mensonge, je ne cesse jamais de le tenir pour une étape préparatoire. Aux gens qui m’indiffèrent, et dont il n’y a rien à espérer, je ne cherche qu’à plaire, ordinairement en disant comme eux, avec juste le zeste de contradiction susceptible (dans mon esprit du moins) de les convaincre de ma bonne foi. Ceux qui comptent, parce qu’ils me paraissent moins cons que les autres, ou pour simple raison affective, j’ai besoin qu’ils m’estiment et m’admirent, et comme je ne suis pas admirable, le raccourci de la fallace me paraît tout naturel : on pourrait donc dire que je suis structurellement un menteur, et de fait, si je ne me surveille pas, c’est le faux qui me monte spontanément aux lèvres; mais ce n’est pas si simple, car souvent ce faux purement factuel m’apparaît comme l’excipient, sinon d’une vérité, du moins d’une assertion plus ou moins originale et dérangeante sur laquelle je désespère de capter l’intérêt si je ne l’étaie pas de statistiques ou d’avis autorisés : le jogger moyen qui court avec Médor s’émeut nettement plus de l’accusation d’anthropophagie indirecte si je lui martèle à deux décimales près les résultats chiffrés d’une “recherche du C.N.R.S.” comme quoi l’addition des calories “inutilement brûlées” par le sacro-saint Sport, et de celles consommées par des animaux de compagnie, permettrait, affectée ailleurs, de triompher non seulement de la famine, mais de toute forme de malnutrition; le grand baiseur ne reste pas de glace devant un “sondage du Nouvel Obs” établissant que 81,23% des femmes pensent à un autre que leur partenaire en faisant l’amour, alors que la même idée, de mon estoc, ne l’aurait pas arrêté un instant; et ça n’a pas le même impact d’évaluer de mon chef à “un sur trois cents et des poussières” la proportion d’inhumés vifs, ou de la bidonner extraite d’un rapport officiel du Professeur Lévy-Cantaloup; quant à mes performances, si tant est que c’en soit, je n’ai pas le sentiment de les gonfler en balançant, par exemple, que j’ai passé deux ans sans voir une tête, puisque j’aurais pu le faire sans difficulté, si j’avais trouvé la cabane ad hoc et si l’intendance avait suivi.

     Mais, j’y reviens, toute cette poudre aux yeux m’apparaît comme provisoire, et il me semble, souvent ne la jeter que pour me donner ensuite le plaisir de passer aux aveux. L’imposture ne m’occasionne, si l’on se connaît un peu, aucune gêne proprement morale, mais elle ne suffit pas à me satisfaire : c’est con à dire, et contradictoire, mais j’ai besoin d’être estimé pour ce que je suis, ou d’être aimé quel que je sois : si je ne puis placer sur la ligne d’horizon quelqu’un qui saurait tout, la vie n’a plus de sens à mes yeux. Suis-je, sous ce rapport, à ce point déshérité? Combien d’assassins ont été victimes de leurs confidences! Et très capables, eux aussi, de geindre qu’on les punit d’avoir dit vrai! Même le procédé en deux temps n’est pas si incohérent qu’il peut sembler, mon affabulation m’apparaissant comme une sorte de “propriété intellectuelle” dont je trouverais injuste d’être décrédité, et ma terreur de rester sec trouvant son compte à faire servir deux fois la même historiette, contée d’abord, puis démentie. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression, quand je bourre le mou, d’être si différent de quand, au contraire, je dévoile ce que la plupart dissimulent et se dissimulent : là comme ici, il s’agit surtout d’une recherche effrénée de distinction et de visibilité.

     Reste qu’avec Capuce je me surveillais, pour qu’elle eût une parole sur quoi s’appuyer, et que je ne trouvais pas très équitable qu’elle eût adopté ce thème d’asticotage. Elle n’eut pas le triomphe facile en tête-à-tête : je ne mentais pas à mémère à jet continu, soit, mais je prenais bien soin de ne pas tout lui dire! « Et comment veux-tu? Une telle sincérité n’est pas de ce monde! L’étonnant, au contraire, c’est d’avoir si peu à lui cacher. Où donc as-tu vu qu’on aille aborder les gens dans la rue pour leur déclarer qu’ils sont laids, a fortiori quand ils sont intelligents et généreux, et qu’on n’a qu’à se louer d’eux? – Ouais, mais toi t’as toujours quelque chose à cacher, parce que tu penses toujours du mal. – Pas plus qu’un autre, poupette. Si certains de tes profs entendaient ce que tu dégoises d’eux en leur absence, tu ne serais peut-être plus dans leurs petits papiers. – Oui, mais moi je le dis pas méchamment. – Extra! La nuance me paraît quelque peu subjective. – Ils sont comme ça, c’est tout, ils y peuvent rien. – Alors, c’est être méchant de penser que les gens peuvent se dépasser, et gentil de décréter qu’ils sont cons ou salauds de nature et pour la vie? – Ouais, t’as raison, t’as raison, comme d’hab. – Parfaitement, j’ai raison! Je leur laisse une chance! – Tu les culpabilises, c’est tout. » Sans doute était-elle dans le vrai, et touchait-elle du doigt, sans trop savoir le verbaliser, le principe de la pathologie du lien. En réputant l’autre perfectible, je ne l’aidais pas à s’améliorer, mais me bornais à incriminer son insuffisance, au même titre d’ailleurs que la mienne. Et si l’on creuse un peu, c’est son droit à l’altérité que je niais. « De toute façon, il y a aussi un secret entre vous, faut pas me prendre pour une crétine. – Bah, peut-être un tout petit, et pas définitif. – Vous allez vous marier! – Arrête cette scie! – Non, elle me l’aurait dit. Parce que nous aussi, on a nos petits secrets. – Tiens! C’est à quel sujet? – Tu le sauras jamais. »

     Je ne fus guère impressionné : ça sonnait bluff. Et pour ce que j’en savais, elles ne s’étaient rencontrées qu’en ma présence. Mais Capucine était libre de ses mouvements, et depuis que je ne l’accompagnais plus à l’hosto… oui, possible. Mais la teneur? Tout ce qui m’aurait embêté, c’est que Liselotte lui eût soufflé que je la trouvais… un peu quelconque, à l’époque précise où elle semblait quitter sa chrysalide. Je creusai un peu cette perfidie gratuite, et émis un verdict d’invraisemblance. Quant au reste, ma foi… Le legs éventuel d’un tableau, par exemple… rien contre! Mes cogitations n’allèrent pas au delà, et je ne puis qu’applaudir à cette modération exceptionnelle.

     Le 25 novembre, deux jours avant l’envol, Max vint frapper à la porte, avec suffisamment d’insistance pour se faire ouvrir. Il m’annonça qu’il avait largué Durandal, et qu’il avait un gros coup en vue. En étais-je? Non. « Tu te dégonfles? – Non, mais je serai pas en France : je pars faire opérer la petite à l’étranger. – Quoi? T’as trouvé le pognon? – On me l’a prêté. – Qui ça? – Ah ben mon ‘ieux, si tu comptes sur moi pour te le dire… – Un prêt, ça se rembourse. – Par définition. Mais là, je crois pas qu’on me presse : y a du caritatif dans l’air. – Tu connais des gens qui lâchent cent mille balles, et tu pleures misère? – C’est une connaissance récente, et il me semble pas avoir pleuré. – S’agit pas. – S’agit de quoi, alors? – Les cent mille, ils sont à ta pogne, et en toute propriété. – Ou trente ans de cabane. – Dix tout au plus, avec une cerise grosse comme un melon. – Je partage pas ton optimisme. – Ton opinion vaut qued’, tu connais rien de l’affaire! – J’en connais qu’une chose, c’est que toi et moi on est pas des champions pour ce qui est de garder un secret. – Jacte pour toi! – Ben c’est ce que je fais. Tout t’avouer, j’ai toujours pensé qu’on se ferait pincer, si on tentait kekchose. Tout ce qui comptait pour moi, c’est d’offrir une opération à Capucine avant, ou une meilleure vie en partant à l’ombre. Mais sérieusement, puisqu’on me prête ce fric, je serais bien con… Au pire, si on me le réclame avec insistance, je me déclarerai insolvable. Et même si la prison pour dettes existait encore, y a pas photo avec un assassinat crapuleux. – Et qui t’a causé d’assassinat? – Personne. Je veux pas savoir ce que t’as en tête, comme ça tu me soupçonneras pas de t’avoir vendu. – J’aurais bien dû me douter que tu te déballonnerais. – Si j’ai un conseil à te donner, c’est de te déballonner aussi, pendant qu’il en est temps. Comme chante l’autre : on est mieux dehors, même si c’est pas toujours le grand pied. – Tes conseils, fais-les imprimer sur P.Q., vu l’usage que j’en fais. – Chuis trop juste : j’ai pas les moyens de payer l’imprimeur. – Ha ha. T’es qu’un vieux, finalement. Un vieux retraité. – Pas encore, hélas. Et je préfère ça à un vieux taulard. – Bon, ben, tant qu’à faire, plutôt que tu canes avant. Au moins rends-moi un service. – Dépend quel. – Prête-moi ton flingue, j’en ai pas. – Je l’ai perdu. – Tu te fous de ma gueule? – Écoute, si je voulais pas te le donner, t’imagines que ça me ferait peur de te dire non? – Perdu! Tu l’as oublié dans un bistrot, ptêt? – Non, mais quand les flics m’ont serré de près pour cette histoire à la con, je l’ai enterré dans les garrigues. Je croyais avoir bien photographié l’endroit, mais la semaine dernière, quand j’ai essayé de le récupérer, j’ai pas réussi à remettre la main dessus. » Un mensonge de plus, et assez joli, pour un impromptu : je ne me doutais pas qu’il resservirait. J’étais tellement sûr que Max se ferait cueillir! Sa parole contre la mienne, bien sûr, mais pourquoi courir le risque? « Allons-y ensemble! C’est pas possible d’être si manche! – Ça servirait à rien. J’ai cherché toute une après-midi. J’avais pas fait gaffe à tous les sentiers qui bifurquent. » En fin de compte, il parut le prendre mieux que je n’aurais espéré : il me sembla lui avoir donné l’occasion rêvée de me voir de haut, et je lui sus un tel gré de son indulgence condescendante que lorsqu’il me demanda si, par hasard, je n’avais pas un peu de thune en trop, je faillis lui attriquer un talbin de 500. Mais il aurait fallu le sortir d’un bouquin devant lui, lui mettre la puce à l’oreille, m’exposer à une perquise… pour rien. Sans doute aurais-je dû me méfier davantage quand je l’entendis, pour prendre congé, souhaiter “de tout son cœur” une issue heureuse pour Capucine : ce gars-là, de sa vie, ne s’était jamais soucié que de lui-même, et il n’y avait pas apparence qu’il pût changer sous ce rapport à moins d’une intervention surnaturelle : c’était déjà beaucoup de sa part d’avoir fait l’effort de feindre.

Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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Vendredi 24 février 2012 5 24 /02 /Fév /2012 04:12

     La dépression est une de mes bêtes noires. D’abord parce que cette prétendue maladie me paraît se proposer le camouflage et la dissimulation du malheur objectif, c’est-à-dire de la menace qu’il fait peser sur le spectateur, tout à la fois comme même (nul n’étant à couvert de l’impécuniosité, de l’inutilité, de l’insignifiance, du délaissement et de la mort) et comme autre (un certain consentement à la déréliction constituant, et se voulant, un réquisitoire muet contre tous ceux qui ne nous sont pas venus en aide); et il faut bien convenir qu’on touche au comble du grotesque lorsqu’on trompette à un type qui, venant de perdre son boulot, sa femme, ses enfants, sa baraque, et de se découvrir une inopérable tumeur au pancréas, trouve la vie peu enthousiasmante et “se laisse aller” : « Oh oh, mon ami, vous nous faites une belle dépression! Tâtez-moi donc de c’te molécule qui vient de sortir! » Possible que les pilules lui procurent un rien d’euphorie, ce n’est pas ce que je conteste, et je ne prétends pas non plus que broyer du sombre constitue une plus saine évaluation des faits, car à ce compte on pourrait passer quatre-vingt-dix ans à se désoler de devoir claquer un jour. N’empêche qu’il ne manque pas de désinvolture de nous faire une maladie de la tristesse et du désespoir, qui ne “servent à rien”, soit, mais n’en ont pas moins, le plus souvent, de solides bases dans le réel.

     D’autre part et surtout, il me semble qu’on est aveugle à la part de pression sur les autres que constituent sinon la dépression, du moins ses formes visibles. Comme l’anorexie, la tentative de suicide, peut-être l’alcoolisme et bon nombre de comportements apparemment autodestructeurs, si la dépression apparaît, c’est sous forme d’un appel à l’aide, à l’amour et à la considération, mais un appel non verbal, confié, consciemment ou non, au corps et à ses attitudes, “tactique” qui peut mettre la vie en danger, mais présente l’avantage d’abolir tout risque de réfutation et de rejet, puisqu’officiellement on ne demande rien. Un appel, donc, inhibé, qui affecte les dehors d’une simple “affaire entre soi et soi” (« Tout m’indiffère et m’ennuie, rien à faire, nul ne peut rien pour moi », etc), dehors dont les “spécialistes” paraissent dupes, non seulement dans leurs pratiques thérapeutiques (et l’on peut comprendre qu’ils estiment contre-productif de mettre le nez du ”malade” dans son pipi, avec les risques d’escalade que ça comporte) mais dans leurs ouvrages théoriques, ou l’on ne lit mot de cette mise en scène de la souffrance et du malheur, d’autant plus lourde que les causes desdits sont moins évidentes. Pas de dépressifs, d’anorexiques ou de suicidaires sans public, tel est mon credo, et je suis persuadé qu’on pourrait les guérir, oui, les guérir, en leur faisant toucher du doigt qu’il n’y a pas de maman en ce monde, pas de compassion pour eux, et que s’ils ne prennent pas soin d’eux-mêmes, nul ne fera le boulot à leur place.

     Kernberg dénonce en moult endroits l’inaptitude à la dépression comme une composante de la narcipathologie, et il peut paraître un tantinet paradoxal à première vue de tenir pour un progrès la transformation du patient en loque : le profit visible est surtout pour l’analyste, dont le rôle n’est plus contesté. Mais le self grandiose étant crénelé d’autosuffisance illusoire, il n’est pas impossible qu’on gagne sur le long terme à une acceptation de sa dépendance. Pour ma part, je la confesse hautement, au point de reconnaître que sans le support de l’autre, c’est à peine si j’existe. Mais c’est une position théorique, de soumission à un autre idéal, lequel se serait d’abord manifesté par la “compréhension” et l’aval, de sorte que soumission est un terme pour le moins hasardé. En tout cas, dès que l’autre s’incarne, il n’est jamais le bon, toujours à côté de la plaque, et l’on peut se demander si, tout en attachant la plus haute importance à son autonomie, je suis disposé à souffrir un autre autre qu’un clone ou un reflet… un reflet inventif, qui crée la surprise, mais sans sortir du cadre.  Quoi qu’il en soit, entre la confession théorique d’une allégeance à un public ou une âme-sœur imaginaires, et l’effort de les susciter par la prostration dépressionnaire, il y a plus qu’une nuance : un fossé infranchissable. Ma position, c’est que la dépression n’est pas mon fait, puisque je n’ai personne à appeler à la rescousse, ayant compris que tout le monde se tamponne de ma solitude et de mon mal-être, et doit s’en tamponner, puisque moi, je me fiche des vôtres, à moins de pouvoir les alléger. Une position in petto dominante, qui pourrait se résumer à : « Moi qui fais face, je suis plus désespéré que toi qui t’abandonnes, pour te faire prendre en charge, attestant par là que tu crois encore à l’amour », et qui ressemble fort à celle de ces caritatifs de mes deux, omniprésents sur les fora, qui tiennent à laisser entendre, dans les interstices de leurs consolations vaseuses, qu’ils auraient au moins autant de raisons de s’affliger que leur destinataire.

     Mais voilà : ne confonds-je pas le mal et son expression? Ces jours-ci, il faut bien admettre que ça ne va pas fort : autobio ou fictionnelle, l’écriture patine affreusement, je commence dix, vingt trucs qui s’effilochent, n’arrivant ni à utiliser mes ébauches antérieures, ni à les mettre au panier; je persiste mécaniquement à mettre en ligne ce Tueur à gags qui est au-dessous de tout, qui n’a aucune raison d’être, rien que pour occuper le terrain, et au surplus je me suis persuadé que la porte du suicide est fermée… ce qui ne suffira pas à la rouvrir. La conscience de n’être rien, de n’avoir jamais rien été, ne fut jamais été aussi aiguë, et quand j’abandonne l’écritoire à sept heures du matin, parfois six, n’ayant rien fait qui se puisse nommer, c’est pour courir d’un livre à l’autre, aucun d’eux ne suscitant ombre d’intérêt. Certes, je n’emmerde pas le monde avec mon problème, mais c’est faute de disposer de quiconque à emmerder : si une nana partageait mon clapier et ma vie, quelles jérémiades n’aurait-elle pas à endurer? Qu’est-ce qui manque donc à la dépression? Seulement sa vitrine? Je ramène de la bibli un bouquin assez frais (2010) sur le sujet (d’un Dr Alain Gérard avec le CRED, évitons les sarcasmes faciles) et l’on peut comprendre qu’il me tombe des mains à la p. 34 :

     « La vulnérabilité psychique varie selon les sujets. Les psychiatres parlent de neuroticisme, à savoir une sensibilité exacerbée aux émotions négatives avec une hypersusceptibilité, au sujet des personnes exprimant un niveau élevé et excessif de demande à l’égard des autres. L’inadéquation entre leur quête et ce que la réalité leur permet d’obtenir provoque une insatisfaction permanente. Leur plainte est plus ou moins constante et plus ou moins agressive. Souvent également hypocondriaques, elles “vont mal” de façon permanente, mais peuvent par périodes devenir véritablement déprimées.

     D’autres, perfectionnistes sans cesse hésitants ont un besoin disproportionné d’ordre et de stabilité que l’environnement socio-professionnel ne permet plus que rarement. Très investis dans leur métier, désireux de très bien faire, ils exigent d’eux-mêmes beaucoup trop. Confrontés à un management fondé plus sur la quantité produite que sur la qualité, secoués à intervalles rapprochés par des réorganisations successives, ils ne “suivent pas”. Quand les pressions externes deviennent excessives, ils entrent dans une dépression.

     Enfin, les sujets qui, en permanence, ont besoin d’être aimés, désirés, protégés, ont toujours été considérés comme à risque. Leur tendance à la séduction permanente est régulièrement mise en échec, les ruptures sont fréquentes, souvent spectaculaires. Ces êtres très attachés à leur image ont du mal à s’adapter à la rupture. Les récidives dépressives constituent un grand risque pour ce troisième type de personnalité. »

     Pas de quoi fouetter un chat, certes, mais ces platitudes, ce classement bidon de traits que je retrouve tous en moi,  justifient-ils pleinement l’abandon, surtout si l’on sait que c’est pour me vautrer ensuite dans le Livre noir du communisme, empoigné au hasard, qui ne m’apporte rien, et n’a sans doute été choisi que pour cela? Tant qu’à perdre cinq ou six heures de plus, ne tombe-t-il pas sous le sens que j’aurais au moins pu piocher mon problème, à partir d’un texte certes insipide, mais au moins facile, et qui ne jette pas de poudre aux yeux? Du reste, le phénomène est on ne peut plus ordinaire, puisque j’ai à mon chevet une pile de bouquins de psy, dont la lecture est interrompue depuis des mois, voire des années, tantôt parce qu’ils sont trop abstraits (Stoloff, Bergeret, etc) tantôt parce que je n’y pige pas grand-chose (ce sont souvent les mêmes), mais aussi, comme c’est le cas cette fois, parce qu’ils seraient trop bêtes, engoncés dans les idées reçues, et il faut y regarder de plus près, car enfin, des conneries, j’en lis tant et plus, et n’en fais pas un tel drame.

     Il semblerait bien que ce qui me gêne, dans le passage plus haut cité, c’est un écho, dans les paragraphes un et trois, de ce que je baptise pompeusement ma thèse, c’est-à-dire de l’assimilation de la dépression à un appel, donc à du cinéma. Thèse dont il n’y a guère à se vanter, puisque c’est peu ou prou celle du bon sens populaire, très mauvais public pour les “simagrées” des dépressifs, mais qui se taille, comme j’ai dit, une petite originalité dans le champ de l’écrit, les souffrants étant trop intéressés à réifier leur mal, et les médecins à ne pas mettre en fuite les patients potentiels. Bien beaux, ces attendus, mais mon discours est un peu moins sûr de soi qu’il ne l’affiche : en effet, je ne sais pas de quoi je parle, ne l’ayant pas subi perso, et la “compréhension projective” coule à pleins bords ici, style : « Si je me comportais comme eux, qu’est-ce que ça voudrait dire? » alors que je ne le fais pas. Certes ces allusions aux “personnes exprimant un niveau élevé et excessif de demande à l’égard des autres” et/ou qui “ont besoin d’être aimés, désirés, protégés”, me rangeant parmi les dépressifs potentiels, paraissent me concéder comme un droit d’en parler. Mais d’un autre côté, en prenant en compte la demande d’amour ou d’aval, en les désignant comme des éléments bien connus des psys, mais sans y réduire pour autant la dépression tout entière, elles font peser sur ma pensée le risque de l’insignifiance et de l’indistinction. Tout se passe comme si, en lisant plus avant, je craignais de perdre une part de ma singularité ou du moins de ma spécificité, non pas en lisant ma propre thèse tout écrite, mais en en voyant surgir une d’un monde parallèle, qui la rende impensable ou ridiculement rudimentaire. Non qu’il m’effraie à ce point de distinguer le mal (le déficit d’estime de soi) de l’appel lancé par l’effondrement (puisque je me sens précisément dans une situation pré-dépressive) ni d’admettre que dans certaines formes aiguës il n’y ait plus d’appel d’aucune sorte, le sujet étant lessivé et inerte, ni même, plus profondément, de reconnaître une supériorité en matière de désespoir à ces “minables qui se font dorloter par des poires” : si j’ai peur de quelque chose, c’est de la dissonance cognitive, du système différent, surtout sous une plume autorisée, bref de ne plus retrouver le tracé de mes contours. Raison pour quoi je ne parviens presque jamais à m’accrocher, dans un domaine qui m’intéresse, à un texte théorique, qu’il soit “dur” ou mou!

     De là je conclus… de me forcer. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Du reste je crains fort de n’avoir pas fait le tour de la question… Je vois là Gibbon, génial, je n’en rabats rien, et peu susceptible de me grignoter la personnalité, abandonné pourtant depuis des mois… comme si, chaque fois que ça compte, je m’arrangeais pour faire du sabotage.

Par Narcipat - Publié dans : Théorie plus perso - Communauté : névrose
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Jeudi 23 février 2012 4 23 /02 /Fév /2012 03:01


V

 

     Marrant de mettre en regard l’espèce de complaisance ronronnante avec laquelle je tapotais les pages qui précèdent, quand je me croyais sûr que nul jamais n’y poserait le regard, et le malaise que me distille de les relire avec les yeux de celui qui me les a volées, triplement imaginaires, si j’ose dire, puisqu’il n’aura pu casser mon mot de passe, ni, s’il l’avait pu, endurer trois pages de mon factum, et qu’en tout état de cause j’ignore tout de lui, à part qu’il n’est pas moi. « Il n’y en a que pour tes pets en travers! On dirait que pour toi trois dialyses par semaine, c’est une simple formalité! » Eh, non. Mais il faut bien avouer que cette vision distanciée présente les apparences de la pertinence, assez du moins pour me mettre le rouge au front. Capucine, une fois passée la phase d’accoutumance, ne se plaignait pas, et si elle était si “raisonnable”, c’est sans doute parce qu’elle n’espérait de moi aucune consolation. Je n’étais pas admis dans la salle de dialyse, et quand je me mettais en quête de renseignements, c’était pour baliser les possibilités d’action, non pour me ronger stérilement. C’est vrai que je ne l’interrogeais pas avec insistance, mais il faut bien voir qu’elle fuyait le sujet. Je m’étonne moi-même de l’avoir laissée aller à l’hosto, et en revenir, sur sa bécane, attendu la fatigue et les douleurs que provoquent ces séances, mais qu’y faire? Ça me paraîtrait presque bizarre et coupable vu de l’opulence, j’ai quasiment besoin de me rappeler comme à un autre que je n’avais plus de bagnole, qu’elle n’avait pas droit à une ambulance, que six taxis par semaine nous auraient mis sur la paille, que les bus étaient bondés et notre ex-quartier pas précisément prioritaire; qu’enfin et par dessus tout elle y tenait, et avait même décliné les offres de quelques-uns de ses compagnons de galère. « Tout ce qui t’intéresse, c’est qu’elle soit meilleure en classe! » Parfaitement faux : pour le cas que j’en fais, de cette école! Si la santé lui avait été rendue au prix d’une place de dernière en tout, j’aurais ratifié le marché des deux mains; mais j’accueillais avec plaisir, c’est vrai, le lot de consolation d’un intérêt tout neuf pour la lecture et la réflexion, qui faisait d’elle une interlocutrice en devenir.

     “Malaise” se discute, car je me plais assez à m’accabler; mais je ne peux pas me laisser dire que je m’en foutais complètement. La meilleure preuve du contraire, c’est que moi qui hais plus qu’aucun les premiers pas et les demandes qu’on peut rabrouer, je n’ai pas exigé de Dieulafoy moins de trois rendez-vous en un mois et demi. D’accord, il m’était sympathique, pour un tas de raisons théoriques qui au fond se réduisaient à celle-là seule qu’il me marquait une estime à laquelle je n’étais pas habitué, mais assurément je ne me serais pas livré à un pareil harcèlement s’il s’était agi de me transplanter un rein, et même un cœur! A peu d’ailleurs qu’il ne m’ait convaincu qu’il n’y avait pas urgence, Capuce semblant “bien supporter”; mais je savais bien, moi, qu’elle prenait beaucoup sur elle, ce qui ne m’empêchait pas de redouter les éventuelles complications d’une greffe illégale, et en somme sans garantie de survie. Je ne pouvais tout de même pas me pilater les paluches de la décision, en en remettant la responsabilité à une gamine de quinze ans à peine! Je ne pouvais pas… et cependant, c’est bien ce que j’ai fait, non? Ah, nuance! Il n’était évidemment pas question de la faire opérer contre son gré, mais je ne me suis pas pour autant senti déchargé.

     Mais reprenons notre fil. Je m’étais donc fendu d’un mot en direction de Liselotte, laquelle y répondit le soir même qu’elle ne nous oubliait pas, et m’invitait à “passer” le lendemain pour discuter de cette transplantation, une difficulté s’élevant. L’angoisse ayant fait boule de neige, une fin de non-recevoir ne m’aurait pas désespéré. Je pris soin de ne me pointer qu’après l’heure du repas, et les préliminaires furent brefs. La difficulté, c’était que “Steve” refusait catégoriquement d’opérer en France, de récents accords d’extradition ayant corsé le risque. « Je pense qu’il ne cédera pas, et l’opiniâtreté serait mauvaise conseillère. On ne l’extradera jamais pour une tentative d’assassinat reposant sur un témoignage douteux, même s’il a participé au projet, ce qui n’est pas certain. – Pour une greffe non plus, si elle est autorisée là-bas. – Ce n’est pas si simple. Les États Unis sont simplement moins sélectifs pour les donneurs vivants. – Oui, je sais. Mais dès qu’on peut recevoir ce cadeau d’un inconnu, la gratuité devient pour le moins sujette à caution. – Tout à fait illusoire, même. Le seul hic, comme dans toute transaction illicite, est de sécuriser le paiement. Si le donneur encaisse, puis se dérobe, il est difficile de récupérer un argent qu’on n’avait pas le droit de lui verser. – Et vice-versa. Il ne reste plus que Paypal ou des billets coupés! – Il y a des Paypal sur mesures pour ces affaires, avec commission proportionnelle au risque encouru. Mais il est plus prudent de voyager dans un pays qui n’a pas légiféré, ou qui ne fait pas respecter ses lois. – Ce ne sont pas ceux qui brillent par l’efficacité de leur médecine. – Il va sans dire qu’où que ce soit, l’hôpital du lumpen-prolétariat est à exclure. Mon gendre n’opère que dans des établissements haut de gamme, réservés aux riches et aux étrangers. Ce qui peut vous indisposer l’éthique. – Oh, ça… S’il s’agissait de ma carcasse, je pourrais me permettre les états d’âme. Mais là…  – Nous sommes d’accord. Alors, il propose Phuket. – Hein? En Thaïlande? – Vous connaissez? – Non. J’ai visité le pays, mais pas ses plages. – Tourisme sexuel? – Non, figurez-vous. Pagodes, sourires… Je n’aurais peut-être pas refusé, elles sont charmantes. Mais je suis passé entre les gouttes. – Et entre les virus. – Il y a ça, aussi. Rien que d’imaginer un donneur sidéen… – Vous pensez bien qu’aucun contrôle ne sera épargné. Alors? – Ce serait… quand? – J’avais pensé décembre. Tant qu’à s’offrir les tropiques… Si vous me permettez de vous accompagner… – Mais comment!? Tout l’honneur… tout le plaisir… Mmmais… Vous avez déjà tant fait! – Bah! Quelques menaces… En échange de la vie, dont je vous suis redevable… – De ne pas vous l’avoir ôtée? Nous sommes six milliards à en partager le mérite. – Si vous voulez; mais cette tentative-là enterre l’entreprise. Du moins peut-on l’espérer. Quant au supplément, ce n’est pas une telle corvée d’aller se dorer à Phuket pendant un mois. Voyez-vous, ami, de le prenez pas mal, mais je crains un peu que, face à Steve, vous ne manquiez de fermeté. – Vous avez tout de suite décelé que je n’étais pas un homme! – Ah ah! Cela fait une bonne part de votre charme! Les hommes, vous savez… Mais dans ce cas précis, je crains simplement que vous ne soyez pas en position de force pour négocier. Je ne voudrais pas que cette petite ait un tel espoir à ravaler. »

     Une telle escorte me convenait fort, mais pour le voyage je ne me sentais pas des plus chauds, même quand elle m’eut discrètement indiqué qu’elle comptait se charger des billets d’avion et des frais de séjour… même, ou surtout? Je n’avais garde de faire le fier, surtout aux dépens de Capucine, mais il aurait été encore plus aberrant d’obliger la gamine à se faire opérer parce qu’un mécène payait l’addition! J’allai tenir la jambe à Dieulafoy dix minutes, mais il n’en sortit rien : l’état était stationnaire… elle pouvait attendre… Est-ce que vraiment personne, dans la famille?… La commission fermerait sans doute les yeux sur une parenté éloignée, peut-être même sur une cohabitation gonflée… On exigeait deux ans, mais à l’ordinaire on ne vérifiait pas… Bien beau, mais le débours, lui, serait incontournable, et il restait encore à trouver un organe compatible. Il finit par m’assurer qu’il n’était pas encore tenu de déclarer une transplantation effectuée à l’étranger, qu’il n’était pas censé le savoir, et que bien entendu les soins anti-rejet seraient assurés exactement comme si la loi n’avait pas été violée. « Écoutez, je vous le déconseille. Ça se passerait où? En Chine? Aux Philippines? – En Thaïlande. » Une grimace. « Franchement, Docteur, hors-micro, si c’était votre enfant, qu’est-ce que vous feriez? – Franchement, j’attendrais. » Une pause, puis : « un peu. » Oui, mais les réservations? L’Asie du sud-est était très demandée en saison sèche… « Tout ce que je peux vous dire de positif, c’est que les chances de compatibilité augmentent : il y a nettement plus de B dans cette zone que chez nous. »

     Du moment que c’était gratuit… Bien sûr. Théoriquement, Capucine restait en liste d’attente, donc, si la solution illégale faisait flop, elle en serait quitte pour revenir à ses trois séances hebdomadaires, et continuer d’attendre un rein estampillé. Mais je ne pouvais faire si bon marché de ses affres et douleurs, et accepter d’un cœur léger de la laisser charcuter pour rien. Nous eûmes une conversation sérieuse, hélas biseautée par la difficulté de tout dire, de sorte que la générosité pécuniaire de Liselotte y occupait une place excessive : Capucine me sembla prête à claquer sur le billard, rien que pour ne pas décevoir une donatrice qui ne lui devait rien, et versait un pactole pour qu’elle vécût. Pour ce que j’en savais, d’ailleurs, rien d’impossible à ce que la demi-promesse d’un Derain eût été plus efficace que le chantage aux poursuites : il m’avait suffi de fureter un quart d’heure sur Internet pour découvrir, avec quelle stupeur, qu’une merde de la période fauve, dont je n’aurais perso pas décoré les chiottes, était partie chez Sotheby à dix-neuf millions et demi : de quoi se faire greffer deux cents reins au prix qu’on m’avait stipulé! D’évidence ce que possédait Liselotte pesait plus lourd que ce qu’elle peignait, et ma clef de cuisine se métamorphosait en sésame d’Ali Baba. 130 nouvelles briques! Treize milliards de vieux centimes! Le chiffre donnait le vertige, d’autant que je ne doutai pas un instant que le Klee et le Dali ne valussent bien davantage, s’ils étaient authentiques, ce qu’elle m’avait confirmé sans paraître y attacher la moindre importance; et ces trésors n’étaient même pas protégés! Et leur propriétaire vivotait dans une terne banlieue, alors qu’elle aurait pu… quoi donc? Je n’aurais su trop dire : pour moi, le gros lot aurait immédiatement pris un sens géographique, tant j’ignorais encore de sites attrayants; mais elle semblait bien en avoir vu assez pour préférer imaginer le reste. Sans doute me serais-je laissé tenter par des filles assez chères pour vous faire oublier leur vénalité : je ne pouvais la blâmer d’avoir choisi la lucidité, à supposer qu’elle eût des désirs. Quant au charme d’un château ou d’une île privative, pour ne rien dire des aberrants cocktails de la jet set… c’est égal, je ne parvenais pas à me fourrer en tête qu’à moins d’être fêlé, on pût accrocher un tableau au mur, au lieu de le monnayer en mille plaisirs.

     De cela je ne pipais mot. L’argent n’était pas tabou à proprement parler, mais j’aurais trouvé à la fois humiliant et périlleux de paraître m’intéresser à sa fortune; je l’aurais peut-être volée si j’avais connu un fourgue (on ne revend pas un Klee aux puces de Lavasse) mais manœuvrer pour en devenir l’usufruitier-consort n’excitait qu’une incoercible répugnance. Étrangement, je passai les deux mois qui précédèrent notre envol vers Bangkok à traduire, à grand ahan, un petit livre sur Samuel Dougal, un assassin fin de siècle qui avait liquidé sa femme pour s’approprier ses biens et y prendre du bon temps avec toute une famille de tendrons : travail des plus ingrats qui devait m’être payé 1500 euros, soit 2,5 de l’heure, et dont je n’avais même pas achevé le tiers quand l’avion décolla, ce qui m’évita sans doute la mortification de le voir refusé : cette corvée (qu’est-ce qu’on sue, sur une trado! et au surplus elle reste éternellement provisoire, et irrémédiablement inférieure à l’original, puisqu’on n’a pas le droit de compenser les mille nuances qu’on échoue à rendre par d’autres, de son cru, auxquelles l’auteur n’a pas pensé) n’eut que la triple vertu de me distraire de mon anxiété, de me remettre en mémoire que j’étais nul, non seulement en anglais, mais en tout, et de m’infliger, dix désespérantes heures par jour, le déboire de me comparer à un homme vieux, moche et décavé qui menait à la baguette les riches, les jeunes et les belles! N’empêche que quand on nous dit que la moralité a décliné, on oublie un peu Landru et ses pareils. Tuer sa compagne, bagatelle; tuer pour le gain, passe à la rigueur; mais tuer sa compagne, voire seulement l’épouser, pour son argent, la nausée me biche, alors qu’à la belle époque on tenait ça pour naturel, ou quasi!

Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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Mardi 21 février 2012 2 21 /02 /Fév /2012 02:44

     Il me semble que pour moi la création ne fut jamais qu’un démarquage, et que l’inspiration m’est toujours venue d’ailleurs : chaque fois que je lis quelque chose qui me plaît, même à présent, des années après abdication, immanquablement le plaisir esthétique s’accompagne de quelque velléité… d’imitation? C’est plus risible ou pathétique encore, car il s’agit de faire mieux, étant bien entendu – quoiqu’insoutenable – que dès lors que je m’y remettrais, ce ne pourrait être que pour damer tous ces pions poussifs. Je me vautrais hier soir dans le recueil de nouvelles d’un bon professionnel de l’épouvante, Jeffery Deaver, lequel réussit, onze fois sur treize, un record, à m’offrir un dénouement inattendu, mais le plus souvent invraisemblable : une fille d’une beauté époustouflante, harcelée par un soupirant chiatique, engage un tueur pour s’en débarrasser… sauf qu’il s’avère à la dernière page que le cru-tueur était en fait chirurgien, et qu’elle ne l’avait payé que pour lui modeler un minois très quelconque, et la libérer ainsi des soupirants. On voit tout de suite le cahier des charges : en faire autant pour la surprise, mais en lui associant la crédibilité, cruellement absente ici. Inutile d’ajouter que ce programme ne m’a pas donné le quart d’une idée, et même que j’ai évité d’y cogiter dix minutes, histoire peut-être de préserver encore l’illusion d’un potentiel!

     Je ne vais pas soutenir que je n’ai jamais rien inventé, il y aurait tout de même de l’abus, reste qu’il n’y avait pas de quoi entonner des Te Deum, et que lorsque je balaie du regard ma production effective, je n’y distingue pas une de ces idées lumineuses devant lesquelles on s’agenouille. Je ne fais pas grief à cette longue théorie de narrateurs solitaires de se ressembler tous, ce qu’on pourrait après tout retenir en leur faveur comme signe d’authenticité, mais de rester scotchés au problème de leur valeur relative, et incapables de s’intéresser assez aux autres pour seulement les distinguer. Je reproche aux fictions d’être à la fois banales, factices et sans finesse, aux idées de chercher l’impact avant la vérité, et au style, surtout au style! de se réduire à un enchaînement de formules reçues, prétendument rongées de l’intérieur par une ironie subversive que rien ne distingue du conformisme : ma plume suit les voies tracées, en se contentant de les mettre entre guillemets, comme ces corniauds dont parle Proust quelque part, qui se plient au rite de la Saint Sylvestre, mais s’imaginent prendre une position dominante en prononçant : « Je vous la souhaite bonne et heureuse » d’un ton gouailleur. Je ne sais pas quels filons j’aurais pu trouver en moi si l’on m’avait aimé, si l’on m’avait fait confiance; mais à ce compte, quel pithécanthrope ne revendiquerait son hectare au soleil? Ce que je sais, c’est qu’en une décennie de production, tout rabouté, et trois de gestation, je n’ai pas trouvé beseff de péripéties qui surprennent, de personnages dont on s’éprend, de métaphores ou d’hyperboles à la fois inédites et incontournables, et que mon esprit, dans son assise ordinaire, est stérile comme une pierre tombale. Au surplus, je ne sais à peu près rien, faute de confiance en le discours d’autrui. Et en outre, au peu que je comprends, à l’échec des apprentissages les plus simples, j’ai lieu de me demander si, loin d’être le plus malin des hommes, conviction réifiée depuis l’enfance, je ne serais pas l’un des plus imbéciles. Or on voit mal comment la prétention d’apporter aux masses plus qu’elles ne sauraient trouver toutes seules pourrait être séparée de celle d’une sagacité supérieure.

     À quoi je réagis, aujourd’hui comme hier, par : demain! Et peut-être en est-il, en effet, qui cultivent l’illusion des lendemains jusque dans les râles de l’agonie; mais chez moi il n’y a plus guère là que survivance d’un réflexe : constat ou décision, je me suis jaugé : je n’ai rien à dire, et je le dis sans talent. Quelque chose me rive à la glèbe, empêche la sublimation et la créativité, ce qui peut  se traduire par la formule ordinaire : de naissance ou d’enfance, je n’en suis pas – de cette poignée, s’entend, qui ajoute du significatif au patrimoine de l’humanité. Me croire appelé à les rejoindre ne relevait que de la fantasmagorie mégalomaniaque la plus triviale. Mais quelques remarques : d’abord, ce qui se donne l’allure d’un constat n’est au fond qu’un décret, pris par ressentiment au profit de ma paresse et de ma lâcheté. On voit mal pourquoi ma pensée, dépourvue d’autonomie, constamment provisoire, acquerrait une pertinence définitive quand elle se flétrit elle-même. Les attendus de la condamnation, est-ce que j’y crois seulement? Pas plus qu’au reste! Procureur, oui, mais la toge du juge, je l’usurpe. Et même si sur les échelles de valeurs existantes mon œuvre ne vaut pas le diable, je ne suis pas novice au point d’en conclure qu’elle n’a pas son chant propre, qui se foutrait pas mal des métaphores ingénieuses et des personnages crédibles, dont Kafka et Lovecraft se passent fort bien. En réalité, je me suis contenté un laid jour d’entériner lâchement l’indifférence supposée d’un public absent ou déficient. Et d’autre part, je maintiens qu’on ne sait pas ce que l’attente et la confiance peuvent faire d’un minable, et qui le restera si nul ne lui tend la main. On n’attend rien d’un minable, me direz-vous, mais quoi la cause, et quoi l’effet? En présence d’un déni d’écoute, de compréhension et de justice, on redresse la nuque, oui, mais à condition que l’espoir subsiste qu’un jour quelqu’un vous offrira tout cela.

     Alors, faut-il ensevelir le miracle de l’avoir trouvé? Il m’arrive sous la forme rébarbative d’une âme-sœur qui n’est qu’une âme, sous un masque hideux, et, qui pis est, grotesque, les vains efforts effectués pour en pallier la laideur ajoutant leur couche de bêtise. Qu’il y ait là une énigme, je n’en suis même pas sûr, puisque la bobine de Liselotte ne choque pas Capucine, qui considère comme normal de forcer sur le fard et la teinture quand on a dépassé la date de péremption, rien que pour faire comme les autres, par la plus élémentaire des politesses.  À se demander si ce n’est pas moi qui déjante, et si, m’étant fourré en tête, à l’époque où je ne disposais que d’une photo, l’image d’une bébête inutile, pour dératiser sans vergogne, je ne resterais pas bloqué à ce préjugé devenu nuisible. « Elle se ferait lifter, d’accord, tonton! – Mais bon Dieu, si le lifting était réussi, elle aurait vraiment l’air plus jeune! C’est tout ce qui compte! Toutes ces mémés, on voit seulement qu’elles essaient! – Mais plus personne a les cheveux blancs! Ce serait se donner un genre! Ou alors se laisser aller total! Tu préfères la mère Kifouette? » La mère Kifouette est une voisine éloignée, du cinq-sixième, par là, qui a opté pour le tonneau, passe chercher son courrier en mules et peignoir crade, et dont on évite de partager l’ascenseur. Un terme de comparaison parlant en soi. Qui sait? Je n’ai pas échangé vingt phrases avec cette pauvre ruine, et rien ne m’assure qu’elle ne comprenne pas Heidegger dans le texte, mais il me semble que ça ne me perturberait en rien, attendu sa dégaine, qui atteste assez qu’elle a renoncé au déduit depuis belle lurette, si elle l’a jamais connu. Le jour où, alerté par l’odeur, on cassera sa porte, une certaine pitié pourrait se faire jour en moi, pour cet être abandonné de tous. Le problème avec Liselotte réside, plus que dans la contradiction évoquée plus haut, dans les intentions que je lui prête, on ne peut plus gratuitement, puisqu’elle n’a pas manifesté la moindre velléité de frotti-frotta, mais auxquelles sa valeur, en somme, lui ouvrirait droit : on dirait que je projette sur elle mes chimères de jeunesse, comme quoi le talent (reconnu) mérite salaire charnel – à ceci près qu’il est un peu énorme d’assigner à un mal bâti comme mézigue le rôle de récompense de l’artiste!

     Le pire de tout est bien de de me demander, à voix très basse pour le coup, si ce ne serait pas de mon désir que je l’affublerais. L’étreinte a tenu dans mon imaginaire une place inversement proportionnelle à celle, des plus réduites, qu’elle occupait dans ma vie, et mes images étaient en gros celles de la majorité des mâles : même l’enfance des visages, je crois, n’avait rien de spécifique, nous sommes tous fous de corps en fleur et de minois en bouton, de petites choses fragiles et innocentes qui ne se dévergondent que pour un seul. Mais n’est-ce pas là, simplement, ma sexualité officielle, et n’inverserait-elle pas le rapport, la sylphide à guider et à chérir me représentant sous forme flatteuse, et moi-même assumant fallacieusement ce rôle de sujet contenant qui serait l’objet réel de ma quête?

     Bien sûr, se poser des questions pareilles, c’est passer le seuil d’un pandemonium : on en viendrait facilement à interpréter toute répugnance comme signe de désir, et toute forme de ravissement comme une couverture. Après tout, même si Maman s’est imprimée, cinquante ans plus tôt, dans les profondeurs de mon subconscient, ce n’est pas sous l’apparence d’une vieille bique, et dans ces abysses, que je sache, on ne vieillit pas. Et si c’est papa, franchement, zut! Si j’ai tant déraillé, c’est peut-être faute de faire face à mon vrai désir, mais s’il ne m’est signalé que par le dégoût, je préfère prendre mon parti de dysfonctionner jusqu’au bout. Ne compliquons pas le problème, il est assez ardu tel quel, en présence du volet psychique de la compagne idéale, mussé, comme l’âme de Socrate, dans une enveloppe… repoussante? Mais non : seulement si je me persuade d’être l’objet d’une concupiscence. Autrement, ma foi… ma foi, quoi? Est-ce par hasard le présent texte, que je voudrais soumettre à son appréciation?

     Assez spéculé dans le vide, il se peut fort que ma mie ait dès à présent pris ses distances : je la comprendrais, étant bien guéri de me donner un tel prix, et bien conscient qu’elle n’a pas besoin de moi pour s’apprécier – si elle s’en soucie! Il faut pourtant que je brave ma terreur des baffes : je ne le ferais pas pour moi, dussé-je en crever. Mais je ne peux pas laisser crever Capucine. Et tout de même, c’est à un vrai jeu de cons que nous nous adonnons là, si une rancune identique empire de part et d’autre, pour estimer pareillement que les premiers pas incombent au vis-à-vis. 

     Du coup, je me suis gardé d’envoyer Max aux pelotes, quand il m’a bigophoné : « Patience! J’ai un gros coup en vue! » D’ailleurs, il ne garantissait rien.


 

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Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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Lundi 20 février 2012 1 20 /02 /Fév /2012 03:50

     Comme je vivais, déjà, de très peu, que des salaires ultramarins m’autorisèrent quelque temps de mirobolantes épargnes à une époque où les obligations rapportaient du 5%, que je n’avais pas de bouches à nourrir, et d’une manière générale qu’en dépit des jérémiades nous n’avons pas cessé, à part une poignée d’auto-exclus, de nous enrichir tous; comme d’autre part, ma gueule vieillissante emballait de moins en moins l’assistance, et que le siècle s’éloignait de l’idéologie soixantehuitarde à laquelle je restais attaché, s’enlisant dans le respect mutuel, et autres balivernes, démodant le franc-parler au profit des homélies de la pensée positive, substituant la tolérance au débat, j’avais à la fois le besoin et les moyens de me mettre au vert, et commençai à m’offrir périodiquement des années sabbatiques, que je me sentais obligé de consacrer à mon œuvre, mais qui s’avéraient trop courtes pour que je menasse à leur terme autre chose que de longues nouvelles ou de courts romans, qu’il m’était loisible de considérer comme prometteurs tant que je n’avais pas le temps de tenir leurs promesses. Les premiers refus d’éditeurs furent plus cuisants que ne le méritaient leurs formules ronéotypées, ne convient pas à nos collections, et je me dispensai de l’inutile corvée des paquets postaux, dès que je me fus avisé que le scellé des gouttes de colle n’était jamais rompu, même entre les pages deux et trois; via Internet et le monde des blogs, je fus directement confronté à l’indifférence des lecteurs, mais quoi? ces sots-là avaient besoin qu’on leur dictât leur opinion! Quant aux amis et connaissances, tout ce qu’ils trouvaient à me dire, c’est qu’eux qui n’écrivaient pas n’en valaient pas moins, à quoi je répliquai d’abord par des mercuriales, puis par un silence dédaigneux, la brouille s’ensuivant tout aussi bien. Le monde s’étrécissait, il faut bien le dire, et si je revins à mes anciennes amours, quand je décidai, sur un coup de tête, de planter là un boulot qui, garrotté qu’il était par un formalisme insignifiant, ne m’apportait plus qu’un salaire sans joie, n’est-ce pas pour la primordiale raison qu’écrire était la manière la plus économique d’utiliser ce temps brusquement libéré? Suis-je, même à l’époque, parvenu à me convaincre que le génie huchait à l’huis, qu’il fallait lui ouvrir, et, pour plus de sûreté, fermer toute autre issue? Si je n’avais donné ma démission, aurais-je mis si longtemps à comprendre que je n’avais rien dans le ventre?

     Je sais, je sais : on ne peut pas savoir. Personne ne peut se faire une idée sûre de son potentiel. Tout ce qu’on sait, c’est que nul ne réussit à moins d’entreprendre – et, éventuellement, de persévérer, quoique je ne croie guère à la peine en littérature : les acharnés de la rature et de la refonte sentent l’huile à plein nez, et le plus souvent m’assomment. Rien n’est plus rare qu’un premier jet parfait : un brin de toilette s’impose toujours. Mais cent séances de rapetas ne corrigeront pas un défaut d’inspiration, et je persiste à tenir L’éducation sentimentale pour un des bouquins les plus exécrables de tous les temps. La persévérance dont je ferais l’apologie ne consiste pas à se bosseler sempiternellement le crâne contre le même pan de mur, dans l’espoir de l’abattre : elle inclut la faculté de reculer un peu, pour trouver la porte ou la brèche, la position où l’esprit décolle de ses lourdeurs, transcende ce misérable ego en l’assumant. Persévérance, oui, mais pas dans le sillon : vers l’envol. Même à moi, il est arrivé de temps en temps ce miracle, de voir ma plume batifoler heureuse sur le papier – et m’étonner, bien que je ne sois pas certain que cette euphorie se traduisît par une meilleure qualité du produit! Toujours est que là-dessus je n’ai pas varié : les dons, comme le destin, sont gibier d’après-coup ou d’observation extérieure. On peut sans doute, avec une faible marge d’erreur, pronostiquer qu’un lascar qui nous offre, en guise d’essai, un déferlement de banalités dérisoires ne décrochera jamais d’étoile, mais rien n’est plus incertain, ni plus malsain, que de s’observer soi-même de la façon, et de déduire son avenir du constat de médiocrité passée, puisqu’en prendre conscience devrait être, en principe, le premier pas d’un dépassement. Mesurer ses limites, c’est les tracer, je ne sors pas de là.

     Et pourtant, il faut bien croire que j’en suis sorti, quand j’ai décidé, une bonne fois pour toutes, comme  bien d’autres – avec cette différence que la plupart se résignent à l’adolescence, et que j’ai attendu mon 55ème anniversaire pour leur emboîter le pas – que je n’arriverais jamais à rien qui vaille? Quand je me suis assez distancié de moi-même pour comprendre que j’avais misé sur un simple délire de grandeurs réfugié dans l’écriture, c’est-à-dire une activité – c’est son avantage et son inconvénient – entièrement tributaire de l’opinion? Dur à dire. Il faudrait être sûr d’avoir eu raison de renoncer, de n’avoir pas enterré un malgré-tout-potentiel… Un fait pour le moins troublant, c’est que la décision de casser ma plume a suivi de bien peu le décès de mon père : tout s’est passé, en somme, comme si je m’étais acharné jusque là à interjeter appel d’un très vieux verdict d’insuffisance, et comme si la conscience – bien vaseuse sur la fin, mais rejetante jusqu’au dernier souffle – qui devait prononcer ma réhabilitation s’étant éteinte, l’effort de me dépasser (et, avouons-le, de dépasser tous les autres) y perdait tout sens; à moins que je ne me sois tout bêtement puni de cette mort en entérinant la condamnation paternelle. Il m’a fallu des mois pour sortir de ma torpeur, quelques-uns encore pour tout relire, et me convaincre enfin que j’avais vivu dans un rêve, comme dit ma nièce, pas le rêve qu’elle croit, mais celui de mon génie à venir, ou plus simplement, de la perfectibilité. Qu’effectivement je n’étais jamais sorti de l’enfance, et de cette réaction surcompensatoire que j’avais cependant couchée sur le billard trente ans plus tôt : « Ah? Je suis une merde? Pas vrai, je suis le meilleur! C’est vous, vous tous, qui êtes des merdes! Et toi le premier, vieux con! » Le meilleur signifiant d’abord, faute de tout prestige objectif à quoi m’accrocher, le plus intelligent, puis le plus lucide, puis celui qui, un jour couleur d’orange, à condition d’avoir tenu le cap dans les tempêtes du mépris et le pot-au-noir de l’indifférence, écrirait quoi donc, mystère, mais mieux que tout le monde. Seulement, cette postulation de mérite en puissance, que, bien qu’elle fût de mieux en mieux protégée par la politesse, l’on n’avait guère de mal à déceler dès que j’ouvrais mon clapet, restait rétorsive et utopique, ne pouvait se suffire à elle-même, à moins de rompre tout contact avec le réel : elle avait un besoin vital d’écho, de support, de contenance, d’aval, qu’elle n’a jamais trouvé. Chez l’âme-sœur, chez le lecteur épisodique, et jusque dans le précaire public des gosses, je cherchais, au bord du gouffre, confirmation du sommet… Je ne suis pas seul au monde à être imbu de ma personne, on pourrait même soutenir que l’outrancière surestimation de soi, de ses vertus et surtout de son rôle, est la règle, voire un élément de normalité; mais la plupart des gens, en fait de reconnaissance, consentent assez vite à se satisfaire d’une portion congrue, de l’applaudissement octroyé par un cercle étroit à quelque spécialité – alors que les empoisonneurs publics dans mon genre (façon de parler, puisque je ne pouvais empoisonner personne dans mon ermitage) ne sont jamais rassasiés…

     Je qualifierais bien d’atroce cette relecture de tant d’œuvrettes pour la plupart inachevées, à l’aide des lunettes relativisantes ci-dessus définies, mais au vrai c’est aussi avec un immense soulagement que j’accueillais l’autorisation de n’être rien. Comme je l’ai dit et répété, sauf rares exceptions, écrire relevait pour moi du devoir – et de la corvée. Et cette considération était la première sur quoi je me fondais pour conclure (un peu tard) que je n’étais pas fait pour cela : trop se plaire n’est sans doute pas l’autoroute de la séduction; mais où puiser l’espoir de faire jouir un lecteur, sinon dans le pied qu’on prend soi-même à écrire?

     Bon, bon : un peu léger, soit : le plus assommant quotidien de Jeannot peut se révéler captivant pour Mathieu, qui en vit un autre, et l’on ne voit pas pourquoi une bonne histoire, que je narre en bâillant parce que je la connais déjà, devrait te raser, toi qui l’ignores! Les tout-débutants tendent à créer aux antipodes de leur vie, et choient dans les filets du romanesque institué, alors même qu’ils seraient très capables d’empoigner leur auditoire en parlant de ce qu’ils connaissent, et en s’observant sans complaisance. N’empêche : on ne me fera pas croire qu’ils n’en jouiraient pas tant soit peu,  de ce vécu transfiguré, même si cette jouissance n’est qu’anticipation de celle du public, et de sa chimérique gratitude. Une page dont on s’acquitte comme d’un pensum, il me paraît logique qu’elle en reste irrémédiablement terne, jusqu’en ses coruscations. Qui écrit pour avoir écrit, c’est justice, me semble-t-il, qu’on prenne le raccourci de ne pas le lire.

     Très subjectif, l’argument, d’autant que j’occultais les plages d’enthousiasme, qui n’étaient pas si rares, du moins dans les débuts, chaque fois que je me flattais d’avoir trouvé une nouvelle veine; mais justement, si elles s’étaient raréfiées avec le temps, n’est-ce pas parce que je les tirais non de mon fonds, mais d’une projection dans une ou des consciences à venir? Si personne n’attendait rien de moi, je pouvais tout de même escompter, quand je prenais une direction toute neuve, ou qui me paraissait telle, qu’il se trouverait un jour du monde pour en tirer profit, s’en émerveiller et m’en remercier, bref donner l’être après coup à la création et au créateur. Et je persiste à diagnostiquer là une infirmité, sans certitude qu’elle ne soit pas universelle… ou quasi? On n’écrit pas pour soi, et cependant, tout de même… plus ou moins. Une Liselotte est assez absorbée par l’objet que constitue son enfance pour n’avoir guère besoin d’accueil, et peut-être ne se préoccuper en rien d’originalité, voire de qualité… condition sine qua non pour y atteindre? Un a priori un peu mystique sur les bords, n’empêche que le tuf du métalent me semble là, dans l’incapacité de me décoller l’attention de l’effet à produire, de la place à occuper dans l’œil de l’autre, bref du défaut d’être originel à combler.

Par Narcipat - Publié dans : Tueur à gags - Communauté : névrose
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